14 octobre 2021

L’institution

 

Devant la montagne de turpitudes qui écrase l’Eglise, nous sommes tentés, chrétiens et à fortiori prêtres, de nous terrer, de rentrer dans notre trou et d’y rester. Essayer autant que possible de prendre la mesure du mal accompli et trop longtemps caché, compatir, réparer, prier, se taire. Mais le silence pourrait être interprété aussi comme un manque de courage.


L’institution est l’objet aujourd’hui de tous les reproches et de toutes les invectives. Sous ce vocable est visée la hiérarchie de l’Eglise par opposition aux fidèles laïcs. Mais ne serait-ce pas oublier un trop vite qu’on ne naît pas évêque ou prêtre. Ce sont bien des laïcs qui sont ordonnés à ces ministères. L’origine des déficiences n’est peut-être pas dans la distinction des tâches. Mais bien dans la prépondérance d'un état sur un autre, oubliant le sacerdoce commun des baptisés.
 
Alors, en ces temps d’accablement, deux personnages s’imposent : celui de Pierre et celui de Paul : Pierre, figurant la pesante et prudente institution, Paul, la légère et audacieuse mission. Pierre qui reçoit la charge exorbitante du pouvoir des clefs (Je te donnerai les clefs du Royaume de Dieu…) comprise au fil des siècles comme un pouvoir absolu et surtout solitaire. Or, dès le début de l’Eglise, l’exercice de ce pouvoir n’a pas été vécu ainsi. Paul, le dernier des disciples, s’est permis de faire des reproches à Pierre et cela a provoqué la convocation d’une assemblée décisionnelle, essentielle pour l’avenir de l’Eglise. On l’a appelé la première assemblée synodale (Ac 15). François, notre Pape veut associer toute l’Eglise à une démarche similaire. Aura-t-il la possibilité d’associer les laïcs aux prises de décision à chaque étape de ce processus et jusqu’à son terme ? 


Enfin, pour éviter le cléricalisme insupportable - mais qui n’est pas réservé hélas ! au seul clergé - pourquoi ne pas écouter Pierre quand il écrit à ses lecteurs : « Comme des pierres vivantes, prêtez-vous à l’édification d’un édifice spirituel pour un sacerdoce saint… » (1 P2 ,4). Et pourquoi ne pas s’inspirer des recommandations de Paul aux épiscopes  (les évêques) : « …que l’épiscope soit irréprochable…bienveillant, ennemi des chicanes…Il faut, en outre, que ceux du dehors lui rendent un bon témoignage… » (1 Tim3, 1). Revenons à la source !





02 septembre 2021

Blog spécial rentrée

« Ces incroyables croyants »


Dans Le roman inachevé du bœuf de la crèche (Médiaspaul), Jan de Bartaloumè avait demandé au bœuf et à l’âne de jeter un regard sur l’histoire du Christianisme afin d’en mieux connaître les racines et d’en comprendre l’actualité. Ces deux braves bêtes ont soufflé à l’éditeur de ce roman l’idée de remettre l’auteur à la tâche pour qu’il s’attèle à la question qui hante bien des consciences chrétiennes : « Pourquoi une Église si fortement et massivement implantée dans la culture française et européenne depuis des siècles s’est-elle si rapidement effritée au cours des trois dernières générations ? »
Tout a été dit sur l’origine de cette mésalliance entre le Dieu des chrétiens et les cultures contemporaines depuis la sécularisation amorcée au siècle des lumières jusqu’aux perversions des pédocriminels en passant par une mauvaise interprétation du Concile Vatican II. En général, les analyses se focalisent sur les croyants qui, à tort ou à raison, ont abandonné la « pratique » religieuse. Et si, osons le dire, cette crise profonde était provoquée par Dieu lui-même ? Un Dieu qui ne consent jamais à être réduit à une image ou un aspect de son mystère ! Un Dieu qui s’évade de toutes les définitions, de tous les mots pourtant nécessaires, de tous les habillages dont on veut l’affubler. Un Dieu qui fuit tous nos enfermements rassurants et qui nous oblige à le chercher toujours au-delà de nos représentations inaptes à saisir l’Au-delà-de-tout et à balbutier l’Indicible.


