07 juillet 2023

Des catholiques nouveaux


(à avaler avec un verre d’eau fraîche pendant les vacances)


Sylvia  s’inquiète : «  Que pensez-vous de ces jeunes qui se retrouvent dans les églises et qui ont l’air de s’approprier avec un certain bonheur  les rites et  les traditions que nous trouvions désuets et que nous avions abandonnés peut-être sans précaution ? Ne sont-ils pas le reflet de toute une génération qui ne supporte plus de voir une société qui se délite de plus en plus faute de valeurs et de références communes ?  Ne trouvez-vous pas que l’on devrait accorder plus d’attention à ce phénomène même s’il reste marginal par rapport à l’ensemble de la jeunesse du pays ? »

 
« Ces jeunes sont les petits-fils de ma génération. Leurs grands-parents ont vécu leur enfance dans le berceau de ce  qui restait de la chrétienté. La famille, l’école, la mairie, l’Eglise « tiraient » dans le même sens. Nous sortions de la guerre, il fallait reconstruire le pays. On avait besoin de bras et de têtes sur lesquels on pouvait compter. D’où une éducation homogène basée sur les grands principes du décalogue version chrétienne ou laïque selon Jules Ferry mais qui se rejoignaient sur l’essentiel. La malhonnêteté, le mensonge, la diffamation, le non respect de la loi ou des parents, le travail bâclé, le manque de conscience professionnelle, autant de choses bannies et proscrites dont on ne discutait pas du bien ou mal fondé. Malgré les soubresauts de l’histoire et le changement de monde qui accompagna les « trente glorieuses », ce soubassement culturel n’a pas été entamé pour une majorité d’hommes et de femmes de cette génération.
 

Il n’en va pas de même pour les deux générations qui ont suivi. Les quadragénaires d’aujourd’hui sont nés à la fin de cette période de progrès prodigieux et inquiétant à la fois, de paix relative en Europe, d’une certaine aisance acquise qui a largement favorisé l’individualisme et le « chacun pour soi ». L’Etat s’est de plus en plus préoccupé du bien-être des citoyens. Les organisations professionnelles et sociales ont pallié les déficiences de la société.  L’individu, moulé par son origine et la société à laquelle il appartenait, conscient des devoirs à lui rendre, est devenu avant tout un sujet de droits. Il a grandi dans une famille et une école de plus en plus attentives à son épanouissement au point que tout effort, toute contrainte lui ont été épargnés. Ainsi est née une culture générale du « ludique » et du « rentable » devenue les critères exclusifs de son engagement dans un monde où chacun a voulu être sa propre référence en matière de morale, de politique ou de religion. Ces jeunes n’ont connu qu’une seule religion, celle du culte du « sujet ». « Moi je pense que…moi je crois que… ». Ce qui aurait pu être une reconnaissance de la promotion et de la défense de l’individu face aux forces oppressives de la société s’est transformé en un grand bouillon socioculturel confus, sans repères nets entre le vrai et le faux, le juste et l’injuste, le bien et le mal. « Sans pères et sans repères » s’alarmaient les éducateurs que l’on taxait de « ringards » il y a déjà 30 ans. N’ayant jamais fait l’apprentissage de critères de choix solides, ces jeunes sont devenus la proie de tous les marchands d’illusions. Devenus adultes, ils n’ont vu dans la religion qu’un monde déconnecté du réel.

Une minorité d’entre eux, qui a connu l’ambiance d’une famille traditionnelle et le respect de certains cadres, a pu également bénéficier du support d’une pratique religieuse et d’une vie ecclésiale favorisant l’épanouissement de leur personne. L’Eglise leur est apparue comme le prolongement normal de la vie familiale mais ils furent très peu nombreux dans ce cas car il faut compter sur le temps de l’appropriation personnelle de l’héritage familial et cela ne va pas sans crises ni remises en questions.

