20 juin 2024

A droite ou à gauche ?


 Il le sait certainement et il doit en sourire ! Le pape François est clairement situé à « gauche » par un certain nombre d’observateurs. Imaginez François cherchant sa place dans les travées de la chambre des députés ! Quelle que soit sa position par rapport au perchoir, elle serait certainement la plus exposée aux flatteries assassines, aux coups bas, aux critiques venues de droite, de gauche, du centre et des extrêmes. Il ferait pour une fois l’unanimité de l’hémicycle contre lui malgré son drapeau blanc déployé ! Trêve de plaisanterie ! Quand cesserons-nous de « latéraliser » toute position ou d’encadrer systématiquement tout interlocuteur dans une posture dont il ne pourra pas se défaire quelque soit le sujet abordé : « Tu dis ça parce que tu es de droite ! » Fin de tout dialogue possible ! Parlons rugby !

Si les écrits de la deuxième Alliance avaient été rédigés par des journalistes français, Matthieu et Jacques qui ne voulaient pas « casser la baraque » de la tradition juive se seraient retrouvés à droite. Jésus et Paul auraient été jugés comme de dangereux gauchistes révolutionnaires. Pierre, de par son rôle de responsable, se serait assis au centre en position d’équilibre instable. Quant à Jean, le mystique inclassable, il aurait bien trouvé sa « demeure » n’importe où, pourvu qu’il soit près du Seigneur. Lisant le monde à travers des lunettes faussées par le prisme de la politique, ces chroniqueurs,   auraient-ils pu s’apercevoir, que Jésus n’a fini ni à droite ni à gauche mais « en haut » sur la croix ? Que Paul ne cessait de scruter « la hauteur, la longueur, la largeur, la profondeur » de l’amour de Dieu ? Et que beaucoup d’autres tombèrent tout « en bas » sur une terre ensanglantée par leur martyre ?
 

Le Pape essaie de nous rappeler simplement les exigences de l’Evangile. Qu’on les enveloppe dans des volutes d’encens ou qu’on les affiche dans des manifestations bruyantes, elles nous gênent tous aux entournures. St Jean Chrysostome au 4ème siècle avertissait déjà : « Commence par rassasier l’affamé et, avec ce qui te restera, tu orneras son autel ». En termes de popularité, François sera toujours perdant ! Il n’est pas à gauche, il est au cœur de notre monde et au cœur de Dieu!

08 juin 2024

La « Visite »

 Le diocèse de Bayonne va recevoir une « visite fraternelle » de l’archevêque de Dijon. L’adjectif employé devrait réjouir tous les catholiques du département. Mais c’est mal connaître les subtilités du droit canon. La visite est dite « fraternelle » pour qu’elle ne soit pas confondue avec celle dite « apostolique » qui, quoique supposée toujours fraternelle, est plus longue et donc plus problématique dans ses conséquences. Bref, pour en revenir au latin, il s’agit de ce qu’on appelle de nos jours un  audit, suite à la prise en considération de plaintes concernant la gouvernance du diocèse en question. « Il faut se méfier des mots » disait l’artiste Ben.

Il est nécessaire, dès le début,  de lever les ambiguïtés du vocabulaire qui peuvent induire des interprétations opposées comme se méfier des rumeurs qui n’ont pas manqué de circuler dès cette annonce « fraternelle ».
Tout d’abord, on a cru qu’elle s’effectuait dans le prolongement de celle réalisée dans les deux séminaires  alors qu’elles n’ont rien à voir entre elles. Celle-ci n’est pas une visite de routine habituelle. Et contrairement à ce que l’on a entendu encore, elle n’a pas été diligentée par le nonce apostolique à Paris mais par Rome.
Quelques média, toujours à l’affût du sensationnel et du croustillant, ont exhumé l’affaire d’une voyante et de sa communauté dont l’évêque de Bayonne s’est fait le protecteur. Ce rappel pourrait devenir une diversion par rapport au sujet principal et pourrait le cas échéant servir de fusible utile. Débarrassé de cette épine au pied, le diocèse redeviendrait le modèle de fraternité  et d’unité  qu’il a toujours été !

