04 juin 2020

Village au fond de la vallée (1)




Une cloche sonne


 « Une cloche sonne, sonne, elle chante dans le vent, obsédante et monotone … » l’abbé Jean (Jaun Erretora) s’en est allé !
Ce n’était pas un prêtre d’hier mais d’avant-hier (92 ans) et, paradoxalement, totalement d’aujourd’hui. De jeunes séminaristes, les prêtres de demain, le visitaient parfois, reconnaissant en lui, l’image du vrai pasteur. A l’annonce de sa mort un grand vide s’est ouvert au cœur même du village et dans celui de tous ses paroissiens. On connaissait certes son grand âge, on pardonnait ses travers car il était là, toujours là et depuis longtemps. Il n’encombrait pas les réseaux sociaux, n’était pas débordé par les fake news, ne s’énervait pas devant son ordinateur… : il n’en avait pas ! Par contre, s’il y en avait un qui « sentait le troupeau », c’était bien lui. De ces villages de montagne, il connaissait chaque ferme, chaque famille. Il en avait partagé les inquiétudes quand la vie rude du berger n’attirait plus les jeunes et quand la désertification paraissait inexorable. Mais il avait tenu bon. Puis, les vents avaient tourné. Quelle n’avait pas été sa joie de pouvoir encourager et accompagner quelques pionniers qui avaient pris en main leur destin, pétris qu’ils étaient de l’amour de leur terre et de leur culture chantée dans leur langue et habitée par leur foi. La silhouette familière  de leur curé au verbe haut et au grand béret plat allait manquer dans le paysage. Mais plus que cela ! C’était cette sagesse paysanne affinée au moulin de l’Evangile qui risquait de s’effacer, cette sagesse en sabot  qui n’a rien à envier à celle des studios branchés.


« Qu’allons-nous faire ? Vu la situation actuelle du clergé nous n’aurons plus de prêtre, que deviendra notre église ? » se demandaient certains à la sortie des obsèques.
Alors, une voix se fit entendre : « Vous ne me direz pas qu’une vallée qui a su redresser en sa faveur le destin qui la condamnait à l’oubli  ne sera pas capable  d’animer sa communauté chrétienne si votre foi est encore vive. Rappelez-vous ce que firent les Apôtres  après la mort de Jésus. Ils n’attendirent pas qu’un successeur de Judas leur tombe du ciel. Ils en désignèrent un. Ensuite, ils s’assemblèrent autour de la mémoire du Seigneur dans la prière et l’entraide communes et les Apôtres vinrent soutenir et authentifier leur démarche. Après deux mille ans de Christianisme, vous êtes bien capables d’en faire autant que nos premiers aînés ! » Ils reconnurent cette voix ferme et chantante. Elle venait du porche de l’église qui abritait désormais la trace de leur curé devenu un homme nouveau.

« Une cloche sonne, sonne, sa voix d’écho en écho, dit au monde qui s’étonne (une Eglise) s’ouvre au jour…Village au fond de la vallée…»




(1) Les Aldudes en Pays Basque

22 mai 2020

Merci qui ?





On nous a demandé sur tous les tons de profiter du ralentissement général de nos activités pour retrouver le temps de savourer les choses simples de la vie. Nombreux sont ceux qui en ont profité pour franchir le pas du remerciement. « Merci » est bien l’un des premiers mots que nous avons appris mais dont l’usage spontané a toujours demandé un certain entraînement. Les citadins l’ont réinventé magnifiquement et collectivement tous les soirs à 20h.
 Un merci individuel, oral ou mental, n’est-il pas le bienvenu, tous les matins en nous levant, pour ce sommeil réparateur et pour le prodigieux mécanisme vivant de notre corps qui continue son travail nocturne sans l’accord de notre volonté consciente ?
Merci pour cette journée nouvelle qui nous est accordée, pour la compagnie indispensable de nos proches qui nous oblige à rester des « humains ». Merci pour ce monde de lumière et de couleurs : ces bleus de l’ancolie et du myosotis des fossés, cette palette de verts qui revêt prés et forêts, ce festival flamboyant des premières roses qui éclatent au soleil.  Merci pour la pie jacassière et le clapotis discret du ruisseau. Merci pour cet air à respirer exhalant les fragrances printanières. Merci pour ces gestes d’attention et de solidarité qui embaument la monotonie des jours. Liste inépuisable et renouvelable de mercis, simples et variés, adaptés à toutes les situations et proférés à volonté !
Merci qui ?
A la vie avec un grand V disent certains, aux forces cosmiques, à la nature, au grand Tout pour d’autres. Merci au donateur inconnu pour ne pas faire de jaloux !
Suzon, la maraîchère, redressait son dos cassé par le binage d’un long sillon. La splendeur des Pyrénées lui sautait aux yeux, lui arrachant un « Merci mon Dieu !» .
Tous les matins, Danièle, pensive, laisse défiler les visages des êtres chers, présents et absents, et ajoute un « Merci à toi, notre Père ».
Ce « Dieu Père » restera pour une part le grand donateur inconnu car inconnaissable à portée humaine. Mais Celui dont on nous dit qu’Il reflétait son Image a condensé sa vie en un suprême merci appelé Eucharistie. Alors, en l’absence du rite et unis à Lui, faisons de nos mercis le pain quotidien de la messe la plus simple et la plus gratuite qui soit.



