08 mai 2021

Sacrifice

 



A l’époque bien lointaine de la « croisade eucharistique », les enfants du catéchisme étaient invités à cocher tous les jours le sacrifice qu’ils offraient au Seigneur et qui se traduisait souvent par telle ou telle privation de friandise ou de « gros mots». Cette habitude avait l’avantage d’apprendre, très jeune, qu’un choix exige toujours un renoncement. Notion bien désuète, bannie de l’éducation actuelle, tant « avoir tout et tout de suite » est devenu la norme commune. Il convient de souligner cependant, qu’à l’occasion de l’acte héroïque du Colonel Beltrame ou de l’assassinat de membres du maintien de l’ordre, le mot  a repris quelques couleurs.

Le sacrifice est dans les gènes de toutes les religions. Dieu créateur assimilé au propriétaire de la terre doit recevoir sa part de récoltes, de bétail, de vie symbolisée par le sang, ne serait-ce que pour maintenir le « circuit vital » entre l’Etre et les êtres. Et quand on estime que la relation entre les créatures et l’Auteur de toutes choses se détériore (tempêtes, orages, tremblements de terre, inondations, guerres en étant les signes les plus évidents), il est recommandé d’augmenter le quota des offrandes pour apaiser sa colère. Cette coutume, à tendance inflationniste, exige tout un appareillage de temples, de lieux sacrés, d’autels ainsi que l’organisation de fonctions et d’un personnel dédiés à ces tâches liturgiques. Selon la plus ou moins grande proximité avec la ou les divinités, une hiérarchie se met en place ainsi que des seuils ou des clôtures de séparation et de distanciation. Le livre des Lévites (Lévitique) dans la Bible fourmille de détails quant au rôle, à l’habillement, aux coiffures, aux purifications, aux droits et devoirs exigés pour chacune de ces spécialités. Le sacerdoce chrétien a largement puisé dans cet héritage.

Cependant la première Alliance, elle-même, soupçonnait déjà que le pardon n’était pas lié à la valeur de l’animal ou à la quantité de viande qui brûlait sur l’autel mais à l’infinie miséricorde de Dieu. Et lorsque l’exil à Babylone priva le peuple de temple, il fallut bien convenir que le sacrifice des lèvres (la prière et la louange) associé à l’aumône était le culte le plus efficace à rendre à ce Dieu qui, lui aussi, avait pris le chemin de la captivité. Nos ancêtres dans la Foi avaient déjà bien compris que la communion à Dieu ne dépendait ni de la quantité des offrandes consumées, ni du degré de souffrance consenti, ni de l’exploit de la performance ascétique réussi mais plutôt de la qualité d’un cœur « brisé et broyé » par l’amour (Psaume 50). Mais les schémas mentaux ont la vie dure !

Les disciples de Jésus n’ont pas eu grand effort à faire pour insérer sa passion et sa mort dans cette culture sacrificielle latente. Certains spécialistes pointent du doigt la « lettre aux Hébreux » qui fait clairement un amalgame entre la Croix du Christ et le « Yom Kippour », le jour du grand pardon juif,  quand, après avoir offert le sacrifice rituel, le grand-prêtre entrait pour la seule fois de l’année dans le Saint des saints du Temple. L’auteur de cette lettre indique cependant que le sacrifice du Christ et son sacerdoce dépassent infiniment celui de la première Alliance. Jésus, mieux que ne le faisait le grand-prêtre, se serait donc offert lui-même en sacrifice afin  d’obtenir de son Père le pardon des péchés du monde. De là à dire que le Père avait exigé la mort de son Fils en compensation de nos fautes ou en remboursement de la dette contractée, le pas était vite franchi. Et ce pas nous amenait tout droit à penser que Jésus envisageait sa mort  en sacrifice de réparation pour apaiser le courroux divin.
Il faut croire que les premiers disciples n’ont pas tous eu la même perception des choses sinon, au lieu d’accabler les juifs, les romains et blâmer le traître Judas, ils auraient dû les féliciter d’avoir été les premiers célébrants de cette oblation sanglante et  d’avoir facilité le salut de l’humanité !

