02 septembre 2021

Blog spécial rentrée

« Ces incroyables croyants »


Dans Le roman inachevé du bœuf de la crèche (Médiaspaul), Jan de Bartaloumè avait demandé au bœuf et à l’âne de jeter un regard sur l’histoire du Christianisme afin d’en mieux connaître les racines et d’en comprendre l’actualité. Ces deux braves bêtes ont soufflé à l’éditeur de ce roman l’idée de remettre l’auteur à la tâche pour qu’il s’attèle à la question qui hante bien des consciences chrétiennes : « Pourquoi une Église si fortement et massivement implantée dans la culture française et européenne depuis des siècles s’est-elle si rapidement effritée au cours des trois dernières générations ? »
Tout a été dit sur l’origine de cette mésalliance entre le Dieu des chrétiens et les cultures contemporaines depuis la sécularisation amorcée au siècle des lumières jusqu’aux perversions des pédocriminels en passant par une mauvaise interprétation du Concile Vatican II. En général, les analyses se focalisent sur les croyants qui, à tort ou à raison, ont abandonné la « pratique » religieuse. Et si, osons le dire, cette crise profonde était provoquée par Dieu lui-même ? Un Dieu qui ne consent jamais à être réduit à une image ou un aspect de son mystère ! Un Dieu qui s’évade de toutes les définitions, de tous les mots pourtant nécessaires, de tous les habillages dont on veut l’affubler. Un Dieu qui fuit tous nos enfermements rassurants et qui nous oblige à le chercher toujours au-delà de nos représentations inaptes à saisir l’Au-delà-de-tout et à balbutier l’Indicible.


A  travers le portrait de trois générations qui plongent leurs racines culturelles et religieuses dans la France rurale du siècle précédent, Jan de Bartaloumè retrace l’histoire du divorce non acté officiellement mais consommé dans les faits  entre l’Eglise et notre société.
Par ce récit, dans lequel chacun retrouvera une part de son expérience, il rend d’abord  hommage aux baptisés de sa génération qui ont été les premiers laïcs  à s’engager nombreux  dans l’évangélisation de leurs frères. Pris en étau aujourd’hui entre le rigorisme d’une nouvelle génération et la radicalisation de certains cathos, beaucoup se sont démobilisés. L’auteur ne s’attarde pas à ranimer la braise des nostalgies ni à gratter les plaies saignantes. Il préfère rallumer l’espérance et ouvrir un avenir possible. Il s’adresse également aux générations suivantes en leur montrant que la crise que nous traversons est peut-être un signal de Dieu qui se dégage encore une fois des idoles que nous lui avons façonnées et dont ces générations  se veulent à juste titre les athées.
Ce livre se garde bien de donner une solution à la question posée par l’éditeur, car ce serait prétendre indiquer à l’Esprit de Dieu un itinéraire imposé à sa manifestation. Il se contente de déblayer les routes encombrées par nos idoles pour que les baptisés, retrouvant leur vocation intégrale et indispensable, ouvrent les chemins d’une Église régénérée.

    (1) Jan de Bartaloumè,  Ces incroyables croyants, Mediaspaul  en vente ou à commander dans toute bonne librairie à partir du 15 sept 11euro.


AUTEUR
Jean Casanave est un prêtre béarnais. Il a été aumônier de jeunes scolaires, d’université, curé de paroisse et pendant trente ans responsable de la formation permanente des chrétiens. Il partage ses « ruminations » dans jeancasanave.blogspot.com.  Parmi ses publications : Renouer avec la terre, 1997 ; Le ciel est rouge, il fera beau, 2004 ; Éclats de vie, 2007 ; L’un de vous, prêtre d’une fin de siècle, 2018 ; Le roman inachevé du bœuf de la crèche.



16 août 2021

Myriam


 « Tout est grâce » faisait dire Bernanos à son curé de campagne. Tout est grâce dans la vie de Myriam.