 
Les autres, ceux et celles qui erraient dans le désert du super marché des valeurs « liquides » et plastiques, adaptables aux opportunités variables et à l’ego instantané, ont eu connaissance de la foi chrétienne par des voies qui sortaient du cadre classique et qui empruntaient des chemins nouveaux, allant de la lente maturation à l’illumination subite en passant par la rencontre fortuite.
Ils sont entrés dans une église, ils y ont trouvé un lieu étrange, vieillot mais apaisant. L’antithèse de leur monde. Ils sont tombés sur une page d’évangile pour eux d’une totale nouveauté et qui leur paraissait attirante (une bonne nouvelle). Dans cette institution frileuse et moutonnière  ou peut-être en dehors, ils ont fait connaissance de groupes plus jeunes, plus « attestataires »  où l’on savait distinguer encore le vrai du faux, le bien du mal, le permis du défendu, le sacré du profane. Ces communautés bien identifiées leur ont fait l’effet d’une barque dans la tempête et comme des naufragés, ils ont sauté dedans. Devenue leur  planche de salut, elle est l’objet de tous leurs soins ; ils s’attachent à colmater ses brèches, à remettre en valeur les outils de navigation, à repeindre les planches ; ils rehaussent le mât, donnent à la voile des couleurs voyantes et chatoyantes afin que l’embarcation soit bien visible et identifiée. Processions, bannières, autels bien flamboyants, signes ostensibles de piété, ornements scintillants, chandeliers allumés sont l’expression du sacré. Ils sont tellement occupés à rendre ses beaux atours à l’esquif qu’ils en oublient l’essentiel : connaître et comprendre cet océan plus que « chahuté » sur lequel ils naviguent, le monde d’aujourd’hui. Au mieux, celui-ci reste extérieur à leurs préoccupations, au pire il est considéré comme opposé à l’Eglise et mauvais pour le chrétien. De toutes les façons, il faut le changer et infiltrer en son sein, par le biais d’actions caritatives et de propositions éducatives affichées, des cellules qui, par contamination, créeront une contre- société. Un anticorps social et politique sensé être à l’image du Royaume de Dieu.

Il est en effet un peu étonnant de voir resurgir ce goût pour un mode d’Eglise que ces jeunes générations n’ont pas connue.  Mais il ne faut pas croire qu’il s’agit d’une génération spontanée. Dès la fin du concile Vatican II, l’évêque Marcel Lefebvre avait manifesté son refus de l’aggiornamento et créé un schisme. D’autres plus rusés, n’osant pas franchir le Rubicon, ont sapé consciencieusement de l’intérieur les propositions conciliaires en les accusant d’avoir cédé à la modernité, par nature mauvaise, alors que l’effort des théologiens de l’époque consistait justement à revenir à la tradition la plus antique. Ni dehors ni dedans, ils se sont plutôt installés sur une lisière liturgique qui fait appel à une tradition déclarée authentique et séculaire.   
Il ne faudrait cependant pas réduire le mouvement traditionnaliste à un ripolinage de la liturgie. Il a trouvé dans les cales de la barque une théologie néo thomiste qui lui a fourni une vision du monde où le naturel et le surnaturel sont bien différenciés, où la raison est soumise à la foi et ne peut rien lui apporter à priori, contrairement à St Thomas qui avait emprunté le bagage philosophique d’Aristote. Cette théologie a envahi les séminaires et a fourni le vocabulaire nécessaire à un catéchisme qui se veut universel. Oubliés les Congar, les de Lubac, les Teilhard, les Durwell, les Guardini, les Chenu. Il suffit d’asséner et de répéter des formules sensées traduire la « foi de toujours » et de rejeter dans les ténèbres extérieures toutes les théories qui ont amené le monde à l’état de délabrement que l’on sait. En confondant la tradition vivante remontant aux pères de l’Eglise avec la chrétienté qui avait installé, du moins en Europe, une sorte d’alliance entre le civil et le religieux, on jette ainsi le discrédit sur le Concile jugé plus pastoral que dogmatique. Certes son application avait donné lieu à des expériences parfois contestables mais l’ensemble des catholiques avait accepté les  réformes conciliaires. Ironie de l’histoire : ceux qui vouaient  «  ces prêtres de gauche » à la géhenne, les accusant de « faire de la politique » il y a 50 ans, font exactement la même chose aujourd’hui dans le sens opposé.
Revenir à la chrétienté implique donc une action sur la société qui désigne des adversaires et recherche des alliés. L’apport d’appuis idéologiques se fait de plus en plus voyant de la part de certains partis politiques ainsi qu’un soutien financier à peine masqué de grandes firmes pour les institutions mises en place par ce mouvement en matière d’écoles, de moyens de communication, de constructions…A y regarder de près, on peut constater comme un mimétisme qui s’établit entre certains partis politiques en quête de normalisation et ces groupes identitaires catholiques qui enveloppent du manteau de la vraie tradition une véritable stratégie de reconquête et de restauration de la cité des hommes. Et comme l’opinion publique façonnée par les médias a horreur des nuances, le mouvement traditionnaliste, avec ses options claires et souvent sans nuance, bénéficie de titres accrocheurs et finit par être identifié à l’Eglise tout entière.

