28 août 2019

Arrière Satan !


La liturgie chrétienne rappelle souvent l’épisode où Jésus demande à ses disciples : « Pour vous qui suis-je ? ». L’impétueux Simon affirme : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Même si ce mot, « Christ », à l’heure où  il était prononcé, ne portait pas encore la charge de sens qu’il acquerra après la résurrection, il n’en est pas moins clairement remarqué par Jésus. « C’est mon père qui t’a révélé cela… » Et Jésus en profite pour donner à son apôtre la place prééminente dans le groupe des disciples : « Je te donne les clefs… tout ce que tu lieras sur terre sera lié… »Mt 16,13.
Aussitôt après ce qu’on appelle la profession de Foi de Pierre, Jésus annonce sa Passion et sa mort. Pierre s’insurge : « Qu’à Dieu ne plaise, cela ne t’arrivera pas ». Tous ses rêves d’une puissante royauté restaurée et d’une belle ascension sociale sont remis en question. D’ailleurs on le sent prêt à tirer l’épée du fourreau. La réplique de Jésus ne se fait pas attendre et elle est cinglante : « Arrière Satan… tu m’es un obstacle ».
Ainsi, dans le même laps de temps, l’apôtre se voit confier la plus haute responsabilité et attribuer le titre le plus ignominieux qui soit. Pourquoi ?
A la façon du Satan des tentations au désert, Simon ne peut pas concevoir un Dieu qui va jusqu’à se livrer entre les mains de ceux qui le refusent, un Dieu qui accepte de s’anéantir ! Le même Simon est « Pierre », solide dans sa Foi au Christ, et « suppôt de Satan », en se trompant de Dieu.
Nous, pauvres témoins et serviteurs de ce maître réduit à l’impuissance, nous sommes, nous aussi, capables de rayonner le visage de Dieu comme de le défigurer. Nous avons du mal à revêtir la tunique de la dérision. Nous cherchons, au contraire, l’approbation de la foule et le succès immédiat. Fasse au moins que notre « façon d’être pécheurs » n’aggrave pas notre cas en occultant la miséricorde divine par notre suffisance au lieu de la laisser transparaître au creux même de nos défaillances. François, notre Pape, en demandant dès le début de sa mission de prier pour lui, pécheur, nous montre le chemin.

13 août 2019

15 Août



« Marie toujours vierge après avoir achevé le cours de sa vie terrestre a été élevée en corps et en âme à la gloire céleste » nous dit le texte du dogme de l’Assomption défini par le Pape Pie XII en 1950.

Même s’il faut avancer sur la pointe des mots ou des pieds, pourquoi ne pas profiter de cette fête pour réfléchir un peu sur ces termes que nous employons si souvent - corps, esprit et âme - et que nous avons parfois du mal à préciser, hésitant entre distinction, confusion ou opposition?

D’abord le corps. Notre corps ne se réduit pas à sa biologie, à un amas de cellules combinées entre elles. Il est, encore moins, la « dépouille ! » de notre esprit. Il est le lieu, le siège de nos relations ; c’est par le corps que nos entrons en contact avec l’autre, que nous « faisons corps » avec lui. Nous sommes le résultat de relations et nous ne vivons que grâce à elles, à commencer par celle de nos parents. C’est ce qu’on peut appeler notre corps-ouvert. Mais il y a aussi le corps-clos, celui qui est exclusivement tourné sur lui-même, autocentré. Ce corps là n’a pas d’avenir, il s’asphyxie dans sa bulle. Paul l’appelle un « corps de péché ».
Il en est de même pour l’esprit. L’esprit s’exprime dans la connaissance, la conscience, les sciences, les arts. On a voulu le caractériser par le fait qu’il est immatériel, ce qui l’opposerait au corps. Même si l’esprit ne se réduit pas à un simple amas de neurones, sans le corps, il est muet, inopérant. Pour les hébreux, nos ancêtres croyants, l’homme n’est pas divisé mais unifié, il est un corps animé (1).  Pour eux, les sentiments, le savoir, le courage, tout ce que nous attribuons à l’esprit prend sa source dans les organes de notre corps. La miséricorde et l’amour viennent, par exemple, des entrailles c’est-à-dire du plus profond de l’être. Nous-mêmes nous constatons combien esprit et corps peuvent s’influencer : une rage de dents paralyse l’esprit. Nous sommes donc un composé complexe d’esprit et de corps doté d’une conscience de soi qui lui permet de dire « Je ».  Mais, comme pour le corps, on peut dire qu’il y a un esprit-clos, centré sur notre seul individu et un esprit-ouvert, greffé sur l’autre et qui peut féconder d’autres esprits. Celui là est disposé à franchir la mort.

