21 février 2024

Contribution avortée au Synode romain…

 

 …retrouvée dans un placard de sacristie. Elle n’est jamais arrivée à destination et pour cause ! « Moi, paroissien lambda, qui comme beaucoup d’autres a été serviable et corvéable à merci, je m’adresse aux évêques, prêtres, diacres, cérémoniaires, chefs de chœur, lecteurs, servantes et servants de messe, lecteurs et lectrices, choristes, sacristains, thuriféraires, acolytes, portiers, organistes, quêteurs… 

A vous, tout d’abord, l’hommage de ma reconnaissance pour votre fidélité sans faille au service du peuple de Dieu. Retiré du service, et peut-être grâce à cela, je me permets de vous faire parvenir quelques remarques au sujet de la liturgie eucharistique, la messe, qui reste pour la plupart de mes contemporains la « marque de fabrique » de l’Eglise.

 Entendons-nous bien ! Loin de moi l’idée de confondre la messe avec l’exercice de l’oraison personnelle ou des dévotions particulières. Il est vrai que j’ai connu dans ma jeunesse des célébrations qui occupaient le célébrant et deux enfants de chœur tournés vers un autel monumental, « charabiant » une langue ancienne, ce qui laissait à chacun le loisir de prier le chapelet ou de feuilleter le « manuel paroissial ».

 Le « Dominus vobiscum » réveillait l’attention de ceux qui plongeaient dans une méditation dominicale ou qui faisaient mentalement les comptes de la semaine écoulée. Dans ce rite là, j’ai déjà donné, merci ! Je n’ai pas besoin de la messe en français ou en latin pour faire oraison.

 Je sais que la liturgie, comme son nom l’indique, est l’action du peuple qui se rassemble pour « faire mémoire de Moi », c’est-à-dire pour s’associer et communier au « mystère de la Foi ».

 Par contre, cette œuvre, cette action ne peuvent se réduire à une mise en scène, a priori dérisoire, de la Cène de Jésus. Le jeu de rôles en ce cas ne peut être que mauvais. L’important c’est « LUI », à la fois présent et absent. Alors permettez-moi de relever quelques détails qui, à mon avis, le rendent encore plus absent.

 Commençons par l’avant-messe. Peut-on plonger dans la Trinité avec le premier signe de croix, sans prendre deux minutes auparavant pour désencombrer notre esprit et pour mesurer tant soit peu l’acte inouï que nous allons poser ?

 Alors, quel que soit ton rôle dans la liturgie, prépare-le à l’avance. Fais en sorte que le chœur de l’église ne devienne pas une scène avec ces allers et venues précipités, ces génuflexions acrobatiques, ces conciliabules de dernière minute, ces mouvements désordonnés. Cette agitation peut se concevoir au théâtre avant le lever de rideau mais, ici, il n’y a pas de rideau ! Les paroissiens ont besoin de calme, de silence, de recueillement. Ne cherche pas à combler le vide. C’est lui qui parle le mieux de l’absent-présent !

 Si tu dois de déplacer, tu n’es pas obligé(e) de mettre, ce jour là, les chaussures à talons les plus bruyants dignes d’une relève de « horse guards »… à moins que tu ne désires réveiller les primo-endormis !

Quand tu es chargé(e) de « l’animation », n’oublie pas que ce mot contient celui d’« âme ». Ne reste pas sans cesse face à l’assemblée. Dis-toi toujours qu’en mode de célébration, la relation n’est jamais binaire. Nous sommes toujours trois. Il y a LUI, le plus important, laisse lui sa place, ne boucle pas le dialogue entre toi et l’assemblée sur lui-même. Et peut-être, pour cela, reste légèrement orienté vers l’autel. Il concentre tous les symboles du Christ. A moins qu’il ne serve de porte-cierges dignes d’un étal de brocante.