01 mai 2020

Des prêtres et du virus



Surpris par le vide qui s’ouvrait sous leurs pieds, terrifiés par un emploi du temps vierge de réunions, d’offices, de préparations, de permanences et de rendez-vous, certains confrères se sont jetés avec une sorte de frénésie sur les réseaux sociaux qui avalent tout ce qu’on leur donne, de bon ou de mauvais goût. Le retraité du ministère ne peut qu’être admiratif de la débauche d’initiatives et de la créativité débordante qui se sont emparées des presbytères durant cette période de retrait forcé. L’illettré du jargon informatique et l’analphabète des applications diverses applaudit à l’agilité digitale de tous ceux qui, en un tour de main, transforment l’autel de la messe en studio TV et le site paroissial en église portative. Il se souvient néanmoins du verdict sans appel de son professeur de français qui notait en marge de ses rédactions en panne d’inspiration, un cruel : « remplissage ! »
La fête des Rameaux 2020 restera dans les annales des innovations liturgiques. En matière de bénédiction en drive ou à domicile, à coups de goupillon ou de pistolet à eau, on a à peu près tout vu. Dans cette surenchère de scoops, il est curieux que personne n’ait songé à employer un drone cracheur d’eau bénite survolant les balcons verdoyants au son d’un superbe Hosanna! Les pasteurs américains y auraient pensé s’ils avaient été confinés.

Beaucoup d’autres prêtres et peut-être, aussi, les mêmes, souhaitons-le, ont essayé de se rendre utiles en manifestant de bien des manières leur solidarité et leur attention à ceux et celles qui étaient les plus exposés et les plus démunis. Ils ont alimenté des partages de textes, de méditations, d’intentions de prière. Ils ont profité de ces jours calmes pour eux-mêmes mieux prier et pour dégager l’essentiel de l’accessoire. Qu’ils en soient loués ! Cet essentiel, notre Pape l’avait rappelé dans sa première lettre : « Le temps est supérieur à l’espace ». N’allons-nous pas trop vite en besogne en occupant le terrain, en inondant les réseaux sociaux sans prendre suffisamment la peine  de nous inscrire dans l’histoire et la culture du peuple auquel nous sommes envoyés, de humer et de nous imprégner des changements de mentalité  que cette crise a déjà provoqués en profondeur dans notre société ?        
   
Mais ce qui a le plus intrigué le chroniqueur qui fait toujours partie de la confrérie, c’est cette sorte de volupté  qui émanait des acteurs de ces mises en scène. Il faut croire que la mode des selfies a créé une sorte d’addiction dans les membres du clergé. Rien de plus normal que de se servir des moyens de communications pour laisser retentir la Bonne Nouvelle, mais l’omniprésence du prêtre et l’absence des représentants de la communauté chrétienne laisse songeur !