L’enthousiasme, la sincérité, la générosité, la droiture de ces jeunes ne sont pas contestables. Cette « reconquête » de la société fourmille d’initiatives nouvelles les engageant dans des actions sociales et caritatives mobilisant leurs compétences dans l’aide aux plus démunis et aux marginaux de la société. Il faut espérer, seulement, que ces initiatives découlent d’une charité désintéressée et non d’un désir de récupération calqué sur celui des partis politiques. En prenant de l’âge et en convoquant l’expérience de l’histoire, ils s’apercevront qu’on ne construit rien de durable en s’appuyant seulement sur un « contre » systématique à ce qui s’oppose ou qui est différent.

 Résultat positif : il y a encore des jeunes dans la barque et elle flotte encore ! Les JMJ vont-elles succomber au charme des « gardiens de la tradition » comme l’a fait le pèlerinage de Chartres ? « Ces jeunes cherchent à se former » nous dit l’enquête du journal La Croix du 25 mai 2023. Espérons qu’ils assimileront, entre autre, l’immense travail théologique qui a précédé et suivi le Concile et qu’ils regarderont avec un regard bienveillant l’expérience des baptisés qui l’ont vécu et incarné dans le monde du 20ème siècle. Auront-ils l’audace de poser un regard neuf et sans à priori sur les questions ouvertes par le document de travail mis en œuvre par le synode actuel ?


Résultat négatif : Il faudra attendre peut-être la troisième génération pour que se dissipent les malentendus bien orchestrés et les jugements sans appels qui clouent la génération conciliaire au pilori : « Elle a vidé les églises !!! » répète-t-on sans chercher à comprendre que ce n’était pas tant l’Eglise qui avait changé mais le monde qui l’entourait. Dans la foulée des « trente glorieuses » l’homme de la deuxième moitié du 20 ème siècle n’avait plus besoin, pensait-il, d’un Dieu créateur de la nature et réparateur de l’humanité. Il se suffirait désormais à la tâche ! D’où une désaffection grandissante pour l’Eglise considérée, à l’instar d’un musée, témoin d’un passé révolu. Il ne faudrait pas que le retour des grandes peurs occasionnées par le changement climatique, l’épuisement de la planète, le risque de guerre nucléaire, le monstre de l’intelligence artificielle échappant à la vigilance de son créateur, réveille la religion d’un Dieu vengeur et justicier qui rétablira son autorité sur les décombres de l’humanité. Le monde y perdrait le cœur de l’Eglise du Christ, son message originel, la Bonne Nouvelle de Jésus.