L’âme. On confond souvent les deux termes, l’esprit et l’âme, et on les emploie indifféremment l’un pour l’autre comme, d’ailleurs, on confond l’esprit avec petit e et l’Esprit Saint avec un E majuscule. L’âme est la marque en nous de notre créateur. Elle nous prépare à  partager sa vie divine. Certains la comparent à une éponge qui absorbe l’Esprit de Dieu, l’Esprit Saint, pour ensuite en imbiber non seulement notre esprit mais aussi notre corps. De sorte que la vie d’enfant de Dieu consistera à ce que tout notre être, corps et esprit, soit entièrement « animé », habité de vie divine. L’âme, présence de l’Esprit Saint en nous, prédispose notre personne, notre « je », à éclater comme le bourgeon en une vie autre, qui ne soit pas soumise à la corruption.

Mais alors que se passe-t-il au moment de la mort ? Marqués par l’opposition entre corps/matière et esprit/immatériel, nous avons l’habitude de dire que l’âme se sépare du corps. Cela revient à penser que le corps n’est rien d’autre que notre cadavre, que l’unité de notre personne est rompue et que la marque divine de l’âme sur le corps et l’esprit ne subsiste plus. Certes, la partie corruptible de notre être-clos se dissout  mais ces relations qui nous constituent, ce corps que nous avons fait avec les autres , cette sorte de communion qui nous a soutenu dans l’être, nos corps et esprit ouverts, ne peuvent-ils pas résister à la mort ?
Ne pourrait-on pas dire que notre âme, ce germe divin qui nous habite, corps et esprit, ne meurt pas et que tout ce qui est imprégné par elle ne meurt pas non plus et peut, alors, ressusciter ? En effet, tout n’est pas corruptible puisque notre âme incorruptible a commencé la transformation de notre être. La résurrection achèvera cette renaissance dans un « corps glorieux » toujours selon St Paul.
Notre Foi nous dit que cette transformation demandera certainement de connaître un stade de purification ou d’ultime préparation selon ce qu’aura été notre relation avec Dieu et nos frères pendant notre vie terrestre. Un état de vie qui ressemblerait à celui de la chrysalide qui n’est pas encore papillon. On l’appelle le purgatoire.

Pourquoi dit-on que Marie a eu le privilège de connaître le Royaume (la gloire céleste) directement ? Parce que seule d’entre nous, elle n’était pas atteinte par le péché, son âme n’avait pas connu l’obstacle du corps et de l’esprit clos, la présence en elle de l’Esprit l’avait totalement configurée à Dieu.

Quoi qu’il en soit de nos représentations partielles et laborieuses, rappelons-nous que notre langage n’est pas adéquat aux choses divines. Essayons au moins de ne pas trop les dénaturer. Nos contemporains attendent que nous rendions compte de notre espérance avec des termes intelligibles même s’ils supposent un peu de réflexion et pas seulement une simple répétition des définitions d’un catéchisme trop résumé.

(1) à l’image de cette statue de terre que Dieu anime en lui communiquant son souffle (Gn 2)