Autre sujet d’étonnement, cette précipitation à vouloir à tout crin recommencer  « comme avant » au point d’interpeler le gouvernement sur cette situation d’urgence spirituelle. Oui, cette période nous a appris que les signes quels qu’ils soient sont indispensables à la vie. Oui, le confinement total est mortifère. Oui, on peut déplorer la suppression des offices centraux de la Semaine Pascale. Non, le signe virtuel interchangeable et modelable à souhait ne saurait remplacer l’affrontement de la réalité des personnes vivantes car dans ce corps à corps,  il en va de l’Incarnation elle-même ! 
Mais a-t-on vraiment pris le temps d’écouter l’appel que nous lancent nos églises vides ? Allons-nous encore continuer à piaffer d’impatience ou inventer d’autres ersatz du culte dominical ?
Pourquoi, plutôt, ne pas mettre à profit ces quelques jours qui nous séparent de la « reprise » pour lancer un sondage parmi les paroissiens : « Qu’est-ce qui vous a le plus manqué pendant ce confinement ?
En l’absence d’Eucharistie, avez-vous été le plus privé de la dimension fraternelle de la communauté ? Du partage de la Parole de Dieu ? De la Communion ? Et quelques autres questions de ce type…
Nous aurions certainement bien des surprises et les conseils paroissiaux auraient matière à réfléchir et à réagir !

Un théologien tchèque, Tomas Halik résume la situation en ces termes : « Nous pouvons, bien sûr, accepter ces églises vides et silencieuses comme une simple mesure temporaire bientôt oubliée. Mais nous pouvons aussi l’accueillir comme un kairos – un moment opportun « pour aller en eau plus profonde » dans un monde qui se transforme radicalement sous nos yeux. Ne cherchons pas le Vivant parmi les morts. Cherchons-le avec audace et ténacité, et ne soyons pas surpris s’il nous apparaît comme un étranger. Nous le reconnaîtrons à ses plaies, à sa voix quand il nous parle dans l’intime, à l’Esprit qui apporte la paix et bannit la peur. » (1)
Merci aux prêtres qui soigneront patiemment les racines au lieu de gratter  fébrilement la surface !

(1) Site Hebdomadaire La Vie 24 04 2020

21 avril 2020

Seul et en bas




Place Saint Pierre Rome. Une petite pluie de printemps lave le dallage luisant. L’homme en blanc s’avance. Le visage grave, la démarche pesante, écrasé par le silence. Appuyé sur un Simon de Cyrène, il gravit quelques marches. Il prie.
Il prie sur un vide béant. Seul. Seul et en bas. Lui, le locataire du balcon prestigieux de la haute basilique, est descendu. Il est descendu sur le parvis, au ras de nous ; il a marché comme nous, cherchant un appui et nous ne sommes pas là. Nous sommes au fond de nos abris, tétanisés par la tempête, effrayés par le virus meurtrier. Un masque de méfiance barre notre visage, à distance du regard inquiet de l’autre bâillonné. La Chine, l’Italie, la Corée, l’Espagne, la France paient un lourd tribu à la pandémie. Les Etats-Unis suivent comme le reste du monde. L’Inde tremble. L’Afrique attend, résignée…

L’épidémie a soulevé une immense vague déferlante d’images, de sons, de mots, de lettres. Les hommes, réduits à l’impuissance, ont dégainé leur arme spéciale : La parole. Elle rassure : « Je suis vivant !». Elle fait le lien, brise la solitude: « Tu n’es pas oublié ! ». Elle nomme l’ennemi, lui donne un visage, le regarde dans les yeux : « Tu seras vaincu ! ». Elle transmet le message que chacun croit essentiel : « Je n’avais pas tout dit de moi, je vous livre cette parole au cas où ! ». Suprême recours de la parole humaine !
Des hommes et des femmes de toutes conditions, de toutes opinions et religions ont lâché les rênes de leurs idées, commentaires, analyses, invectives, cris de rage ou chansons. Leurs textes ont circulé en boucle. Ils parlent de confiance à faire ou à ne pas faire aux spécialistes, aux responsables, aux consignes données, à la force de la vie et même à la peur qui trouve des solutions là où il n’y avait que problèmes. Ils disent leur solidarité avec tous ces soignants et autres combattants qui débordent de courage et de générosité. Tous en appellent à l’espoir à l’exemple de cette religieuse italienne qui a composé cette hymne inspirée à la « speranza ».