Le christianisme a beaucoup insisté sur cette pédagogie du sacrifice comme si la puissance divine ne pouvait s’exercer et se développer que sur la renonciation du pouvoir humain. Ou pire, comme s’il fallait acheter le pardon du Père en le monnayant à la valeur de nos offrandes ! Ainsi la messe qui actualisait le don de la vie du Christ pour l’humanité, devenait le sacrifice idoine à multiplier au maximum pour que Dieu consente à ouvrir les portes de son Royaume.
N’avait-on pas simplement oublié l’essentiel du message du Christ qui peut se résumer  en ce mot du prophète Osée et qu’Il a lui-même rappelé à deux reprises: « C’est l’amour que je veux et non les sacrifices » ? (Os 6,6 ; Mt 12,7 ; 9,13).   

Comment comprendre cette expression « sacrifice du Christ » souvent utilisée dans la liturgie ?

 « Je suis très satisfaite d’avoir offert à mes parents, presque centenaires, la possibilité d’avoir terminé leur vie chez moi » ne cesse de répéter Maryreine, heureuse octogénaire. Elle aurait pu se plaindre d’avoir « sacrifié » voyages, sorties, loisirs que pouvait lui procurer sa retraite. Eh bien non ! Ce lourd « sacrifice»  aux yeux des autres et qui a duré des années, n’en était pas un pour elle. Quand la maman reste auprès de son enfant malade pendant que le père amène les autres à la plage, il y a fort à parier qu’à leur retour, elle ne se plaindra pas d’avoir « sacrifié » sa journée. Au contraire, elle sera heureuse d’avoir pu consacrer son temps à cet enfant et lui prouver ainsi qu’il est aimé de façon unique !
Si nous replongeons les renoncements inhérents à nos choix de vie dans la source originelle de l’Amour, l’aspect négatif du sacrifice disparaît même si la souffrance de la perte de nos satisfactions  demeure. Lorsque la mort de Jésus est envisagée comme l’aboutissement d’une vie donnée dès son incarnation, la Croix, quelles qu’en soient les causes, devient le signe ultime du don et du pardon. Oui, le Christ a demandé de renoncer à soi-même pour le suivre ; oui, Il a promis que celui qui perdra sa vie pour lui la sauvera ; oui, le disciple devra se faire le dernier de tous ; mais tout ceci n’a d’autre sens et d’autre but que de « demeurer » en Lui comme Il « demeure » dans le Père ( Jn 15,10). 


29 avril 2021

Prier


 « Quand j’étais jeune, j’ai cherché, comme tout chrétien, à prier le mieux possible, en essayant d’être totalement présent à cet acte si important » disait le vieux moine. « J’ai rencontré trois obstacles majeurs sur mon chemin et d’abord l’instabilité des idées. L’esprit est doté du pouvoir extraordinaire  de s’évader de la matérialité en la représentant. Les idées sont légères, elles se détachent du réel, se multiplient à l’infini et se bousculent. La prière n’échappe pas à la règle et la mienne se perdait en de folles farandoles de distractions.


Deuxième obstacle : l’habitude  de « cavaler » sur les versets des psaumes qui rendait encore  plus percutant le sévère rappel du Seigneur : « Ne rabâchez pas comme le font les païens » ! Sans  compter les périodes d’aridité  spirituelle et de vide vertigineux.

Enfin, rédhibitoire question, j’en arrivais à me demander s’il pouvait y avoir une communication possible entre l’Etre Infini et le pauvre terrien éphémère, perdu dans les mondes innombrables du cosmos, égrenant des mots infirmes, incapables de frôler la plénitude !
J’avais beau utiliser tous les subterfuges, changer de méthode, écouter les conseils des grands spirituels, ces champions du prie-Dieu, je n’avançais pas. Mon oraison oscillait entre étrangeté et proximité de Dieu.

Jusqu’au jour où je compris qu’une seule prière pouvait atteindre Dieu : celle de son Fils ; qu’une seule messe était « valable », celle qu’Il célèbre, aujourd’hui, ressuscité, dans l’acte même de s’offrir au monde. De même qu’Il consentait à faire d’un vulgaire morceau de pain la substance de sa vie, Il  acceptait, par son Esprit, d’épouser une Eglise fragile et inconstante pour qu’elle soit son corps mystique, sa prière, sa parole. Je pouvais alors me permettre de balbutier et d’ânonner, de multiplier des débris de méditation,  car il suffisait de Lui demander de prendre ma pauvre prière dans la sienne, de la broyer au creuset de son amour filial, de la mixer avec celle de tous mes frères. Je compris désormais l’importance de la formule finale des oraisons liturgiques : « Par Jésus Christ notre Seigneur… » que je me promis de ne jamais escamoter. »

 

09 avril 2021

Papi has been !