30 juillet 2019

Lectures d’été et des 4 saisons


Adrien Candiard, dominicain de son état, ouvre pour nous la missive envoyée par Saint Paul à un de ses amis nommé Philémon à propos d’un problème apparemment domestique. Il s’agit du cas d’un esclave qui répond au nom d’Onésime. Il avait été « prêté » à Paul et celui-ci le renvoie à son propriétaire, Philémon, en lui recommandant de l’accueillir désormais comme son frère, car pendant le temps où il était avec Paul, cet homme est devenu chrétien. A la suite d’une lecture un peu simpliste, on a pu reprocher à Paul de n’avoir pas su profiter de l’occasion pour formuler une déclaration universelle de l’abolition de l’esclavage. Le théologien du Caire, en nous montrant comment Paul laisse Philémon prendre ses responsabilités, nous invite à une profonde réflexion sur l’usage de la liberté en régime chrétien. Un exemple d’action missionnaire vraie, qui ne consiste pas à dire à l’autre ce qu’il doit faire ou ne pas faire, mais qui compte sur l’amitié fraternelle pour l’amener à être ce qu’il doit être. Réflexion utile pour nous qui sommes si prompts à donner des directives sur tout sujet. (Adrien Candiard « A Philémon » Edition du Cerf) 



Denis Moreau  a le don de rendre abordables les sujets les plus ardus de la philosophie. Dans un petit ouvrage à l’argumentaire serré, l’auteur de « Comment peut-on être catholique ? » pose la question :« Y a-t-il une philosophie chrétienne ? » (ed du seuil). « Philosophie chrétienne » voilà une expression qui a quasiment disparu du vocabulaire universitaire. Pourtant, le professeur nantais ose nous faire entrer dans les théodicées de Leibniz et de Malebranche pour aborder une question toujours contemporaine : l’existence de Dieu est-elle compatible avec celle du mal ? En laissant de côté ce que peut en dire la Foi,  les arguments déployés par l’auteur permettent d’examiner de plus près la notion de « Toute puissance divine » et de laisser pointer l’idée d’une sorte d’impuissance de Dieu qui sera reprise par des théologiens contemporains. Il s’inquiète cependant de « la tentation fidéiste du christianisme contemporain » et lance son mot d’ordre: « Chrétiens philosophez ! »


Enfin, quel coup de vent, quel tourbillon de mots choisis et pour certains  improbables, quel arc-en-ciel de poésies, quels orages de situations surprenantes, ont secoué les neurones de Sylvie Germain pour nous faire parcourir le destin sautillant des personnages principaux de son dernier roman « Le vent reprend ses tours » ed Albin Michel. Dans un récit à rebondissements inattendus issus d’une  imagination luxuriante, cette habituée discrète des silences habités nous offre une belle analyse des profondeurs  impénétrables de l’être humain. A relire pour mieux savourer!


21 juin 2019

Bannières et processions





Des chrétiens s’étonnent, et parfois « râlent », de se voir imposer avec une plus ou moins souriante obstination, une liturgie et une parole qui ne correspondent pas à l’expression de leur Foi nourrie de leur expérience. Une génération de jeunes catholiques remplis d’un zèle qui est tout à leur honneur, constatant l’érosion des communautés vieillissantes, bouscule les habitudes acquises. Elle essaie de redonner aux rassemblements paroissiaux leur lustre d’antan. C’est ainsi que bannières, clochettes, dentelles et toute une pieuse brocante reprennent du service. Et les processions, pourquoi pas ! Notre Dieu n’a pas à se cacher. Depuis Abraham, Il « marche avec nous ». Mais Il ne confond pas marche en avant et déambulation publicitaire.


Que répondre à ceux qui redoutent une nouvelle mise au pas de la Foi? Tout d’abord, que les actes et les enseignements de Jésus ne cadraient pas toujours avec les attentes de  son auditoire. Il a même payé cher le prix de l’exaspération qu’il a provoquée. Comme ses contemporains, nous absolutisons et idolâtrons les images que nous nous faisons de Dieu et leur traduction dans nos gestes et nos paroles ! Anciens ou jeunes, personne n’est dispensé de la purification nécessaire apportée par l’Evangile du Christ. Au-delà de l’affrontement de nos courtes idées, ne sommes-nous pas amenés à nous recentrer sur l’essentiel ?