Autre procédure curieuse. L’annonce de cet audit  définit à l’avance la qualité de ceux ou celles qui seront écoutés : Les collaborateurs de l’évêque et ceux et celles « qui ont des responsabilités diocésaines ». Autant demander aux ministres de dénoncer les erreurs du premier ministre ! Si l’archevêque auditeur n’offre pas la possibilité aux laïcs et aux prêtres d’être écoutés en dehors du protocole prévu ou s’ils ne peuvent pas avoir accès à une boîte à lettre dédiée, sa visite est vouée à l’échec et il déclenchera une réaction à la hauteur de la déception.
A maintes reprises et depuis des années des laïcs ont demandé à être écoutés par leur évêque sur ce qu’ils considéraient comme un dysfonctionnement du diocèse et une orientation politique préjudiciable à son image. Un collectif de 200 paroissiens palois a réussi tout dernièrement à être entendu. Dans tous les cas, ce n’est pas la réflexion inexistante sur le synode qui a pu produire ses effets mais plutôt l’éventualité de cette visite déjà dans les tuyaux.

En fait, il y a fracture. Elle se situe entre ceux et celles qui ont vécu le Concile Vatican II, qui en ont apprécié les orientations et qui ont grâce à lui maintenu et renouvelé leur foi, ce sont les anciens de nos paroisses. …et celles et ceux, y compris les jeunes prêtres, qui n’ont pu en lire que les textes, ouverts à toutes les interprétations et en particulier celle dite de la continuité. Ceux-là se sont laissé persuader que ce Concile n’avait rien changé et qu’une tradition figée devait être maintenue et restaurée. Sans compter ceux et celles qui le considèrent comme hérétique et qui font tout pour le torpiller de l’intérieur. Ici, stratégie et duplicité se confondent.
Saisissant l’opportunité de la vague identitaire qui s’étale  sur l’Europe et sur le monde, ces nouveaux catholiques  sont tentés, comme leurs évêques, de plonger dans le courant. Ils pourront, pensent-ils  « sauver » l’Eglise et reconstituer l’ère de la Chrétienté. Sauf qu’avant de prendre la vague, il vaut mieux savoir où elle va s’échouer !
« Il faut bannir les querelles de mots » nous dit St Paul avant d’ajouter: « trace tout droit le chemin de la vérité » 2Tim 2,14



23 mai 2024

Du divertissement à la joie

 Barcus, village souletin, un jeudi de l’Ascension.  C’est la fête au village.
Les « encore-fidèles » sortent de l’Eglise paroissiale. Le sifflement strident du txistu et le battement sec du tamboril les accueillent sur la place publique. De très jeunes filles entament la danse rituelle. Graciles et souriantes, elles semblent en état d’apesanteur, enchaînant leurs pas comme si elles frôlaient le sol sans le toucher. Des adultes, tous anciens danseurs, ont des fourmis dans les jambes et se risquent à les imiter. Une jeune maman, son enfant dans les bras, n’hésite pas à entrer dans le cercle magique. On s’attendrait presque à  ce que les défunts du cimetière adjacent applaudissent ! La joie se lit dans les yeux des anciens admiratifs.
Ceux-ci viennent de célébrer la messe. Ils sont conscients que, sans elle, la fête serait amputée de l’essentiel : le lien vital avec son origine et son histoire. En effet, la « fête patronale » était d’abord celle d’une paroisse  mise sous la protection d’un saint considéré comme un exemple à suivre.  D’où la nécessité de célébrer l’action de grâces, le merci reconnaissant des vivants pour les ancêtres qui posèrent les fondations d’un premier habitat dans ce lieu-dit, pour ceux qui prirent vaillamment la relève et surtout pour Dieu le donateur premier.
Une occasion pour rappeler que la vie en communauté civilisée et fraternelle est préférable à la sauvagerie de  la horde ou à l’indifférence de l’individu connecté au monde entier sauf à son voisin. Enfin, gratitude envers tous celles et ceux qui se dévouent au bien commun et, pourquoi pas, engagement personnel à œuvrer pour que cette communauté persiste et transmette ce qu’elle a meilleur.  
Sans la messe, la fête au village risque de se réduire à une manifestation rentable, susceptible d’attirer un large public de plus en plus friand de sensations fortes et débridées.
Avec elle, le divertissement se pare de la joie de pouvoir encore vivre ensemble et heureux. Que Celui qui fit danser les boiteux bénisse ces fêtes qui reviennent avec le retour des hirondelles et du beau temps… espéré !