Comment cette jeune fille palestinienne a-t-elle pu assumer une telle destinée ? Certains spécialistes de la Bible pensent qu’elle a vécu son enfance à proximité du Temple de Jérusalem au sein d’une famille sacerdotale ; pensons à sa cousine Elisabeth et son époux Zacharie. Elle faisait semble-t-il partie d’un mouvement spirituel un peu marginal qui attendait une nouvelle révélation et un renouveau du culte.
Mais ces explications ne suffisent pas pour comprendre comment elle a pu être  aussi ouverte à la parole de Dieu au point d’en être fécondée et que celle-ci puisse germer en elle. Devenue l’épouse de Joseph, elle pourra enfanter celui que St Jean appellera le Verbe, la Parole même de Dieu.


Elle se souvenait peut-être d’une recommandation du prophète Isaïe qui entrevoyait la belle fécondité du peuple de Dieu et qui s’exclamait : « Crie de joie, stérile, qui n’enfantais pas ; éclate en cris de joie et d’allégresse, toi qui n’a pas connu les douleurs ; élargis l’espace de ta tente » !


Marie a élargi l’espace de sa tente à un point tel que Dieu lui-même y a trouvé sa place et sa demeure. Elle s’est décentrée  totalement d’elle-même pour ne plus faire qu’un avec le projet du Père de nous donner son Fils pour vivre parmi nous et offrir sa vie à l’humanité.


La situation familiale de Marie n’explique pas tout, d’autant que les femmes n’avaient pas accès aux fonctions qui entouraient la Parole de Dieu. Il faut croire qu’elle a bénéficié d’une grâce exceptionnelle qui lui a valu  d’être « assumée », corps et âme, par Dieu jusqu’à son assomption au ciel, ce qui lui vaut la première place parmi les croyants que l’Eglise lui a reconnue. Cette grâce était certainement le fruit d’une vie de prière intense à l’image de celle d’Anne et de Siméon, ces habitués du temple.
La vie de Marie nous rappelle qu’il y a toujours en nous la possibilité de recevoir plus que nous-mêmes. « L’homme passe infiniment l’homme » rappelait Pascal. On pense aux héros, qui placés dans des circonstances exceptionnelles, ont laissé transparaître une personnalité qu’ils ne soupçonnaient pas eux-mêmes. 


Mais dans un registre apparemment plus ordinaire, on pense aussi à la maternité et à la paternité, expérience unique où les époux se sentent emportés par un élan de vie qui les dépassent totalement et qui fait d’eux les acteurs étonnés d’un mystère qui les submerge entièrement.
Marie a été assez pauvre d’elle-même, de ses projets personnels, de ses ambitions pour laisser en elle toute la place à celui qui deviendra son fils tout en restant son Seigneur.
Sommes-nous assez détachés, assez creux de nous-mêmes pour élargir la tente de notre cœur à la présence du Christ dans notre vie ? Ceci implique d’arracher parfois les piquets sur lesquels nous avions ancré nos assurances, de tendre la toile jusqu’à la rupture. L’épreuve est douloureuse et toujours à reprendre mais c’est le prix à payer de notre propre assomption.


Avec Marie, prions pour que nos communautés soient assez ouvertes et disponibles afin que notre Père puisse engendrer encore une Eglise nouvelle à l’image de celle des premiers chrétiens…


31 juillet 2021

« Majeur et vacciné »



 Cette expression claquait fièrement sur les lèvres du jeune homme, monté sur ses ergots, qui venait d’accomplir le service militaire. En ce temps là, pas si lointain, tous les Français subissaient, à cette occasion, trois vaccins réglementaires sans qu’il ne soit venu à personne l’idée d’en demander le nom ou d’en contester l’usage.