Cet essentiel réside pour tout être humain, dans la question : Dieu existe-t-il ? S’il existe, que savons-nous de Lui, de sa nature et son être propre ? Rien. Rien, si ce n’est qu’Il est Père. Et cela, nous n’aurions jamais pu l’imaginer. Seul Celui qui s’est présenté à nous comme son Fils était autorisé à le dire. Et saurons-nous jamais la portée exacte de ce mot prononcé par le Fils ? Tout le reste, tout ce que nous pensons, tout ce que nous disons et tout ce que nous faisons pour dire Dieu n’est que vague approximation d’un langage humain inadéquat au divin. Ceci ne nous empêche pas, toutefois, de rechercher les mots et les gestes les moins impropres à cette mission. Que la bannière de cet Essentiel prenne la tête de la procession et remette les autres signes à leur place… modeste, relative et donc respectueuse !




31 mai 2019

Utile et mortelle répétition…




Répétition rime avec tradition. Elle est fort utile pour profiter de l’expérience des autres, éviter les hésitations et les essais infructueux. La vie quotidienne est tissée de ces petits gestes appris sur les genoux des générations précédentes et de ces habitudes qui perdurent de mère en fille ou de père en fils, parce qu’il « en est ainsi et pas autrement » !

Elle est encore nécessaire dans l’acquisition de ces réflexes qui règlent la vie en commun  et qui composent un ensemble d’attitudes que l’on appelle la politesse. Son oubli ou son mépris sonne la charge de la vulgarité tyrannique.

La répétition est encore le pain béni des rites religieux. Elle garantit l’authenticité du geste célébré en accord avec son origine historique et divine.

Elle s’avère mortelle dans la vie politique quand les chefs de file des partis rabâchent inlassablement lorsqu’ils sont dans l’opposition, les éléments de langage fielleux et assassins qu’ils entendent eux-mêmes quand ils sont au pouvoir. Comment, ces aboyeurs de l’hémicycle, peuvent-ils ne pas se lasser de ces rengaines, usées jusqu’à la corde, au mépris de l’intelligence de leurs électeurs potentiels.

Mortelle encore la répétition, pour l’Eglise, quand toute réflexion se résume au ressassement convenu de quelques citations des grands penseurs ou des textes du magistère sans les replacer dans leur contexte historique afin d’en extraire l’esprit de la lettre. La répétition tue parce qu’elle pousse à la paresse et qu’elle stérilise toute réflexion personnelle.

Il est sage pour un professeur, un directeur ou un pasteur à qui on confie le soin d’une classe, d’une entreprise ou d’une paroisse nouvelles d’entrer dans le moule ancien. Mais quand les paramètres ont changé en termes de population, de territoire, de culture, ne serait-il pas opportun que tous les acteurs concernés prennent le risque de ne pas renouveler à l’identique le dispositif établi et de le réévaluer à l’aune de l’esprit et non de la lettre ? C’est bien ce que fait un fils ou une fille digne de son père ou de sa mère quand il devient leur héritier….


25 mai 2019

Questions


Personne, je le suppose, n’aimerait se trouver dans la situation de Vincent Lambert, de ses parents et de son épouse. On ne peut que comprendre la souffrance criante d’une maman devant la décision d’accélérer l’inéluctable et de perdre ainsi ce qui est devenu sa raison de vivre. Et comment interpréter le silence de l’épouse qui semble absente de ces débats ? Dans le flot des arguments proférés de part et d’autre, et pas toujours rapportés avec les  nuances requises, le citoyen est plongé dans un abîme de perplexité et croule sous la complexité des questions.

D’abord, pourquoi parler « d’affaire Lambert » et jeter sur la place publique ce qui aurait dû rester dans le domaine réservé de la famille ? Qui a le droit de parler à la place de celui qui ne peut plus le faire quand il « a quitté son père et sa mère pour s’attacher à sa femme… » ?
Pourquoi les médias accolent-ils systématiquement le qualificatif de « catholiques » aux parents Lambert comme s’il n’y avait que les pratiquants de cette religion à penser que la vie ne nous appartient pas totalement?

Quand on entend les propos triomphateurs des avocats et quand on voit les scènes de liesse des « supporters » du camp des « pro vie », on peut se demander si l’on n’a pas atteint un niveau indécent d’instrumentalisation de celui qui est devenu l’otage de deux idéologies opposées.
N’oublie-t-on pas que dans la mort il y a un aspect biologique mais aussi un acte juridique qui constate le décès. Or ce constat n’a jamais été infaillible et a toujours évolué au gré des techniques. Que de morts déclarés tels dans les siècles passés ont été certainement inhumés alors qu’ils étaient dans un état comateux prolongé !