 Tu n’es pas un chef d’orchestre, ni un soliste. De temps en temps, éloigne-toi du micro, même si tu as une voix splendide, laisse l’assemblée s’entraîner elle -même à la prière. Vous, les célébrants, quand vous revêtez les habits liturgiques, songez qu’ils sont la copie de ceux du grand prêtre du temple de Jérusalem. Que l’Ancien Testament ait cru bon d’approcher Dieu dans des habits spéciaux, adaptés aux sacrifices sanglants, et rivalisant avec ceux des prêtres idolâtres, c’est son choix.

 Mais toi, rappelle-toi que Jésus ressuscité, apparu à Marie-Madeleine, avait l’allure d’un jardinier. Alors, tu pourras accumuler les dorures et les parures, jamais tu n’atteindras la lumière intérieure du Christ. De toutes les façons, tu n’es pas là pour le remplacer, mais pour le signifier. Et sache que plus le signe veut ressembler à la réalité et plus il la cache et la déforme. Une belle simplicité suffit à suggérer sa présence cachée.

 Quand tu lis l’Evangile de Jésus chassant les vendeurs du temple, ne fusille pas les paroissiens du regard. Ils n’y sont pour rien mais pense surtout que cette parole s’adresse aussi à toi, elle ne vient pas de toi, mais de l’Autre.

 Tu n’es donc pas un acteur jouant son rôle le plus convaincant possible devant un public. Non, tu es le serviteur de cette parole, elle ne t’appartient pas. Mets-toi le premier à son écoute. Et par pitié, prépare ta lecture. Lire en public ne s’improvise pas, même si tu as « bac plus 4 » !

 Je sais que le micro-cravate a libéré le prédicateur du fil à la patte et que certains en profitent pour se « balader » devant l’autel et pour faire leur show. Tu n’es pas dans un prétoire pour défendre une cause, ni dans une réunion politique pour tester ta popularité. Tu as lu une Parole qui n’a rien d’évident. Contente-toi de l’expliquer le mieux possible et de la traduire dans l’actualité de notre monde. Laisse ensuite, chacune et chacun, en trouver les applications pour elle ou lui-même. N’obstrue jamais la vue de l’autel.

 J’en vois aussi certains qui, au terme de belles envolées « spirituelles » comme il se doit, s’aident de l’aide mémoire de leur portable et tapotent discrètement sur le clavier pour chercher la citation-choc qui servira de conclusion. En attendant l’heureux dénouement, ils s’ingénient à délayer leur propos dans des redites sans fin. Je rappelle à tous les géniaux improvisateurs le mot que l’on attribue à Shakespeare : « Le génie ? 1% d’inspiration, 99% de transpiration » !

 Toi le prêtre, pourquoi au moment de la Consécration, mets-tu ton nez dans le calice pour prononcer les paroles au plus près des Saintes Espèces ?

 Crains-tu que l’Esprit de Dieu s’échappe juste au moment où il se doit d’être là ? Sans compter qu’en période d’épidémie, tu augmentes les risques de contagion !

 Je comprends que tu veuilles donner toute son importance à ce moment unique. Mais quand tu lances l’avertissement suivant : « Mettez-vous à genoux car Jésus va venir sur l’autel ! », je m’étonne que personne ne te demande : « Mais où était-il jusqu’à présent ? » 

Toi, le diacre qui mets tant de soin et d’ardeur à frotter et à récurer ciboires, calices et autres ustensiles du culte dans un ballet bien réglé où pour un geste unique on fait appel à trois intervenants, sais-tu que pendant ce temps là, les fidèles essaient de se concentrer sur la Communion qu’ils viennent de faire ?

Or, ils voient s’agiter une équipe de servants virevoltant autour de l’autel, alors qu’il existe ce qu’on appelle une crédence pour effectuer cette « sainte vaisselle » dans la discrétion.

 D’ailleurs, te souviens-tu qu’on appelait cela la purification des vases sacrés. Au fait, on les purifiait de quoi ? Du corps et du sang du Christ ? Il semblerait que ce soit eux plutôt qui purifient.