A  travers le portrait de trois générations qui plongent leurs racines culturelles et religieuses dans la France rurale du siècle précédent, Jan de Bartaloumè retrace l’histoire du divorce non acté officiellement mais consommé dans les faits  entre l’Eglise et notre société.
Par ce récit, dans lequel chacun retrouvera une part de son expérience, il rend d’abord  hommage aux baptisés de sa génération qui ont été les premiers laïcs  à s’engager nombreux  dans l’évangélisation de leurs frères. Pris en étau aujourd’hui entre le rigorisme d’une nouvelle génération et la radicalisation de certains cathos, beaucoup se sont démobilisés. L’auteur ne s’attarde pas à ranimer la braise des nostalgies ni à gratter les plaies saignantes. Il préfère rallumer l’espérance et ouvrir un avenir possible. Il s’adresse également aux générations suivantes en leur montrant que la crise que nous traversons est peut-être un signal de Dieu qui se dégage encore une fois des idoles que nous lui avons façonnées et dont ces générations  se veulent à juste titre les athées.
Ce livre se garde bien de donner une solution à la question posée par l’éditeur, car ce serait prétendre indiquer à l’Esprit de Dieu un itinéraire imposé à sa manifestation. Il se contente de déblayer les routes encombrées par nos idoles pour que les baptisés, retrouvant leur vocation intégrale et indispensable, ouvrent les chemins d’une Église régénérée.

    (1) Jan de Bartaloumè,  Ces incroyables croyants, Mediaspaul  en vente ou à commander dans toute bonne librairie à partir du 15 sept 11euro.


AUTEUR
Jean Casanave est un prêtre béarnais. Il a été aumônier de jeunes scolaires, d’université, curé de paroisse et pendant trente ans responsable de la formation permanente des chrétiens. Il partage ses « ruminations » dans jeancasanave.blogspot.com.  Parmi ses publications : Renouer avec la terre, 1997 ; Le ciel est rouge, il fera beau, 2004 ; Éclats de vie, 2007 ; L’un de vous, prêtre d’une fin de siècle, 2018 ; Le roman inachevé du bœuf de la crèche.



16 août 2021

Myriam


 « Tout est grâce » faisait dire Bernanos à son curé de campagne. Tout est grâce dans la vie de Myriam.


Comment cette jeune fille palestinienne a-t-elle pu assumer une telle destinée ? Certains spécialistes de la Bible pensent qu’elle a vécu son enfance à proximité du Temple de Jérusalem au sein d’une famille sacerdotale ; pensons à sa cousine Elisabeth et son époux Zacharie. Elle faisait semble-t-il partie d’un mouvement spirituel un peu marginal qui attendait une nouvelle révélation et un renouveau du culte.
Mais ces explications ne suffisent pas pour comprendre comment elle a pu être  aussi ouverte à la parole de Dieu au point d’en être fécondée et que celle-ci puisse germer en elle. Devenue l’épouse de Joseph, elle pourra enfanter celui que St Jean appellera le Verbe, la Parole même de Dieu.


Elle se souvenait peut-être d’une recommandation du prophète Isaïe qui entrevoyait la belle fécondité du peuple de Dieu et qui s’exclamait : « Crie de joie, stérile, qui n’enfantais pas ; éclate en cris de joie et d’allégresse, toi qui n’a pas connu les douleurs ; élargis l’espace de ta tente » !


Marie a élargi l’espace de sa tente à un point tel que Dieu lui-même y a trouvé sa place et sa demeure. Elle s’est décentrée  totalement d’elle-même pour ne plus faire qu’un avec le projet du Père de nous donner son Fils pour vivre parmi nous et offrir sa vie à l’humanité.


La situation familiale de Marie n’explique pas tout, d’autant que les femmes n’avaient pas accès aux fonctions qui entouraient la Parole de Dieu. Il faut croire qu’elle a bénéficié d’une grâce exceptionnelle qui lui a valu  d’être « assumée », corps et âme, par Dieu jusqu’à son assomption au ciel, ce qui lui vaut la première place parmi les croyants que l’Eglise lui a reconnue. Cette grâce était certainement le fruit d’une vie de prière intense à l’image de celle d’Anne et de Siméon, ces habitués du temple.
La vie de Marie nous rappelle qu’il y a toujours en nous la possibilité de recevoir plus que nous-mêmes. « L’homme passe infiniment l’homme » rappelait Pascal. On pense aux héros, qui placés dans des circonstances exceptionnelles, ont laissé transparaître une personnalité qu’ils ne soupçonnaient pas eux-mêmes. 