Vaccinés oui ! Majeurs à 21 ans pas sûr ! Mais pour le moins conscients, après 18 ou 16 mois passés sous les drapeaux, que la vie en groupe comprenait quelques obligations essentielles.
« Obligatoire » est devenu un adjectif banni et honni par une partie de nos compatriotes. La liberté qui a coûté la vie à tant de nos anciens et de nos ancêtres risque, nous dit-on, sa peau sous l’effet d’une piqûre ! Qu’un gouvernement ose imposer une vaccination et chacun se sent offensé dans son intouchable dignité : « Je suis libre de disposer de mon corps comme je l’entends ! »


L’ennui, c’est que mon corps biologique dépend en grande partie du corps social dans lequel il vit, et vice versa. Et de même qu’il y a obligation pour l’individu de neutraliser ses cellules cancéreuses quand elles apparaissent s’il tient à la vie, de même la société est obligée d’édicter des lois contraignantes pour éradiquer les éléments qui la mettent en danger. On peut supposer que celui qui se prétend « libre de disposer de son corps », une fois prononcée cette belle déclaration, va prendre sa voiture et rouler sagement à droite obéissant à une « obligation » du code de la route. Il ne se plaindra même pas de la présence du gendarme rappelant ce même code aux oublieux.


La question n’est pas entre obligation et liberté car la règle commune est nécessaire à la  liberté de chacun. Le problème réside dans le consentement à la loi. En effet, tant que celle-ci se présente comme une contrainte extérieure douloureuse ou injuste, elle sera rejetée. Si  elle est intégrée par l’habitude ou le raisonnement, elle sera respectée.


Il y aura toujours un mouvement de rébellion contre toute atteinte à notre libre arbitre et c’est l’honneur de l’être humain de vouloir être respecté dans sa responsabilité propre. Pourquoi alors ne pas exhumer une expression tombée malheureusement dans les limbes du vocabulaire : « Je vous serai obligé de bien vouloir.. » Nous voilà encore dans l’obligation mais, cette fois-ci, partagée ! 


C’est peut-être de cette manière qu’il faut comprendre ce qui à première vue apparaît comme un contresens : « Ce que je vous commande, c’est de vous aimer ». En régime d’amour l’obligation même douloureuse n’est pas évacuée, au contraire on en redemande !!


Vaccinés, presque ; majeurs, toujours pas !

18 juillet 2021

« Ils étaient comme des brebis sans berger… »

L’image d’Épinal veut que le bon berger marche allégrement en tête du troupeau, bâton en main, béret vissé sur le crâne,  répondant joyeusement aux salutations de ceux qui lui souhaitent un bel été dans les hautes estives. Cette vision du métier correspond à celle du premier de cordée impétueux ouvrant gaillardement la voie de l’ascension. Mais le berger sait que ses chiens jouent les serre-files et qu’en queue du peloton quelqu’un veille à rameuter les distraits. Le premier de cordée trop occupé à baliser les bonnes prises ou à équiper la voie d’escalade risque fort de ne pas entendre celui qui dégringole.
Il serait bien tentant pour le pasteur de se tenir à l’arrière de la troupe pour encourager les faibles et les craintifs mais ne risque-t-il pas de décourager les vaillants et les téméraires qui se lasseront d’attendre le reste du train ?
La bonne position ne serait-elle pas de cheminer sur le côté de la nappe ondulante, embrassant d’un seul coup d’œil l’avant et l’après, encourageant les humbles, ceux qui ne se font pas remarquer mais qui maintiennent la cohérence de l’ensemble ? Ceux qui n’aiment pas la foule bêlante et qui veulent inventer leur propre chemin reprocheront certainement la lourdeur et l’anonymat de cette administration impersonnelle.


Ayant expérimenté les avantages et les inconvénients des trois postures précédentes, le berger zélé ne résistera pas à la tentation de se démener de telle sorte d’être partout à la fois quitte à stresser et à énerver tout ce petit monde. Il s’en repentira vite devant la folle espièglerie qui s’emparera des plus calmes.
Alors, sagement, il ira s’assoupir au pied du grand rocher en laissant les vieilles brebis choisir l’herbe la plus tendre et son chien pastou donner l’alerte en cas danger.