Et le vieil homme, les yeux clos, habité par les multitudes, a laissé longtemps résonner tous ces appels angoissés, ceux de cette scénariste française, de ce théologien tchèque, de cet écrivain tchadien. Il a égrené le chapelet de ces innombrables initiatives qui réduisent les distances, donnent du réconfort et se répètent à l’infini sur cette planète, à la fois tremblante et souriante. Et voilà qu’au plus profond de lui, il tressaille de joie, convaincu plus que jamais qu’une certaine Eglise, organisationnelle, auto référencée, sûre de son pouvoir, va s’effacer. Seul, sur la place vide, il est persuadé que désormais sur cet océan de paroles compétentes ou dérisoires, rassurantes ou effrayantes, l’Eglise ne sera plus une bouée mais un phare. Un phare qui donne à entrevoir non seulement un avenir mais un au-delà, qui signale non seulement un sauvetage accompli mais un salut à accueillir. Sans ce phare, planté dans la tempête, les hommes délivrés du péril immédiat mais privés d’une autre perspective que celle d’une mort prochaine, chercheraient à profiter encore plus de cette vie précaire et retomberaient dans leurs errements mortifères.

Voici qu’à son tour, il parle. Et le vide avale son discours comme un gouffre la cascade. Il renvoie à ses frères humains l’écho de leurs paroles mais en décalé. Il a entendu « confiance », il répond « foi » ; il a compris « solidarité », il invoque la « charité » ; il a reçu « espoir », l’écho renvoie « espérance ». Ce sont les mots des hommes mais passés par les lèvres du Christ, puisés dans le cœur de Dieu. Mots d’une autre dimension qui poussent notre horizon au-delà de la ligne sombre de la peur et de la mort. La Foi donne la main à la confiance mais n’exige ni preuves et ni conditions requises. La Charité se répand en solidarité mais sans réciprocité attendue. L’Espérance prend le relais de l’espoir quand celui-ci défaille. Trois mots qui cassent nos certitudes comme le virus l’a fait de nos habitudes.

C’était le 27 mars 2020. La colonnade du Bernin, interdite aux habitués des vertus théologales, ouvrait ses bras immenses au monde entier pour lui donner l’accolade. La Parole de François reprenait en trois mots les cris et les murmures de tous ceux et celles qui, revenant sur eux-mêmes, réinventaient la vie de maintenant et d’après. La place Saint Pierre était vide, le pape était seul. Ce jour là, il sentit le souffle provoqué par cet ouragan de paroles tournoyer dans les labyrinthes de pierre. Il entrevit des langues de feu scintiller dans l’obscure basilique. L’Esprit avait allumé le détonateur de la prise de parole dans la Ville et dans le Monde.
Revenu chez lui, il songea à promulguer l’ouverture d’une Année Sainte dédiée à la refondation de notre humanité. 

18 avril 2020

La mort peut nous confiner mais ne peut pas nous anéantir



Il paraissait bien grand ce cimetière de village en ce matin de printemps. Une petite poignée d’affligés accompagnaient une mère et grand-mère, nonagénaire, jusqu’à sa dernière demeure. Ils auraient bien voulu se serrer les coudes mais c’était interdit. Ils étaient doublement peinés. Non seulement par la perte de leur être cher mais aussi par le service réduit imposé par l’épidémie. Le contraste était saisissant entre la longévité d’une belle et riche vie et la brièveté de l’au-revoir. Combien de Berthe, de Rose et de Félix qui ont vécu sans tapage sont partis sans bruit ces temps-ci !
« Ainsi va la vie ! C’est la vie ! » entendons-nous quand la mort donne rendez-vous aux plus âgés d’entre nous. Ce genre de formule a quelque chose de choquant tellement elle paraît inadéquate en pareille circonstance. C’est la vie ou c’est la mort ?
La pandémie actuelle nous oblige justement à ne pas trancher. Elle nous rappelle douloureusement qu’il n’y a pas d’un côté la vie et de l’autre la mort mais que c’est bien la vie qui est porteuse de mort. Au lieu de distinguer l’une et l’autre, ne pourrions-nous pas plutôt parler d’une vie mortelle (la nôtre) par rapport à une vie éternelle ? Si la vie vivante porte en elle-même sa mort, pourquoi la vie mourante ne porterait-elle pas une autre vie ?