Le principe de précaution brandi à toute occasion semble avoir subitement disparu des écrans !
Quand on met en avant l’accompagnement d’une « mort naturelle » que faut-il entendre par là ? Qu’il soit « naturellement humain » de transporter un blessé à l’article de la mort dans un hôpital personne ne le contestera. Mais n’est-ce pas déjà enfreindre les lois de la nature que de nourrir quelqu’un artificiellement?
Où finit la vie d’un grand handicapé et où commence celle d’une personne en fin de vie ?
Le « cas Lambert » n’est-il pas révélateur du fait que mourir comme vivre n’est jamais un acte privé et que s’est installé dans notre société un déficit énorme de confiance à la fois vis-à-vis des spécialistes qui ont essayé de légiférer au mieux, et vis-à-vis, ce qui est plus grave, de notre entourage immédiat?

Heureux ceux qui voient clair dans cet épais brouillard !

10 mai 2019

« Réparons l’Eglise ». Contribution sans illusion…



Sans illusion, car ayant très longtemps fréquenté les chrétiens et le « personnel ecclésiastique » dont je fais partie, je sais que dans notre Eglise tout peut se dire, tout peut se penser mais au moment de décider et d’agir, nous retombons paresseusement dans la mortelle répétition. Le neuf fait peur !
Sans illusion aussi, car il faut être une voix déjà écoutée ou redoutée pour être entendue.
Sans illusion enfin, car découvrant, après avoir rédigé ma contribution, qu’il fallait remplir un questionnaire préparé par « La Croix » et le « Le Pèlerin », ce texte, qui découragera certains par sa longueur, ne pouvait entrer dans les cases prévues. Tentons tout de même un essai…





Avril 2019-Les nuages s’amoncellent sur la nation française.

Notre pays ne s’aime pas. Il est atteint par une sorte de mal-être général entretenu par des poussées de fièvre « jaune » hebdomadaires et nulle annonce des responsables politiques ne parvient à l’enrayer. Chacun, comme touché par une sorte d’épidémie, ajoute à la liste interminable des revendications son problème particulier  à régler  de toute urgence. Le pays est en colère ; le pays enrage mais pour des raisons souvent opposées.
Pendant ce temps, la Méditerranée avale dans ses abîmes son lot annuel de frères humains. Ils sont souvent jeunes , ils ont pris tous les risques, ils ne demandent qu’à travailler et ils font preuve d’une volonté hors du commun de « s’en sortir » ! Sur la côte, en face, l’Europe a peur ; l’Europe préserve ses avantages acquis.
Au Sri Lanka- mais Colombo est si loin!- les fanatiques font exploser des hôtels et des églises, tuent 300 innocents lors de la fête de Pâques. L’Occident n’est plus le porte drapeau de la civilisation ; l’Occident est honni ; il est haï.

Pâques 2019.La barque de Pierre dans la tourmente .

L’Eglise des hommes n’en finit pas d’étaler ses turpitudes. Des soutes du Vatican, des greniers des évêchés, on extirpe prédateurs sexuels et chapes de silence complice. Sur tous les continents, les responsables tremblent, les chrétiens abasourdis se terrent. Le soupçon plane sur les congrégations. L’Eglise, depuis toujours accusée et condamnée par le monde, achève la besogne ; elle se détruit elle-même.
Plus sournoisement et depuis des décennies, une faille profonde s’élargit sur sa façade. Une génération sans peur et sans reproche se lève et prend ostensiblement le contre-pied de la précédente. Enfin, voici revenus les jours de la fierté et de la conquête. Certains s’en réjouissent, nombreux sont ceux qui  s’étonnent, d’autres encore s’éloignent sans bruit.
Mieux encore ! D’éminentes figures, tout en se couvrant du manteau de la tradition et de  la conformité à l’enseignement du magistère, laissent entendre que François n’est pas à la hauteur de  sa tâche et se répandent en « compléments » salutaires de la pensée papale. Le fidèle paroissien s’inquiète, se cramponne et craint.
Notre-Dame de France flambe. La flèche qui dirigeait les yeux du passant vers le ciel est tombée. Le regard fixe désormais un trou béant et un amas de poutres calcinées. La Croix, étrangement, reflète une lumière dorée, l’autel endommagé est préservé, la mère et l’enfant n’ont pas bougé. La croix, l’autel et la mère peuvent engendrer une Eglise nouvelle, même s’il lui suffit d’une petite chapelle pour s’abriter. Notre-Dame sera rebâtie sur ses deux tours ; l’Eglise, sur l’autel, et la croix éclairée par le feu de la Parole et de l’Esprit Vivant. Faut-il reconstruire à l’identique ? Les avis divergent.