Frère prêtre, comme moi, tu te reconnaîtras sans doute dans ces portraits tirés à gros traits du bon pasteur. Il me reste à te souhaiter un peu de repos à l’ombre de ton rocher préféré.
Quant à vous, frères laïcs, qui avez en charge aussi, d'une autre manière, de guider, de diriger, d’animer, de nourrir, de faire vivre une communauté humaine quelles qu’en soient  sa dimension ou son importance, n’oubliez pas, vous non plus, l'essentiel : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. »  Marc 6,31

 


 

24 juin 2021

Gagnent à être connus

 


 Présentation impeccable, diction parfaite, barbe soignée, une légère intonation de la voix qui ouvre sur l’ailleurs, des explications précises et détaillées données à l’apprenti, tout laisse deviner l’ouvrier qualifié.
Il ne faut pas trop insister pour apprendre qu’il est argentin, qu’il a été professeur d’école, qu’il a vécu en Allemagne, qu’il a travaillé dans la restauration, qu’il est parti aux USA, qu’il est venu à Paris, qu’il parle 4 langues et a déjà fait plusieurs métiers. Et tout cela, raconté avec le sourire, le plus naturellement du monde. Partout chez lui, il a décidé de se fixer en Béarn pour que sa fille prenne racine dans un endroit stable et  il a choisi le métier d’électricien. Jeune et avenant Fernando gagne à être connu.
 

Trois jours après l’intervention du technicien venu de la pampa, visite de Maurice. Avec lui, c’est l’Inde, le Rwanda, l’Afrique du sud, le Tchad, la Grèce, le camp des réfugiés de Moria, et enfin Dunkerque, qui se donnent rendez-vous dans ce trou de nulle part entre gave et coteaux.
Il a passé sa vie à côtoyer la misère et à répercuter la voix des réfugiés qui ont tout perdu sauf l’espoir enfoui de retrouver leur dignité. Il suffit que quelqu’un veuille bien les écouter et leur adresser la parole comme à des êtres humains qui vivent une aventure terrible et exceptionnelle pour que leurs yeux délavés brillent de nouveau. Maurice Joyeux n’est fixé nulle part sinon dans la compagnie du Christ : il est jésuite. Il gagne à être connu.
 

L’électricien et le jésuite font mentir le proverbe : « Boule qui roule, n’amasse pas mousse ». Pourquoi ? Parce qu’ils sont des hommes de « trajet » plus que de projet comme le souligne Raphaël Buyse en présentant le message de Madeleine Delbrêl (1), cette intellectuelle devenue assistante sociale dans une banlieue anonyme de la région parisienne, au début du siècle dernier. Elle n’a pas parcouru le monde. Sans bouger, elle a compris qu’en allant au plus profond d’elle-même, elle rejoignait chacun dans ce qu’il a de plus essentiel, cette part d’humanité qui reflète le désir que Dieu projette sur lui.
 

A sa façon, l’argentin voyageur a trouvé son port d’attache comme le jésuite nomade son puits sans fond. Eux et Madeleine gagnent à être connus et c’est nous qui sommes gagnants.

(1)    Raphaël Buyse « Toute cette foule dans notre  cœur » Bayard


28 mai 2021

Le vent souffle où il veut

Il caresse quand il se fait légère brise du soir.
Il siffle quand il se faufile dans la ruelle étroite.
Il chante à midi quand il annonce la pluie.
Il tourbillonne avec les feuilles mortes quand la bourrasque s’annonce.
Il décoiffe brusquement quand il rase le sommet d’un col.
Il hurle quand il s’engouffre dans la forêt nue.
Il enrage quand la vieille bâtisse paisible lui résiste.

« Tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit » répondait Jésus à Nicodème (Jn 3, 8).