 Toi l’organiste, je comprends que dans la satisfaction d’atteindre sans fausse note la fin de la cérémonie, tu te déchaînes sur le pédalier pour le morceau final. Et le public apprécie ces sorties envolées. Mais, pour le cœur de la liturgie, n’oublie jamais que tu es là pour « accompagner » la prière. Alors, je t’en supplie, économise le souffle des tuyaux et n’écrase pas systématiquement les deux derniers accords pour montrer que tu es là, caché mais ô combien indispensable !

 Toi, l’enfant de chœur que tu sois garçon ou fille, on t’a demandé de garder les mains bien jointes. N’oublie pas que c’est le signe que tu pries. Et sache surtout que ta foi et ta prière sont vivantes, tu ne les enfermeras jamais dans un rite, un geste, une parole. Il faudra que tu apprennes à prier en marchant, en chantant, en lisant et même en conduisant ta voiture, ce qui n’est pas très recommandé !

 Enfin, une règle générale. Si tu veux aider les autres à entrer dans le mystère de la Foi, commence toi-même à vivre la messe dans la mémoire vivante de LUI, avec l’aide de tous ses disciples présents et absents. Mes frères chrétiens, chers lecteurs, la moutarde vous monte au nez ! « Qui est-il celui-là pour nous donner des leçons ? » Je suis celui qui est passé de l’autre côté de la barrière et qui voudrait participer à l’Eucharistie de son Seigneur sans être enchaîné à un rituel robotisé, agressé par des improvisations intempestives, gêné par des commentaires inutiles ou distrait par des mouvements incessants. Je ne demande, au minimum, qu’une chose : que le déroulement de la liturgie ne m’empêche pas de rencontrer l’Inconnu du chemin d’Emmaüs. On ne peut souhaiter moins !

 En espérant que les acteurs du Synode pardonneront mon franc-parler ! Qu’ils prient pour moi pauvre pécheur ! » Vous comprenez maintenant pourquoi ce texte est resté au fond d’un placard !

04 février 2024

Le « nous » l’emporte

 

 Grand-mère est ravie. Son petit fils qui vient d’obtenir son permis de conduire a accepté de l’emmener rendre visite à son vieil ami, l’ermite de l’arribere. Elle compte bien profiter de l’occasion pour raviver quelques notions de vie religieuse qu’elle avait essayé de lui inculquer dans son jeune âge et qui n’encombrent plus guère ses neurones. Arrivés chez le vieil homme, un peu hors d’âge et hors monde, ils jettent un coup d’œil sur sa minuscule chapelle. Louis  remarque aussitôt un certain nombre d’images et d’objets inusités qui donnent à ce lieu l’apparence d’une église orthodoxe en réduction, en plus sobre et moins rutilante. L’ermite, encouragé par la curiosité du jeune homme, ne se fait pas prier pour détailler l’origine de chaque statue et de chaque tableau en lui faisant remarquer que lorsqu’il prie, il n’est ainsi jamais seul : « Cette coupelle posée dans le trou du tabernacle vient du malheureux Rwanda et se souvient de toute l’Afrique. Ce tissu, cadeau d’une rescapée des camps du Cambodge, convoque l’Asie et tous les persécutés du monde. Cette icône qui a échappé à la tyrannie destructrice d’un despote roumain tend la main au monde orthodoxe. Ce pupitre avec ses arabesques soutient la Bible et n’oublie pas le monde musulman à la fois si proche et si lointain ! Cette étole aux franges taillées dans le cuir du caribou provient du Canada et des Amériques lointaines. Ce banc de cheminée qui soulageait, le soir venu, la fatigue de mes ancêtres rappelle le travail de ces hommes de la terre qui ont façonné ce pays. Saints Pierre et Paul se donnant l’accolade embrassent l’Église déchirée. Et enfin, ce « Dieu soutenant le monde », sculpté par un ami, historien de renom, rassemble l’univers entier autour de cette pierre d’autel. »
Et le vieux moine insiste : « Vois-tu, quand je célèbre seul l’Eucharistie, je murmure la prière à la première personne du pluriel. Le « je » sonnerai faux, hormis le « je confesse », car la messe n’est jamais un acte solitaire, même en l’absence de convives. La prière chrétienne ne peut jamais être autocentrée. Il ne s’agit pas d’un « nous » de majesté dont usaient autrefois les personnages publics mais plutôt un « nous » à la fois de représentation et de réelle communion ». Grand- mère jubile, le dialogue du retour sera fort animé !