 -« Papi, je trouve que tu ne réagis pas assez fort face à toutes ces restrictions sanitaires, qui petit à petit, rognent nos libertés et qui sacrifient  les jeunes, soi-disant pour préserver les vieux ! »
Papi encaisse le reproche sans broncher et demande un droit de réponse.
-« D’abord, ne crois pas que je sois insensible à ceux et celles qui souffrent réellement de cette pandémie, qui en sont les victimes directes ou collatérales, tant sur le plan physique que psychologique. Moi, qui me croyais le premier de ma lignée  familiale à avoir échappé aux combats meurtriers, je ne m’attendais pas à connaître une telle épidémie. Dans ma jeunesse, l’épidémie comme la guerre faisaient partie de ces fléaux dont on demandait à Dieu d’être préservé car la médecine s’avérait encore impuissante à endiguer ses ravages.
Permets-moi cependant de relativiser un peu ! Quand mon propre grand-père partait  faire la guerre de 14, à 20 ans, on ne s’occupait pas de savoir comment on pouvait le dédommager des années qu’il allait consacrer à « servir » la France ! S’il y a une génération sacrifiée c’est bien celle-là ! Quand mon père était prisonnier de guerre en Pologne, à l’âge que tu as, on ne se demandait pas comment il pouvait poursuivre ses études et on ne lui procurait pas une attestation dérogatoire pour sortir du camp pour « motif impérieux »!

 Je note, entre parenthèses, que, parmi ceux qui réclament de retrouver le monde d’avant, nombreux sont ceux qui n’en étaient pas satisfaits vu le nombre de manifestations, parfois violentes, qui se déroulaient à cette belle époque !

Ce qui me permet d’accepter certaines contraintes, vois-tu, c’est avant tout ceci. Dans ma petite enfance passée à la maison, j’entendais souvent un verbe : obéir. Être obéissant était même un compliment qui faisait rosir les joues d’un enfant. Quand je suis entré à l’école communale, j’ai appris qu’il y avait des règles comme celle de trois et même un règlement nécessaire à toute vie de communauté. Et je puis te dire qu’il « rognait » passablement nos libertés de jeunes garçons turbulents. En même temps dans les séances de catéchisme, j’ai appris par cœur des commandements, ceux de Dieu et ceux de l’Église ! Arrivé au collège en internat,  le règlement était agrémenté de « colles » et nous avions même droit à une note dite de « discipline » dans le bulletin hebdomadaire ! Enfin, je fais mon service militaire  et là j’apprends à recevoir et à donner des ordres et on m’explique qu’il existe même des situations (rares, je l’espère) où il vaut mieux exécuter des ordres déficients que de laisser dégénérer une panique meurtrière  générale.

Tu comprends peut-être que ce bagage nourrit ma mémoire et m’oblige à garder quelque distance avec le vocabulaire victimaire employé par les commentateurs de tout poil qui poussent des cris d’orfraie quand on touche à ce qui, à mes yeux, n’est que « avantages acquis » sur les générations précédentes.
Je regrette bien sûr que tu ne puisses pas suivre tes études convenablement bien que tu puisses bénéficier d’outils extraordinaires pour parfaire ta culture. Peut-être, toi et tes copains, pourriez-vous profiter de cette expérience pour prendre conscience  que beaucoup de choses que l’on croyait indispensables ne le sont pas. Encore faut-il cultiver ce que l’on appelait « une vie intérieure » faite de réflexions souvent silencieuses, de lectures des grands auteurs et de dialogues féconds  pour meubler autrement le temps vacant.
Je te laisse conclure par toi-même mais je préfère ne pas entendre le qualificatif  dont tu vas me gratifier !! »  




01 avril 2021

Près du tombeau.



  J’imagine, en ce premier jour de la semaine, Satan arcbouté derrière la pierre, maintenant close la fermeture du tombeau où gît le « Prince de la Vie ». Ce gêneur, cet imposteur, celui qui étalait au grand jour par sa seule présence les œuvres obscures des puissances du mal est enfermé définitivement dans les entrailles de la terre, dans ce shéol visqueux des êtres sans consistance. Et pour être sûr de maintenir étanche le couvercle de pierre pendant les trois jours requis pour bien  valider la mort, il appelle à l’aide les foules imbéciles qui, pour quelques deniers, se laissent séduire.