Oui, ainsi en est-il de la religieuse cloîtrée qui, toute habitée de ses frères humains, s’enfonce un peu plus chaque jour dans le silence de Dieu pour capter son souffle créateur et lui ouvrir les portes des emmurés.
Ainsi en est-il de la jeune maman qui chantonne le soir au creux de l’oreille de son enfant. L’orage peut tonner, il ne bouchera pas la flûte des anges.
Ainsi en va-t-il des besogneux de tous les jours, de ces hommes et femmes du devoir répété et au mieux accompli qui soutiennent et fortifient la vie de leurs frères.
Ainsi en va-t-il du cœur blessé par l’injustice et le mépris, qui hurle sa douleur à la face de la terre et au visage du crucifié planté au carrefour des chemins.
Ainsi de celui ou de celle qui peine sur les sentiers escarpés, qui renverse les murs et contourne les ruines et qui découvre au bout du chemin  qu’un autre sommet l’attend.
Ainsi en ira-t-il du prophète qui aura passé nos idées reçues au fil de sa parole acérée mais qui sera transpercé par les flèches de notre suffisance arrogante.
Ainsi en sera-t-il du sage, assis devant sa porte, dans la ruelle étroite, qui restera aux aguets pour écouter, ne serait-ce qu’un instant, le son insaisissable du sens qui passe.
 Ainsi de celui ou de celle qui se croyait chrétien et qui n’en finit pas de le devenir en sachant qu’il n’y parviendra jamais…
Tous, je vous le dis, sont nés de l’Esprit parce qu’ils ne cessent jamais de naître et de renaître…

08 mai 2021

Sacrifice

 



A l’époque bien lointaine de la « croisade eucharistique », les enfants du catéchisme étaient invités à cocher tous les jours le sacrifice qu’ils offraient au Seigneur et qui se traduisait souvent par telle ou telle privation de friandise ou de « gros mots». Cette habitude avait l’avantage d’apprendre, très jeune, qu’un choix exige toujours un renoncement. Notion bien désuète, bannie de l’éducation actuelle, tant « avoir tout et tout de suite » est devenu la norme commune. Il convient de souligner cependant, qu’à l’occasion de l’acte héroïque du Colonel Beltrame ou de l’assassinat de membres du maintien de l’ordre, le mot  a repris quelques couleurs.

Le sacrifice est dans les gènes de toutes les religions. Dieu créateur assimilé au propriétaire de la terre doit recevoir sa part de récoltes, de bétail, de vie symbolisée par le sang, ne serait-ce que pour maintenir le « circuit vital » entre l’Etre et les êtres. Et quand on estime que la relation entre les créatures et l’Auteur de toutes choses se détériore (tempêtes, orages, tremblements de terre, inondations, guerres en étant les signes les plus évidents), il est recommandé d’augmenter le quota des offrandes pour apaiser sa colère. Cette coutume, à tendance inflationniste, exige tout un appareillage de temples, de lieux sacrés, d’autels ainsi que l’organisation de fonctions et d’un personnel dédiés à ces tâches liturgiques. Selon la plus ou moins grande proximité avec la ou les divinités, une hiérarchie se met en place ainsi que des seuils ou des clôtures de séparation et de distanciation. Le livre des Lévites (Lévitique) dans la Bible fourmille de détails quant au rôle, à l’habillement, aux coiffures, aux purifications, aux droits et devoirs exigés pour chacune de ces spécialités. Le sacerdoce chrétien a largement puisé dans cet héritage.

Cependant la première Alliance, elle-même, soupçonnait déjà que le pardon n’était pas lié à la valeur de l’animal ou à la quantité de viande qui brûlait sur l’autel mais à l’infinie miséricorde de Dieu. Et lorsque l’exil à Babylone priva le peuple de temple, il fallut bien convenir que le sacrifice des lèvres (la prière et la louange) associé à l’aumône était le culte le plus efficace à rendre à ce Dieu qui, lui aussi, avait pris le chemin de la captivité. Nos ancêtres dans la Foi avaient déjà bien compris que la communion à Dieu ne dépendait ni de la quantité des offrandes consumées, ni du degré de souffrance consenti, ni de l’exploit de la performance ascétique réussi mais plutôt de la qualité d’un cœur « brisé et broyé » par l’amour (Psaume 50). Mais les schémas mentaux ont la vie dure !