23 janvier 2024

Bénir

 Il faut croire que l’Eglise n’a pas de problème plus urgent à résoudre que celui de disserter sur les conditions de la licéité d’une bénédiction. On peut comprendre que, dans un contexte de confusion et d’ignorance du vocabulaire usuel, les évêques français aient le souci de distinguer le sacrement du mariage d’une bénédiction donnée à des personnes du même sexe vivant ensemble ou à des divorcés remariés. Les académiciens français, artisans officiels du dictionnaire de notre langue, auraient été bien inspirés de proposer un mot nouveau pour désigner ces unions de nature bien différentes à moins que le lobby LGBT, après avoir revendiqué haut et fort pendant des années le respect d’un statut différent, ne les ait convaincus du contraire c’est-à-dire de la revendication du « mariage pour tous » et plus tard de la parentalité pour tous!

Ceci dit, les réactions des évêques africains qui refusent le texte du Vatican pour des raisons politiques laissent perplexe. Si l’union homosexuelle est interdite par les gouvernements,  la question de la bénédiction est hors sujet. Par ailleurs, comment distinguer les unions irrégulières et les autres, lorsqu’à la fin de la messe de la nativité, dans la chaleur de la nuit africaine, est donnée la bénédiction finale, sachant que dans la foule dense et bigarrée, se sont faufilés bien des situations refusées par la doctrine chrétienne !
Plus près de chez nous, lors de la bénédiction annuelle et estivale des bâteaux sur le bassin d’Arcachon,  a-t-on jamais entendu l’archevêque de Bordeaux demander aux divorcés remariés  de rester à quai et aux nombreux renégats de leur baptême, pécheurs publics s’il en est, de quitter la jetée ? Et si l’un d’eux, emporté par un réflexe religieux  esquisse un mini signe de croix furtif, personne ne s’en offusquera !
Quant aux curés de nos vallées pyrénéennes, ils ne paraissent pas se faire trop prier pour accompagner à coups de goupillon le départ des troupeaux en transhumance, même si, au passage, le jeune berger et sa compagne, baptisés et vivant ostensiblement en union libre, donc canoniquement en situation de péché,  reçoivent quelques gouttes d’eau bénite !
De même encore, n’y a-t-il que des motards en situation régulière qui lors d’un rassemblement  festif demandent à un prêtre, lui-même motorisé, de bénir leurs « bécanes » rutilantes ?

A-t-on subitement oublié que les adversaires de Jésus lui reprochaient de s’attabler dans la maison de Lévi avec des publicains et des pécheurs, non parce qu’il mangeait avec eux, mais parce que le repas était encadré de bénédictions  et que l’on ne pouvait pas s’associer à la prière des pécheurs ?

Pourquoi ces arguties et ces analyses de texte pour distinguer la bénédiction donnée à chaque individu et non au « couple » alors que tout le monde est au courant de leur situation et que, dans les cas précédents, personne ne prend la précaution de distinguer les uns des autres?
Chacun sait très bien que la mère des bénédictions  est celle du Créateur, déclinée en 6 séquences dans le récit de la Genèse, déclarant que toute sa création était bonne : « Et il vit que cela était bon ! ». Et quand l’homme bénit à son tour, il rend à Dieu sa bénédiction ou répète pour ses frères le geste créateur qui ne fait aucune distinction entre les œuvres créées. (1)
Tout chrétien et tout prêtre est capable de faire la différence entre une bénédiction et un sacrement, entre l’approbation ou non d’une union et une prière pour des enfants de Dieu.
A moins que tout ce tapage théologique et pastoral (n’a-t-on pas brandi la menace de l’hérésie) ne consiste à placer des peaux de banane sous les pieds de François qui, heureusement, se déplace en fauteuil !!!