Mais dans un registre apparemment plus ordinaire, on pense aussi à la maternité et à la paternité, expérience unique où les époux se sentent emportés par un élan de vie qui les dépassent totalement et qui fait d’eux les acteurs étonnés d’un mystère qui les submerge entièrement.
Marie a été assez pauvre d’elle-même, de ses projets personnels, de ses ambitions pour laisser en elle toute la place à celui qui deviendra son fils tout en restant son Seigneur.
Sommes-nous assez détachés, assez creux de nous-mêmes pour élargir la tente de notre cœur à la présence du Christ dans notre vie ? Ceci implique d’arracher parfois les piquets sur lesquels nous avions ancré nos assurances, de tendre la toile jusqu’à la rupture. L’épreuve est douloureuse et toujours à reprendre mais c’est le prix à payer de notre propre assomption.


Avec Marie, prions pour que nos communautés soient assez ouvertes et disponibles afin que notre Père puisse engendrer encore une Eglise nouvelle à l’image de celle des premiers chrétiens…


31 juillet 2021

« Majeur et vacciné »



 Cette expression claquait fièrement sur les lèvres du jeune homme, monté sur ses ergots, qui venait d’accomplir le service militaire. En ce temps là, pas si lointain, tous les Français subissaient, à cette occasion, trois vaccins réglementaires sans qu’il ne soit venu à personne l’idée d’en demander le nom ou d’en contester l’usage.


Vaccinés oui ! Majeurs à 21 ans pas sûr ! Mais pour le moins conscients, après 18 ou 16 mois passés sous les drapeaux, que la vie en groupe comprenait quelques obligations essentielles.
« Obligatoire » est devenu un adjectif banni et honni par une partie de nos compatriotes. La liberté qui a coûté la vie à tant de nos anciens et de nos ancêtres risque, nous dit-on, sa peau sous l’effet d’une piqûre ! Qu’un gouvernement ose imposer une vaccination et chacun se sent offensé dans son intouchable dignité : « Je suis libre de disposer de mon corps comme je l’entends ! »


L’ennui, c’est que mon corps biologique dépend en grande partie du corps social dans lequel il vit, et vice versa. Et de même qu’il y a obligation pour l’individu de neutraliser ses cellules cancéreuses quand elles apparaissent s’il tient à la vie, de même la société est obligée d’édicter des lois contraignantes pour éradiquer les éléments qui la mettent en danger. On peut supposer que celui qui se prétend « libre de disposer de son corps », une fois prononcée cette belle déclaration, va prendre sa voiture et rouler sagement à droite obéissant à une « obligation » du code de la route. Il ne se plaindra même pas de la présence du gendarme rappelant ce même code aux oublieux.


La question n’est pas entre obligation et liberté car la règle commune est nécessaire à la  liberté de chacun. Le problème réside dans le consentement à la loi. En effet, tant que celle-ci se présente comme une contrainte extérieure douloureuse ou injuste, elle sera rejetée. Si  elle est intégrée par l’habitude ou le raisonnement, elle sera respectée.


Il y aura toujours un mouvement de rébellion contre toute atteinte à notre libre arbitre et c’est l’honneur de l’être humain de vouloir être respecté dans sa responsabilité propre. Pourquoi alors ne pas exhumer une expression tombée malheureusement dans les limbes du vocabulaire : « Je vous serai obligé de bien vouloir.. » Nous voilà encore dans l’obligation mais, cette fois-ci, partagée ! 


C’est peut-être de cette manière qu’il faut comprendre ce qui à première vue apparaît comme un contresens : « Ce que je vous commande, c’est de vous aimer ». En régime d’amour l’obligation même douloureuse n’est pas évacuée, au contraire on en redemande !!


Vaccinés, presque ; majeurs, toujours pas !