Les disciples de Jésus n’ont pas eu grand effort à faire pour insérer sa passion et sa mort dans cette culture sacrificielle latente. Certains spécialistes pointent du doigt la « lettre aux Hébreux » qui fait clairement un amalgame entre la Croix du Christ et le « Yom Kippour », le jour du grand pardon juif,  quand, après avoir offert le sacrifice rituel, le grand-prêtre entrait pour la seule fois de l’année dans le Saint des saints du Temple. L’auteur de cette lettre indique cependant que le sacrifice du Christ et son sacerdoce dépassent infiniment celui de la première Alliance. Jésus, mieux que ne le faisait le grand-prêtre, se serait donc offert lui-même en sacrifice afin  d’obtenir de son Père le pardon des péchés du monde. De là à dire que le Père avait exigé la mort de son Fils en compensation de nos fautes ou en remboursement de la dette contractée, le pas était vite franchi. Et ce pas nous amenait tout droit à penser que Jésus envisageait sa mort  en sacrifice de réparation pour apaiser le courroux divin.
Il faut croire que les premiers disciples n’ont pas tous eu la même perception des choses sinon, au lieu d’accabler les juifs, les romains et blâmer le traître Judas, ils auraient dû les féliciter d’avoir été les premiers célébrants de cette oblation sanglante et  d’avoir facilité le salut de l’humanité !

Le christianisme a beaucoup insisté sur cette pédagogie du sacrifice comme si la puissance divine ne pouvait s’exercer et se développer que sur la renonciation du pouvoir humain. Ou pire, comme s’il fallait acheter le pardon du Père en le monnayant à la valeur de nos offrandes ! Ainsi la messe qui actualisait le don de la vie du Christ pour l’humanité, devenait le sacrifice idoine à multiplier au maximum pour que Dieu consente à ouvrir les portes de son Royaume.
N’avait-on pas simplement oublié l’essentiel du message du Christ qui peut se résumer  en ce mot du prophète Osée et qu’Il a lui-même rappelé à deux reprises: « C’est l’amour que je veux et non les sacrifices » ? (Os 6,6 ; Mt 12,7 ; 9,13).   

Comment comprendre cette expression « sacrifice du Christ » souvent utilisée dans la liturgie ?

 « Je suis très satisfaite d’avoir offert à mes parents, presque centenaires, la possibilité d’avoir terminé leur vie chez moi » ne cesse de répéter Maryreine, heureuse octogénaire. Elle aurait pu se plaindre d’avoir « sacrifié » voyages, sorties, loisirs que pouvait lui procurer sa retraite. Eh bien non ! Ce lourd « sacrifice»  aux yeux des autres et qui a duré des années, n’en était pas un pour elle. Quand la maman reste auprès de son enfant malade pendant que le père amène les autres à la plage, il y a fort à parier qu’à leur retour, elle ne se plaindra pas d’avoir « sacrifié » sa journée. Au contraire, elle sera heureuse d’avoir pu consacrer son temps à cet enfant et lui prouver ainsi qu’il est aimé de façon unique !
Si nous replongeons les renoncements inhérents à nos choix de vie dans la source originelle de l’Amour, l’aspect négatif du sacrifice disparaît même si la souffrance de la perte de nos satisfactions  demeure. Lorsque la mort de Jésus est envisagée comme l’aboutissement d’une vie donnée dès son incarnation, la Croix, quelles qu’en soient les causes, devient le signe ultime du don et du pardon. Oui, le Christ a demandé de renoncer à soi-même pour le suivre ; oui, Il a promis que celui qui perdra sa vie pour lui la sauvera ; oui, le disciple devra se faire le dernier de tous ; mais tout ceci n’a d’autre sens et d’autre but que de « demeurer » en Lui comme Il « demeure » dans le Père ( Jn 15,10).