Malheureusement, une fois encore, comme bien souvent dans l’Eglise, on trouve une réponse officielle à des demandes formulées depuis longtemps mais dont plus personne  n’éprouve  aujourd’hui ni l’urgence ni même la nécessité. Qui, dans ces situations familiales et conjugales de plus en plus brouillées se soucie d’en appeler à la bénédiction de Dieu ?


(1)Voir dans mon blog (jeancasanave.blogspot.com) l’article bénédiction. Bénédiction



11 janvier 2024

Catholiques ?

L’émission « Le jour du Seigneur » donne l’occasion chaque dimanche d’entrer dans une communauté célébrant l’Eucharistie paroissiale.
Lorsqu’elle se déroule en banlieue parisienne, le mélange des couleurs, des origines, des costumes et coutumes saute aux yeux.
La paroisse d’Ivry, lors de la fête de l’Épiphanie, en a été l’illustration parfaite. Des chrétiens d’origine indienne, africaine, asiatique, martiniquaise, réunionnaise laissent éclater leur joie de vivre et de prier ensemble dans le déroulement à la fois joyeux et sérieux de la liturgie.
Et quand la télévision se déplace en Guyane, l’évêque du lieu ne peut s’empêcher de se dandiner au rythme des tambours et calebasses quand les offrandes lui sont présentées par des jeunes filles flamboyantes.
Lecteurs, chefs de chœur, acolytes, tous rivalisent de ferveur en oubliant l’œil inquisiteur de la caméra. Foin de la tenue policée et compassée si fréquente chez les paroissiens de vieille souche !
Chacun s’adapte, comme il le peut à la variété des rites, l'important étant d’entrer dans la prière commune. Bref, un grand bol de joie et de sérénité hebdomadaire sur un écran tellement poisseux le reste de la semaine !
 

Et si l’avenir de l’Église se jouait dans ce métissage liturgique !
Au-delà des postures des esprits et des corps, ces assemblées laissent transparaître l’essentiel : non pas un consensus péniblement arraché après d’interminables négociations, mais l’expression d’une communion reçue d’en Haut.
Si « catholique » veut bien dire universel, ces liturgies ne sont-elles pas la preuve que l’Eglise ne peut jamais se laisser enfermer dans une culture qu’elle soit grecque, latine, européenne, ou américaine ?
Rappelons-nous que Léopold Senghor, en son temps, entrevoyait déjà l’avenir du monde dans le mélange fécond des cultures !
 

Dans une analyse  sans concession de notre société, Jean Luc Marion (1), le philosophe académicien, ami de Mgr Lustiger, assigne aux catholiques une mission urgente : dans une société française de plus en plus fracturée et conflictuelle, redonner à notre « impossible Fraternité » ses lettres de noblesse. Et comment le faire si l’on ne reconnaît pas le même Père ?
 

Oui, il est temps que notre vieille Église, oubliant ses querelles intestines, revêtant les multiples couleurs du monde, se tourne vers tous les orphelins de la République pour leur offrir « cette joie que nul ne pourra vous ravir » (Jean 16,22) !