Or voici que l’aube lève. La nuit de la vie ne résistera pas à la clarté et à la chaleur renaissantes. Quelques femmes en pleurs s’approchent et la sécheresse du rocher se fissurera sous l’ondée bienfaisante des larmes ; le silence mortel laissera  filtrer le murmure d’une espérance inouïe.
Qu’adviendra-t-il du tombeau de notre monde ? Comment ne pas être effrayé par le pouvoir du mal qui étend son empire et s’infiltre jusque dans l’âme d’enfants ou d’adolescents qui battent, qui noient, qui tuent celle qu’ils appelaient « copine » ? Comment après des siècles de civilisation et de culture en vient-on à violer femmes et enfants ? à égorger un vieux prêtre, un enseignant ? à empoisonner un opposant ? à asphyxier un simple récalcitrant ? à laisser la mer engloutir une partie de nos enfants qui cherchaient un pays accueillant ?


Il faut croire que les feux de l’aube n’éclairent  pas assez, que les pleurs glissent sur la pierre lisse et que l’homme résiste encore à l’injonction  divine: « Arrière Satan ! ». Car il y a en chacun de nous un Simon Pierre, ardent à suivre le Christ, et un Satan, prêt à l’abandonner.
Mais confiance ! Les « portes de l’enfer » ne sont pas scellées à jamais.  Le Christ est ressuscité, la pierre est roulée, l’Esprit s’est répandu dans le jardin d’une nouvelle genèse. Déjà un brin de vie verdoyant s’est incrusté dans l’entaille de la dalle. Les larmes et le sang du pressoir de la Croix l’arroseront  et la lourde chape du mal se fendra et basculera dans son néant…




04 mars 2021

Qui a les clefs ?

 


 « Vivement que l’on revienne au monde d’avant le virus que nous puissions travailler, transformer, produire, nous amuser, voyager, consommer, nous embrasser, nous serrer la main, nous démasquer ! » Malheureusement « avant » ne reviendra pas tel qu’il a été. Avant a fait son temps. Avant est passé. Fini le temps de la démesure et du profit permanents. Nous savons désormais qu’ils sont l’antichambre d’un suicide collectif. « Le monde d’après » sera le monde de la limite consentie et du soin attentif, les deux étant liés.  


En ce qui concerne les limites, il faudra certainement rédiger une charte universelle des droits de la terre équilibrant celle des droits de l’homme. Et pourquoi ne pas ajouter une « charte des droits de Dieu »,  signée par toutes les religions, formulée dans une nouvelle traduction du décalogue qui ciblera clairement les impasses culturelles, économiques, génétiques ou numériques dans lesquelles nous sommes tentés de nous engouffrer. Le premier de ces commandements pourrait être celui-ci: « Tu ne joueras pas au Dieu qui sait tout, qui veut tout et qui peut tout ». 


 Contrairement à une interprétation simpliste de la sentence de Platon, l’homme seul n’est pas « la mesure de toutes choses ». L’homme est un sujet de l’humanité ; l’humanité est tributaire du cosmos. Qui a les clefs de leurs destinées ? 


Quant au soin, il faudra le prodiguer d’abord aux êtres humains pour que de loups masqués et solitaires ils deviennent des frères, à la terre afin qu’elle soit  nourricière et non cimetière, à  Dieu lui-même pour que notre tombe s’ouvre en berceau, à l’Eglise pour qu’elle soit  son « image et sa ressemblance » et non son visage profané ou son portrait fané. Un soin particulier sera réservé aux enfants et aux jeunes qui exigera une refonte totale du système éducatif  car rien de durable ne s’élabore sans l’appui d’une culture commune.


Mesure enfin, car on soigne mieux une personne connue qu’un couloir bondé d’urgences, un jardin clôturé  qu’un océan d’hectares.  Soyons soigneux en toute chose !