C’est ce que le Christ est venu nous rappeler  quand, après son passage au  tombeau, Il s’est révélé comme vivant. La mort n’avait pas pu anéantir la vie divine qui l’habitait de toute éternité, vie qu’Il avait déjà entièrement donnée. Il en est de même pour nous. Nous croyons que nous ressusciterons parce qu’il y a en chacun de nous une part de l’Esprit de Dieu, l’âme, détériorée, parfois abîmée  par notre péché mais que notre Foi au Christ a régénérée par le baptême. Grâce à ce germe indestructible, après la disparition de ce qui en nous est corruptible, nous serons baignés, comme par un second baptême, dans la vie divine. Et tout ce qui aura contribué à notre identité de fils de Dieu, tout ce qui aura composé et nourri notre vie et notre personne, c’est-à-dire la création tout entière, constituera ce monde nouveau que nous appelons le Royaume  de Dieu.
Si le monde visible est confiné, privilégions l’invisible et accueillons en nous l’homme nouveau celui de la Pâque nouvelle !



24 mars 2020

Garder ses distances. Comment?


Profitant du confinement imposé, je me suis mis en tête d’exécuter l’un de ces travaux, non pas d’Hercule mais plutôt de Sisyphe, qui demande beaucoup de temps, une infinie  patience et un vain acharnement pour un résultat sûrement décevant. Armé d’un vieux couteau dont la lame oubliera vite qu’elle tranchait comme un rasoir, je gratte un long mur qui clôture ma maison. Un de ces hauts murs de galets, de sable et de chaux que tous mes visiteurs envient. Il sent le travail bien fait et les matériaux nobles. Il me rappelle l’endurance et la sueur de mes ancêtres. Malheureusement, il offre à toutes les graines emportées par le vent ou transportées par les oiseaux du ciel un abri sûr et des conditions improbables mais suffisantes pour germer. Ainsi la moindre fissure, le moindre interstice, la plus petite anfractuosité se fait un devoir d’offrir le gîte et le couvert à ces plantes rustiques adorables qui marquettent la muraille, la parent de couleurs, font preuve d’une discrétion  exemplaire quant à leur taille mais poussent leurs radicelles jusqu’aux profondeurs des jointures des pierres. Et je vrille, je tire, j’extirpe, et je m’acharne sachant pertinemment  qu’il restera toujours un minuscule fil végétal qui s’accrochera encore à une once de poussière et qui, dans un an, dans deux ans, viendra me narguer et me dira : « Pourquoi ce combat ? La vie sera toujours la plus forte. La preuve ? Regarde tous ces vieux murs qui sont encore debout. C’est la végétation qui les soutient, et ce lierre que pourtant tu maudis ! »

Ainsi, occupé à une tâche bien servile, je me surprends à méditer sur la vie ou, plutôt, une parcelle de vie éphémère, la mienne, médite sur l’obstination de la Vie et sa fragilité.

Cette dramatique épidémie, nous dit-on, aura au moins l’avantage de nous rappeler deux évidences :
-     la vie est fragile et pourtant elle paraissait plus que jamais offrir une docilité totale aux rêves d’éternité des hommes.
-    une certaine distance à maintenir entre nous n’est pas le signe d’un dédain hautain mais une nécessité vitale. « De l’air, s’il vous plaît !»

Il suffit donc de peu pour faire trembler sur ses bases la toute-puissante machinerie planétaire que l’espèce humaine a inventée pour lui servir de gigantesque prothèse. Un invisible grain de vie s’infiltre dans les rouages et tout est remis en question. Dans l’euphorie générale du progrès triomphant, les hommes n’avaient-ils pas trop vite oublié que l’être, l’existence, la vie ne vont pas de soi ? Ce qui serait « normal », ce sont leurs contraires : le néant, le rien, le vide, même si en les nommant on en fait encore quelque chose. La vie comme l’être ne vont pas de soi, ils sont comme un défi et une victoire sur le néant. Ils tiennent du miracle ! Jamais le néant ou le non-être n’aurait produit de lui-même l’être si celui-ci n’avait répondu à un appel comme le suggère Paul : « Dieu…qui appelle à l’existence ce qui n’existe pas » (Rm 4,17). Teilhard de Chardin  dans son texte inspiré « La messe sur le monde », qu’il faut relire en ces temps de privation de rites, parle d’une création « mue par votre attrait » (celui du Créateur) et qui se déploie dans « un effrayant labeur ». La vie ne serait donc pas un donné compact définitivement acquis et assuré mais une gestation permanente en perpétuel effort pour advenir et se maintenir. La fragilité de l’être et de la vie viendrait-elle, alors, d’une attirance originelle vers le non-être ou bien d’une usure, d’une incapacité à entendre l’appel créateur toujours cerné par le silence du néant ?
La philosophe Simone Weil, reprenant une tradition juive, imagine que la Création est advenue parce que Dieu s’est effacé comme l’océan crée le continent en se retirant. Cet effacement aurait permis une existence autre que divine, comme tout déplacement produit un appel d’air, un dérangement.
Ainsi, c’est en créant de la distance que l’Etre Eternel permet aux êtres relatifs d’exister ! Les arbres nous le disent à leur façon : plantés trop près les uns des autres, ils font de l’ombre à leurs semblables et entravent leur croissance.