Une espérance et peut-être une heureuse surprise: Que cette fracture qui s’élargit chez les catholiques déclenche une réaction saine et claire de tous ceux et celles qui se refusent à réduire, à inféoder ou à confondre la Bonne Nouvelle du Christ  avec une restauration partisane, quelle qu’elle soit, de la cité des hommes. Dieu et César sont montés dans la même barque. César peut transformer celle-ci en paquebot de croisière mais Dieu peut calmer les flots ! Plus qu’une nuance ! « N’ayez pas peur », malgré les échecs apparents Christ a vaincu le monde et toutes les aberrations que celui-ci s’ingénie à inventer !!

Jan de Bartaloumè,  suite de « L’âne se jette à l’eau » médiaspaul 2023

29 juin 2023

Sacré

 « Une génération en quête de sacré » titre le journal La Croix daté du 27 05 2023
Où se situe le sacré ?
Jésus n’a pas échappé à la question : les vendeurs du Temple se souviennent de sa rude mise au point (aux poings ?) et Il s’est vu dans l’obligation de remettre les choses à leur place à propos de la sacralité de l’autel (Mt 23).
Sacré et profane répondent à une géométrie variable selon la proximité supposée de Dieu. Mais où arrêter le curseur ? Chaque époque a dû poser les bornes qui étaient les siennes pour en tracer les limites afin de définir des temps, des espaces, des objets, des postures, des personnes sacrés.
On voit comment l’affectation des églises à des usages profanes requiert quelques précautions préalables. Et les moines qui chantaient « l’office divin » calligraphié  sur des parchemins n’auraient jamais imaginé, en leur temps, que l’on puisse le faire sur un vulgaire papier imprimé. Par contre, les jeunes générations « en quête de sacré » lisent sans problème l’office divin ou les textes de la messe sur des smartphones, ces engins les plus profanes qui soient, tabernacles du tout et du n’importe quoi. De même ceux qui ne peuvent entendre la messe que dans une langue dite traditionnelle supportent de la suivre sur un média qui n’a rien de catholique ni de romain. Il arrive même de voir ces écrans posés discrètement sur l’autel « au cas où ». Existe-t-il quelque part une prière de consécration des portables ?
Il ne s’agit pas d’allumer un autodafé avec ces outils utilisés aussi par les vieilles générations, mais une quête trop matérialiste du sacré ne peut que  s’embourber dans ce genre d’incohérences et de contradictions. Faut-il rappeler que le bon vieux « bréviaire », sans pour autant être sacré, était, lui, réservé uniquement à la prière !
Notre ami, l’âne qui porta Jésus le jour des palmes, nous évitera peut-être de déclencher une nouvelle querelle du sacré. N’a-t-on pas étendu un manteau sur son dos poussiéreux et pouilleux par respect pour son cavalier ? Mais il n’est pas dit que depuis ce jour-là son dos fut consacré. Donc pas de querelles inutiles ! Tel un bel arc-en-ciel, le sacré déploiera encore le spectre nuancé de ses rayons en signe d’alliance entre ciel et terre!  