 

05 février 2021

Liberté chérie


Ceux qui avaient le plus de doutes sur la fabrication accélérée du vaccin piaffent devant la lenteur de la campagne de vaccination. Les mêmes qui déploraient le manque d’anticipation des provisions de masques trouvent exagérées les mesures de restriction prises face à la pandémie. C’est « compliqué » !!
Ce mot est en passe de devenir le terme le plus usité du vocabulaire français. Pas une interview du passant sur la rue, pas un débat avec de « hautes pointures » qui ne se terminent par ce constat : « C’est compliqué » ! Mais les choses le deviennent de plus en plus lorsque les directives se font obligatoires et empiètent sur « ma » liberté. Alors le grand frisson révolutionnaire traverse les consciences de droite comme de gauche. Ceux qui n’hésitaient pas à exiger une sévérité exemplaire à l’égard des casseurs de vitrines s’insurgent contre le couvre-feu. Ceux qui réclamaient des peines sévères pour  les ennemis de la laïcité  républicaine redoutent qu’une tyrannie rampante bâillonne nos opinions. « C’est compliqué » !!

Il faut le reconnaître, cette période de restrictions est vécue douloureusement par bien des catégories de concitoyens et aura de fâcheuses répercussions sur l’avenir immédiat. Mais il reste, semble-t-il,  à tout un chacun la liberté d’appeler par téléphone une vieille parente que l’on sait chagrine, d’écrire plus longuement un courriel au neveu coincé dans sa cité U, de déposer dans la boîte à lettres de la voisine une revue  que l’on a lue, de commander un repas tout préparé au restaurant fermé et mille autres gestes que l’on considérait comme  superflus mais qui prennent tant de valeur en ce temps-ci. Et la liberté de culte !! Les églises sont ouvertes, personne  n’empêche les croyants de s’y succéder par petits groupes dans une prière incessante. Ce serait peut-être une manière  d’honorer le « culte spirituel »  recommandé par St Paul (Rm 12,1).  Les deux nonagénaires qui prient ensemble le chapelet par téléphone  depuis plusieurs années n’ont demandé l’autorisation ni au curé ni au préfet !
Et puis, par dessus tout, il nous reste la liberté de critiquer le gouvernement ! Et, pour l’instant, peu de français quittent ce pays liberticide  pour aller  vivre  leur retraite, libre et heureuse, dans la Sainte Russie du Tsar Vladimir!


01 janvier 2021

A me répéter chaque matin

 Tu vieillis mon ami. Tu le sais, tu le sens ! Tu rétrécis… comme la souplesse de tes membres, comme la précision de ta mémoire, comme le champ de ton influence, comme l’envie de longs voyages, comme tes performances et tes prétentions. Ton univers se restreint. Alors tu  t’accroches comme un malheureux à ce qui est encore à portée de ta main crispée. Tout ce que tu considérais jusqu’ici comme broutilles  insignifiantes prend l’importance d’un mât auquel tu t’agrippes avançant vers un large qui se fait inconnu et menaçant. Tu rétrécis et tu durcis.


 Tout, autour de toi, comme toi, se réduit aussi. Pourtant,  cela ne te chagrine point. En fait, tout se simplifie et ta vie se condense. L’occasion t’est offerte de transformer ce retrait forcé en élimination du futile et du superflu. Enfin tu peux te regarder nu, débarrassé de ton « moi de représentation », de ce personnage  que tu as taillé avec tant de soin et de labeur dans le costume que les autres et ton Dieu, du moins le croyais-tu, te prêtaient. Cependant tu hésites, car tu pressens qu’au terme de cette épuration, tu risques d’être déçu de n’être « que toi» plutôt que de te réjouir d’être « enfin toi ».


Appuyé sur les prothèses physiques qui soulagent ton quotidien mais, débarrassé de toutes les carapaces sociales que tu t’imposais, tu peux aller à pas lents mais sûrs vers l’Essentiel. L’Essentiel de ta vie, de ton être, de cette humanité qui a fait ce que tu es et du monde qui t’a nourri et façonné. Voilà que tu prends ton temps et que tu fais silence. Ce qui te paraissait évident s’obscurcit au fur et à mesure que tu sondes les raisons d’être de toute vie et que tu n’en finis plus d’en creuser les profondeurs de son avant et de son après.


 Tu vieillis mon ami et, cependant, tu vois plus loin, plus large, au-delà de tous les écrans. Finalement, tout se réduit mais en même temps tout se cristallise autour d’une seule et immense interrogation, celle qui te poursuivait dans le plein de tes jours et qui te rattrape dans le vide d’aujourd’hui: Dieu est-Il ou n’est-Il pas et s’Il est qui est-Il? Toutes les autres questions ne sont que contours, détours, accessoires ou échappatoires. Un  an de plus, un an de moins…Belle année à sa recherche !