(1) Jean Luc Marion « Brève apologie pour un moment catholique » Grasset 2017


 

04 janvier 2024

Les confidences de ma pendule au passage de l’an neuf

 -« Ailleurs, on m’appelle « comtoise ». Chez toi, j’ai toujours été « la pendule ». Depuis ton enfance, tu cherches à savoir depuis quand je fais battre mon pouls : 2 siècles ? 3 ? C’est mon secret !
Je sais que tu trembles lorsque tu remontes le fin cordon et que les crocs de mes rouages grincent sous l’effort. Par contre, je n’ai guère aimé ta désinvolture lorsque, pour ne pas troubler le sommeil de tes invités, tu as laissé choir à terre le poids qui actionnait ma claire sonnerie.
Je me régale quand les tout petits, fascinés par cet écran de télévision inédit, se plantent devant mon hublot et observent le va et vient du balancier sans que jamais n’apparaisse l’opérateur de ce mouvement incessant.


A ce propos, j’ai vu un jour un de tes amis, installé devant moi sur une chaise, les bras croisés, les yeux hypnotisés par le balancement de cette lune cuivrée infatigable, l’oreille aux aguets et la tête perdue dans un nuage d’idées. Intrigué, tu lui as demandé : «  Que fais-tu ? »
-«  J’écoute le temps qui passe et je suis terrifié. Ta pendule est une menteuse. Elle offre à voir le cercle parfait de son cadran, elle laisse entendre le travail de son mécanisme comme celui d’un infini recommencement, elle donne l’impression de distiller un temps cyclique perpétuel. « Clic, clac, clic clac ». Or, au moment même où claque le « clic », il s’évanouit dans le passé  et il entre dans un futur totalement provisoire, « clac » ! Le présent existe-il ? N’est-il qu’un passage inconsistant entre ce qui fut et ce qui n’est pas encore ? » Et pourtant, je connais bien des malades pour lesquels ce temps sautillant se fige dans une douloureuse et épaisse immobilité !
-« Je crois que ton ami a raison. J’égrène un temps emprunté au mouvement des astres mais où se cache réellement sa consistance ?


Tiens, écoute. La cloche de l’église balance l’angélus de midi. Tu peux constater que, malgré mon âge, je suis à l’heure ! Cette sonnerie familière te rappelle la visite de « l’Astre d’en haut». Il est venu bouleverser notre calendrier et entamer une ère nouvelle. Sa mort obscurcit la terre, à 15h, un vendredi et fit lever, trois jours après, le soleil, sur un éternel matin ! C’est lui le maître des horloges !
Console ton ami. Le présent est déjà vieux. Cependant, mes secondes ne se perdent pas dans le néant. Elles scandent discrètement le passage vers le « hors-temps » que l’on appelle l’éternité ».

A chacune et à chacun, belle et féconde année !

25 décembre 2023

Miracle de la crèche

Il pleut depuis un mois. Ce soir, l’averse redouble. Par acquis de conscience, Francette endosse une vieille pèlerine et se dirige vers l’église voisine, une clef dans la main. Faute de visiteurs et de croyants, on a décidé de ne l’ouvrir désormais qu’une fois par semaine, alors que pendant des années, elle avait fait l’objet des soins attentifs d’une fidèle paroissienne. D’ailleurs, lorsqu’on voulait rendre hommage à une maison accueillante, un dicton de la langue béarnaise comparait sa porte à celle de l’église : « toujours ouverte ». 


Dans l’embrasure, une forme noire, dégoulinante, s’appuie sur les pierres usées et attend la fin du déluge. Présentations à distance (on ne sait jamais), il s’agit d’un jeune randonneur parti à l’aventure. Il demande s’il peut passer la nuit dans le porche. Francette hésite puis acquiesce, avec le sourire. Dans ses jeunes années, ses randonnées en montagne surprises par la bourrasque s’achevaient souvent dans le porche accueillant d’une chapelle romane. Ce souvenir, ce soir, éclaire l’épaisse obscurité.