 
 Hymne à Saint Jean-Baptiste

01 juin 2023

Chronique

 « L’âne se jette à l’eau »(1) ou le catéchiste des périphéries


Puisque cette notion géographique remise au centre par le pape François, est devenue un lieu commun, un âne célèbre, contemporain de Jésus, ayant reçu le don d’une longévité exceptionnelle et de la parole humaine, va l’emprunter et l’adapter à sa modeste personne.
Passons sur les nouvelles aventures trop longtemps ignorées de ce personnage déjà en partie relatées dans un premier ouvrage (2) et retrouvons notre baudet barbotant au beau milieu de curistes français dans un centre thermal des Pyrénées.
Sa présence ne passant pas inaperçue, il se trouve très vite invité à participer aux débats presque quotidiens d’un café philo post cure.
Lesté d’une expérience bimillénaire d’une humanité qu’il fréquente tous les jours, il n’hésite pas à porter un diagnostic sans concession sur la société contemporaine qu’il côtoie. Le résultat fait plutôt triste mine ! L’homme moderne ne donne pas une image réjouissante de la vie. Cette inquiétude permanente qui se lit sur son visage et qui alimente une violence larvée, traduit-elle un dégoût de la vie ou l’insatisfaction de l’être humain à n’être que lui-même et à passer à côté de sa destinée ?
Après avoir mis à contribution les ressorts de la raison commune, notre âne se permet, au gré de ces discussions vespérales d’ouvrir quelques portes sur un domaine peu exploré par ses camarades de piscine : celui des croyances et des religions. Bien sûr, il y entre sur la pointe des sabots car il sait que chacun a des convictions bien tranchées sur ces sujets surtout depuis la révélation des turpitudes révélées au  sein de l’Eglise. Mais le juif qu’il était et le chrétien qu’il est devenu n’hésite pas à rappeler à son auditoire qu’un homme repeint « à l’image et la ressemblance de Dieu » changerait la face de la terre. En outre il retrouverait le sourire de celui qui se sait sur un chemin d’accomplissement! Tout un programme !
Au terme de ces cures bienfaisantes l’âne ne regrette pas de s’être jeté à l’eau. Son arthrose s’en trouve soulagée et sa foi mieux respectée par ses compères baigneurs. Il nous donne rendez-vous au bord de notre piscine baptismale.

(1) Jan de Bartaloumè « L’âne se jette à l’eau » médiaspaul 2023 vient de paraître
(2) Jan de Bartaloumè « Le roman inachevé du bœuf de la crèche » médiaspaul 2021

04 mai 2023

Diacres

 

La liturgie de dimanche prochain nous offre le récit qui, dans les Actes des Apôtres, relate l’épisode du baptême de l’eunuque de la reine Candace, haut personnage du Royaume d’Ethiopie. Le célébrant de ce baptême réalisé en voyage et en urgence est un certain Philippe. Or celui-ci est nommé dans la liste des « sept » qui furent désignés pour « servir aux tables » et reçurent l’imposition des mains des Apôtres. La tradition y vit, peut être trop rapidement, la première institution des diacres.
Or, curieusement, Etienne, le premier de la liste, s’avèrera un prédicateur de haut vol capable de tenir tête aux sommités du Sanhédrin avant de subir le martyre comme un dangereux déviant. Philippe lui, aux prises avec la persécution qui suivit, fut obligé de quitter les lieux et le ministère des tables pour se faire missionnaire et célébrer le baptême de ce fonctionnaire, certainement un juif de la diaspora, lecteur assidu des Prophètes. On peut donc constater que dès le départ ce ministère est fluctuant et s’adapte aux circonstances.


Luc Forestier, prêtre de l’Oratoire, dans son ouvrage « Diaconat, les promesses d’un ministère » (les éditions médiaspaul) reprend l’histoire de cette ordination remise à l’honneur par le Concile Vatican II et analyse ses diverses interprétations. Longtemps le profil du diacre a hésité entre trois pôles : le service de la liturgie, celui des pauvres et des situations de détresse et celui de la mission, en particulier dans les jeunes Eglises en manque de prêtres pouvant assurer le service de communautés trop dispersées et éloignées.


Tenant compte de ces tensions mais aussi des situations diverses de ces hommes mariés ou non (la place de l’épouse étant primordiale), exerçant une profession ou non, engagés diversement dans la société, Luc Forestier s’appuyant sur la liturgie de l’ordination essaie d’unifier ces divergences à la source  en soulignant le caractère apostolique du diaconat. Ce qui, autrefois était et reste encore aujourd’hui, une étape vers la prêtrise, garde un lien direct avec le sacerdoce de l’évêque, successeur des Apôtres.