26 avril 2024

Papa


 Beauté du geste et grande émotion quand les quatre enfants de Michel ont pris la parole au début de la célébration de ses obsèques afin de rendre hommage à leur père ! Tendresse à peine retenue quand chacune et chacun, quadragénaire bien planté, a débuté sobrement sa prise de parole par le mot du petit enfant : « Papa » !

De ce papa, l’un rapportait une phrase inoubliable parce que prononcée au bon moment mais aussi ses exigences fécondes, l’autre son talent de réparateur des objets et de consolateur des chagrins, l’autre encore son écoute et son conseil éclairé et enfin son art d’être grand-père. Tous les quatre soulignaient son engagement assidu auprès des autres et son attachement indéfectible au Christ. Les quatre terminaient leur évocation par la même conclusion : « Papa, je t’aime » !

Les octogénaires qui les écoutaient avaient la larme à l’œil en imaginant leur propre départ. Leurs enfants oseront-ils prononcer en public ce mot chargé de tant d’affection ? La pudeur mais aussi les accrocs de la vie leur interdiront peut-être de déposer ce cadeau chaudement enveloppé sur le cercueil froid.
 
Au moment où les informations nous accablent, chaque jour, d’insultes, de passages à tabac meurtriers, de coups de couteau, de menaces de mort qui sont le fait d’enfants en âge scolaire, on est en droit de se demander : où sont les pères ? « Pas de pères, pas de repères » avertissaient déjà les psychologues il y a 50 ans ! Non seulement le papa affectueux ou grand copain complice mais le père tuteur sur lequel l’enfant peut s’appuyer pour grandir droit. Pères absents, ne volez pas la fierté de votre  enfant qui ne pourra jamais dire à ses camarades les yeux pétillants de bonheur : « Lui, c’est mon père ! »

Ces quadra et quinquagénaires étaient eux-mêmes entourés d’une ribambelle d’enfants. Gageons qu’ils recueilleront à leur tour une part de l’héritage de leur grand-père, sans oublier celle de la grand-mère, ô combien présente et attentive.

Enfin, une pensée pour toutes celles et ceux qui ne seront jamais honorés du titre de « maman » ou de « papa »      et dont le cœur ne se gonflera pas de gratitude à l’évocation de ce mot. Une pensée aussi pour le Fils qui, lui aussi, appelait son Père « Abba », c’est-à-dire Papa !   

17 avril 2024

Preuves à l’appui


 Les femmes et les disciples qui ont constaté le tombeau vide et qui ont éprouvé la présence du Christ ressuscité ont-ils entonné aussitôt l’Alléluia comme nous le faisons dès le jour de Pâques ? Certainement pas ! Les récits des apparitions nous parlent de témoins en proie au trouble et au doute, oscillant entre l’effroi et la peur. Jean et Luc dénichent toutefois un rayon de joie lors d’une apparition de Jésus, mais il ne semble pas assez lumineux pour emporter l’adhésion générale. L’Alléluia attendra.


Ces jours-ci, deux « disciples » en chemin, eux aussi, croisent un prêtre. Ils s’interrogent. Le premier se passionne pour les dernières conclusions de l’historien Petitfils au sujet du saint Suaire de Turin. D’après l’écrivain, les dernières études scientifiques sur le sujet prouveraient l’authenticité du linceul.