Pendant la nuit, elle se remémore qu’elle avait descendu la caisse qui contenait les personnages de la crèche et qu’elle l’avait abandonnée dans un recoin avant de vérifier leur état de propreté. Mais, faute d’aides volontaires, elle avait décidé de ne pas la déballer ni de l’exposer  à sa place ordinaire : « Puisque personne ne viendrait ! »

Le lendemain, après un lever du jour encore maussade et bien paresseux, elle reprend le chemin du clocher. Personne dans le porche, ni dans l’église. Cependant quelque chose l’intrigue. Sous le modeste autel en bois, le pot de fleurs artificielles a disparu et s’approchant, elle distingue sagement disposés en bon ordre, Marie, Joseph et l’Enfant. Sous le berceau de Jésus, un bout de papier froissé et griffonné : MERCI !

Miracle de la crèche : Un signe de gratitude ! En ce temps d’incivilités, de violences, de migrations meurtrières, de calamités climatiques, de guerres atroces, un jeune homme anonyme avait trouvé une porte ouverte par une inconnue  et un refuge auprès d’un Enfant aux bras ouverts depuis 2000 ans! Merci ! Un éclat d’humanité !

La chronique locale retient que quelques villageois voulurent en avoir le cœur net. Ils entrèrent, ce jour là, dans l’église, en esquissant même un rapide signe de croix ! Miracle collatéral !

A chacune et chacun : Vrai Noël !

06 décembre 2023

« Jusques à quand Seigneur ?…»

 « Jusques à quand Seigneur ?…» demande le psalmiste angoissé.
Ps 89,46
« La bête humaine » ! Quand elle est majoritaire et qu’elle a l’appui des puissants, elle s’étale en écrasant tout ce qui la gêne. Quand elle est minoritaire et suspecte aux yeux de ses voisins, elle baigne dans le ressentiment, puis elle fait sauter le joug trop pesant.
La fin du 20ème siècle a préparé l’explosion de toutes les minorités. A commencer par celles des peuples premiers qui avaient été laminés par la culture des nouveaux arrivants, jusqu’aux minorités grammaticales refusant que le masculin l’emporte sur le féminin.
En effet, quand une majorité de citoyens de par son poids et sa masse impose la norme sociale et culturelle, elle ne se rend même pas compte qu’elle engendre sur ses marges une société parallèle hybride, composée de toutes les minorités qui se sentent, à tort ou à raison, exclues de ce bien commun.
Ne supportant pas l’existence de ces verrues sur sa peau, la société établie parque ces minorités dans des réserves ou les détruit culturellement, si ce n’est physiquement.
Or, il arrive que des individus « hors normes » ne supportent ni l’exclusion, ni l’assimilation, ni la destruction. Pour faire entendre la voix de leur existence ignorée, ils lancent le cri de ralliement de tous les marginaux. Ce cri, devenu celui de tout un peuple, se décline en revendications politiques.
Malgré l’usage d’une langue commune, les imposants et les imposés ont une compréhension opposée des mêmes paroles. 

La « terre » d’une culture industrielle n’a pas la même résonnance que la « terre » nourricière des ancêtres. Dialogue de sourds, dit-on, traversé par le hurlement de douleur ou de rage.
Quand l’incompréhension ajoutée à la surdité dresse un mur de plus en plus infranchissable entre des communautés imbriquées, les revendications orales laissent la place aux actes violents.
Et ceux-ci génèrent des paroles devenues in/sensées pour les uns et les autres : terroriste ou combattant ?
Ajoutez à cela, le récit plus que bimillénaire d’une histoire de frères ennemis issus d’un ancêtre commun, et vous avez tous les ingrédients pour laisser se déposer sur des relations devenues impossibles, la lie d’une haine monstrueuse.
« Esaü prit Jacob en haine » à cause d’une bénédiction usurpée… (Gn 27,41) Quant à Ismaël, il se souviendra toujours que sa mère fut une répudiée.
Hélas ! Un déluge de bombes n’ouvrira ni les oreilles ni les yeux des frères ennemis. Seul, le sang de l’Innocent pourra « faire tomber le mur de la haine » affirme St Paul, l’ancien persécuteur.