Faut-il en conclure que Dieu est confiné dans une sphère à lui seul dévolue et qu’Il doive se tenir le plus loin possible de nous ? C’est ce que toutes les religions ont voulu traduire en employant les concepts de « sacré » et de « profane ». Tout ce qui « toucherait » à Dieu serait sacré et ce qui serait laissé à l’initiative de l’homme serait profane. Mais Dieu est un « touche à tout » et l’autonomie humaine le concerne également. Comment, alors, garder encore cette distance créatrice ?

L’Incarnation va bousculer le champ du sacré. Elle ne va pas annuler la distance créatrice mais la déplacer. Désormais le sacré ne surplombera pas l’humanité pour la terrifier mais la traversera et la dépassera pour l’appeler à un accomplissement, une perfection. « Je suis la Vie » résonnera non plus comme en surplomb mais comme un horizon lumineux et douloureux à la fois.
Si cette pandémie nous rappelle que nous sommes en quelque sorte tous co-créateurs, alors il convient de nous demander quelle est la qualité de distance que nous respectons ? Une distance d’écrasement ? d’effacement ? ou de dépassement ?
Que tout ceci ne nous empêche pas de garder celles recommandées par souci de préserver nos frères de l’épidémie !


21 mars 2020

Babel : plan B



On se souvient de cette tour qui devait défier le ciel et Dieu. Une langue commune facilitait le projet. Avant que l’édifice ne touche le firmament, Dieu mit le désordre dans le langage, les hommes se dispersèrent en divers peuples et le projet échoua. La Bible ne dit pas que dans leur maligne ingéniosité les hommes avaient prévu un plan B. Et nous y sommes.

L’anglais commun a pris tous les accents du monde. Avec son aide, les hommes  se sont occupés du jardin dont ils s’étaient appropriés pour en faire un paradis bien organisé. Par la mondialisation des échanges  et des biens, ils ont voulu effacer le risque des ouragans monétaires, la gelée des guerres froides et la disette économique. A chaque partie du jardin a été assignée une spécialité. A l’une, l’atelier du monde, à l’autre, les agrumes sous plastique ou les usines à viande, à une autre encore, les calculs informatiques, à la France les produits de luxe et les laboratoires d’idées, à l’Afrique, la patience pour attendre son tour. Et tout cela sous la houlette des grands maîtres de la finance et de la politique qui se partagent les prébendes. Le résultat en est un homme « transformé » ! Un individu devenu contrôleur-serviteur de la machine ou du robot, enregistreur-pourvoyeur du savoir instantané, gros amateur de loisirs programmés et enfin pousseur-payeur de caddie ou adorateur d’Amazon. Bref, la jouissance paradisiaque assurée !

Sauf que les maîtres du jardin avaient oublié que sur cette terre vouée à l’obésité consentie et à la dévoration sans retenue, le petit, l’oublié, le négligé, l’invisible peut s’infiltrer partout et gripper la machine. Le virus de l’épidémie défie la médecine, celui de la peur et de la faim multiplie les migrants, celui des nationalismes tente de boucler en vain les issues, celui des séparatismes cadenasse les cerveaux, celui des « sans-voix » bloque la circulation, celui de la méfiance empoisonne le quotidien…

Partout cependant, fleurissent « de nouveaux modes de vie » qui prônent la sobriété, la solidarité, la proximité, la qualité du produit et de la vie. Bref, les hommes réinventent les limites que le Créateur avait posées en lui offrant son jardin, non pour l’asservir mais pour lui éviter d’entrer dans des impasses mortelles, lui et  la « maison commune »… Limites qui ouvrent sur un champ infini.