 
Le second pèlerin, de formation scientifique, s’est attaqué à la lecture de « Dieu, la science, les preuves » de Bolloré et Bonnassies. Ces auteurs renouent avec les « disputationes » des théologiens sur les preuves de l’existence de Dieu. Des générations de séminaristes se souviennent avoir transpiré sur celle de Saint Anselme, appelée « la preuve ontologique » et sur celles de St Thomas d’Aquin au nombre de cinq !


Ne boudons pas notre plaisir ! Reconnaissons tout d’abord l’apport de la connaissance scientifique qui explore l’infinie complexité de l’univers, qui sonde l’infiniment grand et l’infiniment petit. Elle peut parfois frôler la question du pourquoi et nous aider à déblayer un chemin vers Dieu.


Devant l’enthousiasme des « pèlerins » pour ces nouvelles certitudes, le prêtre s’est trouvé dans le même embarras que celui des apôtres après le compte rendu des femmes du tombeau.

 
Premier obstacle de taille à l’Alléluia : peut-on enfermer Dieu dans une équation ou dans la logique d’un raisonnement humain? Le doute est permis. De plus, le Dieu de l’Evangile répugne à s’imposer aux hommes par la force de l’évidence. Il paraît au contraire très respectueux de notre liberté. Jésus laisse repartir le jeune homme riche sans insister ! Il renonce aux arguments frappants de Pierre lors de son arrestation.


La résurrection prouvée, resterait la question de l’identité du personnage en question : « Serait-ce son fantôme ? » Reconnaître Jésus n’a pas été évident pour ses familiers. Il a fallu que Jean pousse du coude Pierre et lui souffle : « C’est le Seigneur » pour que le patron de la pêche se jette à l’eau !

 
Une fois l’identité certifiée, qui nous dit que ce ressuscité est le Fils de Dieu ? Encore faut-il se rappeler de ce qu’il a dit à son sujet: « Mon Père est moi nous sommes UN. » Mais pour accorder un crédit à ces paroles, nous devons faire confiance à celui qui les prononce comme à ceux qui les rapportent.


Et le prêtre de conclure : « Mes amis, pour ma part, parmi tous les fondateurs de religions, je fais confiance à Jésus car il me révèle un Dieu à l’envers de tout ce que les hommes pouvaient imaginer « en matière » de divinité. Un Dieu non pas surpuissant, mais « sur-aimant », au point de se livrer entre nos mains. Personne n’avait jamais prévu un tel Dieu !

 
Et je fais confiance aux premiers rapporteurs de la Bonne Nouvelle parce qu’ils n’étaient ni des intellectuels jonglant avec les idées, ni des politiques cherchant l’adhésion du peuple, ni des farfelus ou des mystiques déjantés. Les premiers témoins étaient des pêcheurs, des paysans, des gens du peuple auxquels on ne faisait pas prendre des vessies pour des lanternes.

Et merci à tous celles et ceux qui, depuis plus de 2000 ans, nous démontrent par leurs travaux que la Foi n’est ni une aberration ni une défaite de la raison et nous aident à déboulonner les idoles que nous ne cessons de fabriquer ! »



28 mars 2024

« Il poussa un grand cri et expira ». Victoire de la mort ?

Dans son roman très politique (1), Gaspard Koenig nous conte l’épopée des vers de terre, ces industriels de l’humus desquels les humains devraient s’inspirer s’ils veulent entrer dans l’éternité de la nature. Son héros, Arthur, va vouer sa vie et sa mort aux lombrics et à leurs milliards de cousins.
 
Quand la question des fins dernières s’invite dans la conversation, une majorité de nos contemporains avouent ne pas croire en Dieu mais plutôt « en la vie ». Quelle vie ?

Des scientifiques sérieux nous prédisent la fin inexorable de la planète-terre quand nous aurons épuisé toutes ses ressources et empoisonné les océans, berceaux de la vie. Quelques milliardaires n’hésitent pas, d’ailleurs, à préparer leur résidence principale sur Mars, seul moyen pensent-ils d’échapper à l’extinction générale programmée. D’autres préfèrent « profiter pleinement de la vie, la mordre à pleines dents », ignorant qu’à trop la mordre, ils la tuent. Quelques-uns, adeptes du « tout bio », font ce qu’ils peuvent pour retarder l’échéance mais de toutes les façons, un jour où l’autre, la vie se fracassera sur la mort car elle n’a pas d’autre alternative! Mais alors, comment imaginer qu’elle ait pu apparaître dans le seul but de disparaître ?
Existe-il un autre destin que celui de la fuite dans le cosmos ou dans les galeries du ver de terre ?