Même si le mot « diacres » ne figure pas directement dans le texte des Actes, sa lecture nous permet de penser que leur mission est assez souple pour s’adapter aux « signes des temps » et peut encore s’ouvrir aux promesses de l’avenir. Merci à eux!

 

 

27 avril 2023

La boîte à livres

 

Les impatients du volant ralentissent ; ceux qui maudissaient les courbes de ce village tortueux leur trouvent un certain charme ; même les motards qui lâchaient leurs chevaux à cet endroit prennent le temps d’un coup d’œil. Une splendide fresque pastorale orne désormais les murs de la vieille forge qui fonctionnait encore au début du siècle précédent. Nos fières montagnes surplombent un paysage verdoyant, abritent la cabane du berger, ses brebis et son chien. Si ce personnage pouvait parler, il vous relaterait la vie de Grat et d’Etienne qui revenaient chaque automne de leurs hauts pâturages et celle de François, le dernier maître de la forge. 

Grat, le silencieux, une besace sur l’épaule parquait tous les soirs son troupeau dans un enclos voisin pour la traite du soir. Et si vous prêtez bien l’oreille, vous pourrez encore entendre le concert de bêlements, de cloches et de bidons de lait tintinnabulant qui accompagnait ce rituel laitier. Aujourd’hui, les rosiers, de sa petite fille, elle-même bergère, profitent de la vieille fumure.
Il vous ferait certainement partager la bonne humeur d’Etienne en vous relatant les péripéties de la traversée d’Oloron  par ses brebis qui, se mirant dans les devantures des magasins de la ville et croyant avoir à faire à un troupeau concurrent, se préparaient au combat en fonçant dans les vitrines. Des black blocs avant l’heure !
Enfin, il ne manquerait pas de vous camper la silhouette chaloupée de François, qui après une tournée dominicale dans un village voisin qui comptait quelques vignerons, réveillait ses souvenirs vaporeux et entamait le récit de sa grande guerre ainsi: « Quand j’étais Maréchal, à Crève Cœur sur Oise » ! Traduisez : « Quand j’étais maréchal ferrant… » L’ennemi n’avait qu’à bien se tenir !

Les trois compères seraient fort étonnés de savoir que l’artiste qui a créé cette œuvre venait des Landes voisines connues pour les bergers montés sur échasses et que cette nouvelle boite à livres reflétait la diversité démographique désormais inscrite  de nos campagnes. Outre l’ancienne propriétaire qui a cédé le bâtiment et la municipalité qui a conçu et suivi ce projet et qu’il faut remercier, il convient de mentionner que c’est un anglais, un allemand et une nouvelle résidante qui ont prêté leurs talents à sa réalisation. Jasses, terre d’accueil !  Et gageons que les brebis et les vaches du village auront droit à une indulgence plénière quand elles malmèneront notre impatience.

04 avril 2023

Une double passion

 


Nous relirons en ce vendredi saint la passion de Notre Seigneur déjà entendue le dimanche des rameaux. Jamais les chrétiens ne s’habitueront à ce récit à la fois sobre et émouvant qui condense tous les enjeux du salut du monde. Sa reprise par les quatre évangélistes, sa précision dans les détails observés, permettent de penser qu’il faisait partie de la toute première transmission de la Bonne Nouvelle. Il fallait insister, en effet, sur la réalité de cette mort. 


Ce chemin de croix douloureux et poignant paraissait inimaginable et inaudible pour les premiers convertis. Juifs ou grecs d’origine, impossible pour eux d’entendre que Celui qui se disait Fils de Dieu puisse connaître la mort. Un dieu ne pouvait pas mourir de la main des hommes ni des avanies des puissants. L’affirmation de sa résurrection soulèvera moins de questions car, d’une part, on ne savait pas si des personnages illustres comme Elie et Moïse étaient morts  et, d’autre part, on attendait à la suite des martyrs d’Israël une résurrection possible des justes. Il était d’autant plus inconvenant de penser que ce Messie, dont on pressentait la divinité, puisse souffrir et mourir comme un banni, alors que le malheur et la souffrance étaient, à cette époque là, considérés comme la conséquence du péché.
 