Au poste de vigie.

Dans ce temps après la Pâque, la liturgie nous fait lire l’Apocalypse. L’auteur, déporté et échoué à Patmos - déjà la Méditerranée !-, contemple l’Eglise de son temps. Elle est pourchassée par le pouvoir impérial et affaiblie par des dissensions internes graves. Dans l’épreuve de l’exil, il cherche à voir ce qui « doit arriver bientôt ». C’était, déjà, la tâche des grands prophètes de la déportation à Babylone et contrairement à toute attente Isaïe ne veut plus compter sur le passé :  « Ne vous souvenez pas d’autrefois, ne songez plus aux choses anciennes. Voici que je vais faire du nouveau qui déjà paraît, ne l’apercevez-vous pas ? » Is 43,19. Au creux de l’épreuve actuelle, le visionnaire de Patmos  et celui du « Trois fois Saint »  nous invitent à la nouveauté. Quant aux Actes des Apôtres, ils viennent opportunément réveiller la mémoire de la première annonce à la fois bonne et nouvelle.

Le panorama.
Des valeurs affichées.

Cet impératif de voir large et loin, n’empêche pas de porter un regard lucide sur la situation actuelle de l’Eglise de France à partir d’un territoire particulier.
Il nous faut d’abord reconnaître que la majorité de nos contemporains adorent une trinité qui a pour noms : le bien-être individuel, le profit sous toutes  ses formes et l’opinion publique devant laquelle on plie le genou. Ces dieux se déclinent sous toutes les appellations ; ils donnent l’énergie et l’envie de vivre comme ils sont le prétexte de tous les esclavages. Ils ne sont pas à jeter à priori aux enfers car ils nous disent quelque chose du désir de l’homme et de la réussite à laquelle il aspire. Cette religion adoptée par le plus grand nombre n’empêche pas de croire à « certaines valeurs » dont plusieurs sont issues du christianisme, si l’on est assez honnête pour le reconnaître. Depuis la publication de  « Laudato Si », il existe même des courants écologistes qui relisent le livre de la Genèse avec un autre œil ! Ainsi, tout en revendiquant une incroyance pratique, peut-on se dire « culturellement chrétien », surtout si l’on appartient à la génération antérieure aux années 70.

Une croyance résiduelle.

Parmi tous les adorateurs de cette trinité, beaucoup se disent « croyants » en quelque chose ou quelqu’un d’autre. Se dire « croyant » aujourd’hui ne suscite pas la dérision et le mépris, comme il était de coutume lorsqu’un marxisme larvé imprégnait les esprits. Cette « croyance », déclarée sans fausse pudeur, prend toutes les couleurs de l’arc en ciel religieux. Le Dieu auquel on se réfère se confond avec une puissance anonyme qui dépasse le pouvoir de l’homme et à laquelle on recourt lorsqu’on se sent dépassé par les évènements.

Dans la Laïcité de l’Etat.

D’autres croyants se réfèrent à un Dieu bien déterminé. Musulmans, Juifs, adeptes de religions orientales et autres chrétiens essaient de trouver leur place dans un Etat Français officiellement laïque. Mais la référence en matière de relations entre le politique et le religieux reste celle qui s’est instaurée avec l’Eglise catholique.


La communauté catholique.