Jésus qui s’est dit fils du Dieu Vivant est venu renverser le cycle de la vie pour la mort. Avec Lui, plus besoin de transformer la planète en un immense supermarché qu’il faudrait goulûment dévorer au risque de l’épuiser, ni en champ de guerre pour défendre ou augmenter sa part. Avec lui, nous sommes déjà  comblés de l’essentiel : L’Esprit Saint, reçu au baptême et entretenu par la prière et les sacrements. Cette vie nouvelle dans l’Esprit, Il nous l’offre gratuitement pour la partager à pleines mains dans la joie d’une existence déjà éternelle !
Aujourd’hui encore, ce Vendredi Saint, Jésus,  à Gaza, en Ukraine et dans bien d’autres conflits oubliés, pousse un grand cri : « Ne donnez pas raison à la mort mais à la Vie, celle que je vous donne en abondance » !
 
(1) Gaspard Koenig « Humus » ed de l’observatoire

13 mars 2024

Sur le chemin de Saint Jacques…retours de bâton.


 Quand Olivier Robinet est venu me surprendre sur le mur de galets où, platement suspendu
je passe ma retraite, de vieux souvenirs ont réveillé ma branche raide. Comme tu le vois -permets-moi de te tutoyer comme le ferait un grand-père - je ne suis qu’un bout de bois
taillé dans un humble mais robuste noisetier. J’étais un habitué des sous bois obscurs qui sentent bon le chèvrefeuille et des sentiers de montagne qui, en interminables lacets, vous mènent au sommet.
Quelle mouche m’a piqué pour avoir accepté de partir vers le champ de l’étoile ? Certes, Félix Leclerc chantait encore « Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé ». Raymond Fau, le troubadour de l’Aubrac, entonnait dans ses veillées autour du feu son « Je vais à Santiago».
Il y allait en chantant et presque en sautillant « avec rien d’autre dans le sac que mes prières ». Les journalistes Barret et Gurgand n’avaient pas encore publié leur « Priez pour nous à Compostelle » qui a déclenché un torrent de pèlerins venu grossir le gave de Navarrenx et s’ébrouer aux pieds des remparts de la cité.
Tu l’as deviné. C’était il y a longtemps, très longtemps. Il y a plus de 50 ans. Me voilà parti avec mes trois compagnons bipèdes. El camino n’était pas tracé, aucune étape réservée, aucun précieux guide, aucune credencial, personne ou presque sur la route. Il fallait s’en remettre à la bonne volonté des villageois rencontrés pour nous indiquer « el real camino », à notre toile de tente pour nous abriter et aux trigales, ces aires de battage du blé, pour passer la nuit dans la paille.
Si Olivier Robinet nous avait suivis à cette époque là, il aurait saisi dans son objectif beaucoup de regards étonnés dont quelques-uns, parfois un peu dédaigneux pour ces jeunes vagabonds désœuvrés. L’attrait touristique et économique du pèlerinage n’était pas encore entré en jeu. Mais au seul énoncé de « Santiago », les yeux s’écarquillaient et devenaient admiratifs pour ces jeunes français audacieux.
Quand le photographe a déroulé devant moi l’immense fresque de ces 1200 pèlerins rencontrés au hasard des rues et des recoins d’un des « plus beaux villages de France », j’ai cru que j’étais entré dans la « cité du sourire », à l’instar de la « cité de la joie » magnifiant la joyeuse charité à l’œuvre dans les slums de Calcutta.