Mais pourquoi donc fallait-il que le Christ souffrit et mourut comme l’Ecriture le rappelle à plusieurs reprises ? Certainement pour accomplir la première passion, celle de Dieu pour les êtres humains. Toute la vie de Jésus est la concrétisation de cet amour passionné de Dieu pour cet être qu’Il a voulu à son image et qui s’est fourvoyé dans une voie sans issue : être son propre dieu, comme l’y avait invité Satan dans le récit de la création. En voulant être « comme Dieu » il n’a plus été un Homme ! Alors, celui qui était la Parole, le Verbe « par qui tout a été fait » a épousé cette passion du Père pour ses créatures. Il est venu chez nous, nous a transmis son Esprit, a pardonné nos fautes, guéri nos blessures et a restauré en nous l’image divine.


Enfin, ne fallait-il pas que l’énorme gangue de souffrances et de malheurs qui écrase la terre depuis l’origine, que le cri déchirant des innocents torturés, que les larmes inconsolées des mamans accablées montent sur la croix avec le Christ, entrent dans le tombeau avec lui et fécondent une terre nouvelle ?


11 mars 2023

Rencontre improbable


  Il faisait chaud. Il avait soif. Le puits offrait sa fraîcheur. Elle portait un seau. Elle savait que cette eau là  n’apaiserait jamais sa soif de vivre. Ce juif qui lui adresse la parole et lui demande de l’eau l’intrigue. Il pique sa curiosité : «  Si tu savais qui te demande à boire, c’est toi qui l’aurais prié... »
Ainsi débute, dans l’évangile de Jean, un dialogue digne de ceux de Socrate, au terme duquel les deux protagonistes vont « accoucher » de leur véritable identité. 


La samaritaine un peu déstabilisée par l’entrée en matière revient au ras du puits et, un peu ironique, en appelle à l’ancêtre du nord Jacob. Serais-tu plus fort que lui ? Et voilà que par un jeu de questions et réponses, toujours en décalé, l’homme fatigué qui s’avère être un « juif marginal » va se révéler comme plus grand que Jacob, puis comme un prophète et enfin comme le messie attendu. Quant à la femme, grâce à cette conversation en escalier, elle va passer au statut d’une personne en quête d’eau vive, cherchant Dieu (mais sur quelle montagne ?) jusqu’à ce qu’elle découvre la source d’eau vive et qu’elle aille annoncer aux autres la bonne nouvelle. Au fil de ces révélations réciproques, l’eau elle-même se transforme. D’une eau à boire et à laver, elle deviendra « eau jaillissant en vie éternelle » étanchant une soif d’infini inextinguible. 


Mais que vient faire l’histoire des cinq maris que la samaritaine dit avoir eus et qui a souvent transformé ce dialogue hautement théologique en une histoire de femme légère à la recherche d’une autre occasion favorable ? Sachant que le mot mari (baal) est aussi celui qui désignait les dieux païens fréquentés par les samaritains, l’échange entre Jésus et la femme ne change pas de registre. Il s’agit bien de chercher à connaître Celui que nous adorons. Nos conversations les plus quotidiennes atteignent-elles le fond de nos puits ?


Elle et lui auraient pu en rester à la banalité du temps qu’il fait, à la sécheresse annoncée, à la rivalité de leurs temples, à leurs généalogies respectives issues de l’ancêtre commun. Ils ont parlé de tout cela mais c’était d’une autre soif, d’un autre temple, d’un autre Dieu dont il était question.
Quand Jésus sur la croix a crié « j’ai soif », ne s’est-il pas souvenu de cette rencontre improbable avec la femme de Samarie ? Et celle-ci n’était-elle pas cachée parmi ces femmes éplorées qui communiaient à la mort du Sauveur?