Elle semble être traversée par deux options. L’une est tentée par la sélection rigoureuse, l’autre par l’admission sur la base d’un minimum requis. Héritière d’une société majoritairement chrétienne en apparence, la génération du Concile s’est épuisée à vouloir évangéliser et ceux du dedans et ceux du dehors. Résultat : une grande masse d’indifférents, une frange de sympathisants qui conservent une image favorable et un noyau de pratiquants plus ou moins épisodiques. Mais au vu des antécédents sociaux et culturels, on facilite autant que faire se peut, l’admission de ces « intermittents » des fêtes rituelles. Les sondages ont d’ailleurs élargi le terme de « pratiquant » à une fréquentation plus épisodique que celle de la messe du dimanche.  Les campagnes, réputées pour leur attachement à la Foi des ancêtres, voient se développer chez elles une sorte de conservation patrimoniale de quelques rites détachés d’un Credo que l’on a de la peine à murmurer. Le risque se profile d’une dissolution générale, à court terme, dans un « droitdel’hommisme » devenu la religion des bien-pensants modernes.
Au vu de la désertion des églises, l’autre option choisit de favoriser l’émergence de baptisés « purs-bio » répondant à toutes les normes d’un catholicisme dûment estampillé. Finies les préparations aux sacrements jugées par trop légères, les cérémonies qui adaptaient le rite aux circonstances, les initiatives des laïcs qui ne portent pas le label du curé ! Finies les compromissions avec un monde dont le péché est désormais clairement désigné !Une Eglise de catholiques visible, bien cadrée dans ses options, « droite dans ses baskets », rebâtie à l’identique de celle d’un pays de chrétienté, sera plus attirante pour tous ceux qui sont en quête d’une spiritualité  sans concession faite aux valeurs séculières. Les effets de ce choix se font déjà sentir dans des communautés chaleureuses, plus jeunes, n’hésitant pas à afficher leurs convictions sur les places publiques et à inventer de nouveaux services aux plus démunis. Comme on pouvait s’y attendre, cette nouvelle posture suscite des oppositions et des réprobations tout aussi nettes et sans nuances. Ce durcissement ne risque-t-il pas de favoriser une sélection de plus en plus rigoureuse et un  repli  identitaire encore plus marqué ?
Ainsi, deux Eglises coexistent tant bien que mal. Celle des « intermittents », plus accessible mais plus molle; et celle des « purs »,  plus élitiste et plus sélectionnée. 
Ni l’une, ni l’autre n’ont d’avenir pour la simple raison que  le monde de référence de l’une comme de l’autre n’existe plus. L’une vivait sur les braises d’une vieille chrétienté que le Concile avait justement ravivées. L’autre rêve d’un retour à une chrétienté « relookée » comme si la terre était déjà le cadre du Royaume de Dieu. Certes, il nous a été promis mais nous n’en sommes que des veilleurs, à l’affut des signes de son approche, et tout au plus, les initiateurs de timides esquisses.

C’est pourquoi il nous faut, plus que jamais, comme Isaïe et le Jean de l’Apocalypse être des guetteurs de l’aube.

Réparer, reconstruire ou régénérer ?

Au chevet de Notre-Dame carbonisée, les experts en restauration patrimoniale, en architecture dite sacrée et en  monuments mémoriels nationaux
commencent à rassembler leurs troupes pour entamer la bataille de l’identique ou du simili vrai.
Il en est de même quand on parle de reconstruire l’Eglise des hommes. La tentation est grande  d’attiser les querelles entre les tenants de la vraie tradition et les supposés déviants ; de prendre parti pour telle ou telle coterie favorisant nos présupposés idéologiques ; de monter des écuries : « j’appartiens à celle de Jean-Paul II, de Benoît XVI, de François, » comme s’il ne suffisait pas d’être de celle du Christ !! de résister avec la rage du désespoir, quitte à ce que la tranchée devienne un tombeau ; et surtout il n’est pas rare d’entendre s’élever les chants de lamentation sur l’état de ce monde  dévoyé qui n’accumule que des ruines.
Se battre pour savoir s’il faut  reconstruire l’Eglise  sur le modèle conciliaire essoufflé ou sur le schéma rêvé d’une restauration à l’identique est totalement vain. Ce débat n’est qu’un combat de myopes.
On ne fait pas grimper sur la nacelle de la vigie celui qui ne voit pas loin et qui ne distingue pas les faibles lueurs incertaines de l’aube que nous offre ce monde qui est le nôtre et celui de Dieu.
Si cette analyse, certes brossée à gros traits - et à laquelle on peut apporter toutes les nuances que l’on estime nécessaires en fonction des situations particulières, - reflète quelque peu la réalité, alors, n’espérons plus une reconstruction à l’identique, encore moins une rénovation selon les techniques modernes mais jetons les bases d’une régénération ( une re-genèse) totale de l’Eglise.