18 juillet 2021

« Ils étaient comme des brebis sans berger… »

L’image d’Épinal veut que le bon berger marche allégrement en tête du troupeau, bâton en main, béret vissé sur le crâne,  répondant joyeusement aux salutations de ceux qui lui souhaitent un bel été dans les hautes estives. Cette vision du métier correspond à celle du premier de cordée impétueux ouvrant gaillardement la voie de l’ascension. Mais le berger sait que ses chiens jouent les serre-files et qu’en queue du peloton quelqu’un veille à rameuter les distraits. Le premier de cordée trop occupé à baliser les bonnes prises ou à équiper la voie d’escalade risque fort de ne pas entendre celui qui dégringole.
Il serait bien tentant pour le pasteur de se tenir à l’arrière de la troupe pour encourager les faibles et les craintifs mais ne risque-t-il pas de décourager les vaillants et les téméraires qui se lasseront d’attendre le reste du train ?
La bonne position ne serait-elle pas de cheminer sur le côté de la nappe ondulante, embrassant d’un seul coup d’œil l’avant et l’après, encourageant les humbles, ceux qui ne se font pas remarquer mais qui maintiennent la cohérence de l’ensemble ? Ceux qui n’aiment pas la foule bêlante et qui veulent inventer leur propre chemin reprocheront certainement la lourdeur et l’anonymat de cette administration impersonnelle.


Ayant expérimenté les avantages et les inconvénients des trois postures précédentes, le berger zélé ne résistera pas à la tentation de se démener de telle sorte d’être partout à la fois quitte à stresser et à énerver tout ce petit monde. Il s’en repentira vite devant la folle espièglerie qui s’emparera des plus calmes.
Alors, sagement, il ira s’assoupir au pied du grand rocher en laissant les vieilles brebis choisir l’herbe la plus tendre et son chien pastou donner l’alerte en cas danger.


Frère prêtre, comme moi, tu te reconnaîtras sans doute dans ces portraits tirés à gros traits du bon pasteur. Il me reste à te souhaiter un peu de repos à l’ombre de ton rocher préféré.
Quant à vous, frères laïcs, qui avez en charge aussi, d'une autre manière, de guider, de diriger, d’animer, de nourrir, de faire vivre une communauté humaine quelles qu’en soient  sa dimension ou son importance, n’oubliez pas, vous non plus, l'essentiel : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. »  Marc 6,31

 


 

24 juin 2021

Gagnent à être connus

 


 Présentation impeccable, diction parfaite, barbe soignée, une légère intonation de la voix qui ouvre sur l’ailleurs, des explications précises et détaillées données à l’apprenti, tout laisse deviner l’ouvrier qualifié.
Il ne faut pas trop insister pour apprendre qu’il est argentin, qu’il a été professeur d’école, qu’il a vécu en Allemagne, qu’il a travaillé dans la restauration, qu’il est parti aux USA, qu’il est venu à Paris, qu’il parle 4 langues et a déjà fait plusieurs métiers. Et tout cela, raconté avec le sourire, le plus naturellement du monde. Partout chez lui, il a décidé de se fixer en Béarn pour que sa fille prenne racine dans un endroit stable et  il a choisi le métier d’électricien. Jeune et avenant Fernando gagne à être connu.
 

Trois jours après l’intervention du technicien venu de la pampa, visite de Maurice. Avec lui, c’est l’Inde, le Rwanda, l’Afrique du sud, le Tchad, la Grèce, le camp des réfugiés de Moria, et enfin Dunkerque, qui se donnent rendez-vous dans ce trou de nulle part entre gave et coteaux.
Il a passé sa vie à côtoyer la misère et à répercuter la voix des réfugiés qui ont tout perdu sauf l’espoir enfoui de retrouver leur dignité. Il suffit que quelqu’un veuille bien les écouter et leur adresser la parole comme à des êtres humains qui vivent une aventure terrible et exceptionnelle pour que leurs yeux délavés brillent de nouveau. Maurice Joyeux n’est fixé nulle part sinon dans la compagnie du Christ : il est jésuite. Il gagne à être connu.
 

L’électricien et le jésuite font mentir le proverbe : « Boule qui roule, n’amasse pas mousse ». Pourquoi ? Parce qu’ils sont des hommes de « trajet » plus que de projet comme le souligne Raphaël Buyse en présentant le message de Madeleine Delbrêl (1), cette intellectuelle devenue assistante sociale dans une banlieue anonyme de la région parisienne, au début du siècle dernier. Elle n’a pas parcouru le monde. Sans bouger, elle a compris qu’en allant au plus profond d’elle-même, elle rejoignait chacun dans ce qu’il a de plus essentiel, cette part d’humanité qui reflète le désir que Dieu projette sur lui.
 

A sa façon, l’argentin voyageur a trouvé son port d’attache comme le jésuite nomade son puits sans fond. Eux et Madeleine gagnent à être connus et c’est nous qui sommes gagnants.

(1)    Raphaël Buyse « Toute cette foule dans notre  cœur » Bayard