Pourquoi cette guirlande de sourires lumineux sous les couvre-chefs les plus variés souvent ruisselants de pluie ? Parce que tous ces porteurs de bâton sont en quête de l’essentiel et qu’ils se trouvent sur la bonne voie. Rien à voir avec ces sourires commandés sur ordre du photographe. Ceux-ci sont lumineux car ils remontent d’un feu intérieur.
Il y a deux chemins. Le premier : celui qui enchante le marcheur du matin prêt à de nouvelles aventures et qui, le soir, a endolori les pieds et scié les épaules sous le poids du sac à dos. C’est le chemin de tous. Mais, bientôt, le défi physique rentre dans la routine quotidienne et le but du voyage n’est plus une obsession. Alors, quand tu te rends compte que l’important n’est pas d’arriver mais de marcher dans un provisoire qui ne s’achève jamais, tu entames un deuxième voyage. Celui-ci est un chemin unique, il t’appartient en propre. Abraham, grand caravanier devant l’Eternel, est parti sans savoir où il allait et l’on dit qu’il allait « vers lui », à la recherche de son propre mystère ! Toi aussi, tu vas vers un
« moi » que tu ne connais pas encore et qui se révèle plus vrai que nature. Tu t‘en réjouis et
tu as raison !
Le pèlerinage s’accomplit chaque jour, à chaque pas. Caminante son tus huellas el camino y nada màs…el camino se hace al andar… » « Pèlerin, le chemin se fait en marchant » constate le poète A. Machado.
Les paléontologues nous ont dit que le passage de l’animalité à l’humanité se vérifiait quand les morts avaient reçu l’hommage de quelques rites. Ils nous ont dit aussi que la station debout donnait un net avantage sur les compagnons à quatre pattes car la vision en hauteur permettait de se préparer à fuir ou à rencontrer. Moi, je te dis que le sourire du bipède désarmé est le signe le plus évident de l’humanité. Sur le chemin, allégé de tous les carcans de ta vie quotidienne, tu n’offres aucun signe de reconnaissance de ta profession, de ton rang social, de ta spécialité reconnue. Tu n’as qu’un sourire à offrir au passant que tu croises.
Et lui, malgré ses soucis ou son chagrin, te le rendra et se surprendra à offrir un peu d’humanité à un inconnu. Alors qu’il commençait sa journée avec un visage renfrogné, il se mettra au travail en annonçant à ses collègues : « Miracle, ce matin j’ai vu un être humain ! »
Ce chemin est un berceau d’humanité par lequel tu deviens toi-même avec les autres et parfois grâce à eux.
Dans 50 ans, quand les historiens et les sociologues feront l’analyse de ce phénomène de transhumance qui a saisi, dans la moitié du 20ème siècle, des centaines de milliers d’Européens, sans oublier les japonais et autres américains, ils feuillèteront l’ouvrage du portraitiste navarrais et se poseront une question : Comment dans une période aussi sombre, aussi tourmentée, aussi menacée par toutes sortes de déséquilibres politiques et climatiques, un flot de marcheurs pouvait-il se lever tous les matins, le sourire aux lèvres ? Il faut croire, se diront-ils, que cet élan prend sa source aux origines de l’humanité et qu’il enjambera sa mort. Cette marche terrestre est inscrite sur une carte céleste !

Un jour, devenu toi-même un vieux pèlerin, tu te surprendras à chantonner l’ancien negro spiritual :
« Vieux pèlerin qui vagabonde.
Je suis partout un étranger.
Mais je suis sûr qu’en l’autre monde.
Dieu va m’offrir où me loger.
Je vais là-bas revoir mon père.
Fini pour moi de cheminer.
A l’autre bord de la rivière.
Maison à moi, je vais trouver. .. »


NB. Olivier Robinet et moi-même avons une dernière recommandation à te faire : avec ton sourire, garde ton bâton. Quand tu auras atteint un âge certain, il reprendra volontiers du service pour t’aider à supporter le poids des ans accumulés et pour te remémorer tant et tant de souvenirs enfouis dans ta grotte secrète. ULTREIA!


SANTIAGO

"L'âne se jette à l'eau" aux éditions Médiaspaul.