Comment ?

En libérant la parole et l’Esprit qui habite tous les baptisés. Mais nous ne sommes pas des « gilets jaunes ». Nous avons un passé, un savoir-faire et surtout un « cahier des charges », l’Evangile.
Demandons à notre Pape (par un référendum d’initiative des baptisés ?) d’ouvrir un Concile universel de tous les catholiques en décrétant une sorte d’année blanche durant laquelle, tous les dimanches,  les célébrations, selon des modalités à préciser, débuteraient par une écoute de  ce que nous dit le monde car la première parole de Dieu qui  est offerte aux hommes, chrétiens y compris, est celle du monde créé par Lui.
Par ses découvertes scientifiques sur le vivant et sur l’univers, par ses réseaux de communication qui relient chaque individu au monde entier, par ses flots migratoires qui frappent à nos portes, par ses cultures qui s’entrecroisent pour le meilleur et pour le pire, par la violence qui explose sans guerre ouverte, par ses changements climatiques et par cette exploitation inconsciente de la planète, Dieu nous parle. Mais Il nous parle aussi par tous ceux et celles sans lesquels la vie n’aurait pas de sel. Par le rire ingénu de l’enfant, la confidence de l’adolescent, l’engagement dans une association qui retisse du lien social ; par la vieille amie qui vous parle de son chat, par  le maire qui veut  rendre son tablier, par tout ce qui fait la grande histoire quotidienne des labeurs et des peines, celle sans laquelle l’autre histoire, celle des livres n’existerait pas. Dieu nous parle et le monde est l’écho de sa parole.

Surprises et nouveautés.

Cette parole du monde partagée, pourrait interroger celle des baptisés nourrie par le message évangélique. Et ainsi petit à petit, la confrontation du « texte » des hommes et de celui de Dieu, amènerait les baptisés à inventer une autre façon de vivre en Eglise de Jésus Christ. Et sans attendre les votes définitifs, que tout ce qui pourrait être tenté au nom de la triple responsabilité du baptisé puisse l’être. Il est prêtre dans l’acte de la prière ; il est prophète dans la transmission du message évangélique ; il est roi/serviteur de ses frères dans son engagement pour une société plus humaine. Rien de ce qui fait l’Eglise que nous avons connue ne serait retenu sans être passé au crible de cette refondation radicale et générale.
Cette expérience, organisée par une représentation de tous les baptisés, pourrait avoir pour cadre les diocèses afin d’en faciliter l’expression et l’exploitation. Les conclusions pourraient en être tirées, par la suite, à la fois au niveau des nations mais aussi sur celui d’un continent. Toutes les institutions de l’Eglise seraient soumises à cet exercice y compris les prêtres, les congrégations religieuses, les évêques et le Vatican lui-même.

Si l’ensemble des catholiques consent
-    à contempler le monde avec les yeux du Fils de l’Homme,
-    à lire en parallèle la parole de Dieu,
-    et à  pratiquer une sorte d’endoscopie de nos institutions ecclésiales, alors nous risquons de connaître d’heureuses surprises.

Que nous dit Dieu par le monde qui est le nôtre ?
Que nous dit-il par la Parole des commencements que nous a transmise l’Eglise ?
Que nous faut-il émonder de nos comportements et de nos structures sclérosées ?
Quels sont les germes qu’il  nous faut laisser régénérer par l’Esprit toujours vivant?
Tel pourrait être le programme de cette nouvelle Pentecôte que les guetteurs de l’aube attendent et préparent déjà, en dégageant des ruines la Croix lumineuse, l’autel, la mère et l’Enfant.