Essoré, par les ans, tu rétrécis. Tes gestes familiers réduisent leurs répétitions inutiles. Tes marches quotidiennes raccourcissent sous des prétextes aussi sages et aussi faux les uns que les autres. Tes diverses prothèses deviennent tes maîtresses. Elles exigent soins, réparations et entretien quotidiens. Tes bas de contention te demandent des contorsions d’astronaute entrant dans son sac de couchage. Ta zone d’influence a disparu des écrans. Relations et amis sont comme toi, occupés à survivre. Soignants en toutes spécialités et auxiliaires de vie sont devenus tes familiers attentionnés.
Alors, au lieu de gémir sous le vent et la pluie froide de l’hiver, plutôt que d’agripper, avant qu’elles ne s’envolent, les dernières feuilles qui te revêtaient d’un semblant d’apparence et de dignité, anticipe la chute et devance l’inéluctable sans prétendre les maîtriser.
Tu rétrécis, mon vieux ! Profites-en pour aller profond, jusqu’aux racines. Elles sont le gage de nouveaux fruits que tu espères dans le noir. En fait, tu es en train d’apprendre la radicale pauvreté. Celle que tu admirais chez les saints tout en augmentant ton nécessaire ! Ton vrai carême commence. Non plus celui que tu t’imposes et que tu choisis mais celui que tu redoutes d’autant plus qu’il ne te demande pas ton avis. La vieillesse arrache par lambeaux la peau du « vieil homme » qui, en toutes circonstances, trouvait toujours un motif de se satisfaire de lui-même. Enfin, tu deviens pauvre, pauvre de ton ego, cet ego qui renaît sans cesse de ses cendres!
Toi qui entoures des arguments les plus pastoraux et les plus théologiques ta volonté de marquer encore de ton empreinte la société et l’Eglise, souviens-toi de tes prédécesseurs dont on disait grand bien et qui jouissaient d’une bonne renommée. Qui, aujourd’hui, fait encore référence à eux, à part les intimes ? Vanitas vanitatum !
Ne dis jamais : « Je ne sers plus à rien » ! L’utilité de ton sacerdoce ne se mesure pas au nombre de baptêmes ou de messes célébrées dans ta vie. Sinon Jésus, ton Seigneur, aurait du souci à se faire !
Tu n’as peut-être plus l’occasion d’offrir une liturgie digne et nourrissante à tes frères chrétiens. Ne regrette rien ! Tu es en train d’apprendre que la simplicité vise à l’essentiel. Tout ce que les siècles ont accumulé en termes d’architecture, de vêtures, de postures, de musiques, d’orgueilleuses certitudes, toutes aussi « sacrées » les unes que les autres, a fini par réduire au rang des accessoires l’Unique sujet de toute célébration. On t’a dit que tout cela contribuait « ad majorem Dei gloriam » ! La gloire de l’homme s’est bien servie au passage !
Quand tu célèbres une eucharistie réduite à sa plus simple expression en actualisant l’unique Cène célébrée éternellement par le Christ, en communion avec l’assemblée des saints qui t’ont précédé dans le Royaume, dis-toi que tu es au cœur du Mystère … même si tu t’aperçois trop tard que tu avais mis ton étole à l’envers.
Ne t’énerve pas quand tes doigts gourds ont «sauté » une page de psaumes et que tu n’as pas récité en son entier l’office de ton bréviaire. Pose- toi une seule question : Ai-je un peu prié malgré ce dérapage digital ?
En parlant de prière, tu sens bien que tu ne peux plus compter sur la concentration de ton esprit pour sonder le message de la Parole de Dieu. Tes pensées vagabondent en tous sens et s’arriment sur la dernière conversation que tu as eue ou sur le visage de celles et ceux dont tu as reçu un appel téléphonique. Ainsi il t’arrive de faire défiler sans fin tout ton annuaire alors que tu devais t’adresser à Lui Seul. Tous font partie de ta vie, ils sont même ta vie. Inclus-les dans ton oraison. Confie-les au Seigneur ! Et si tu estimes trop pauvre ta prière, demande à Marie de la faire à ta place, elle sait comment s’y prendre pour être entendue ! « Prie pour nous pauvres pécheurs ».
De faux amis te diront qu’en cette période de pénurie de célébrants : « Tu devrais « faire le prêtre jusqu’au bout ». Cela ne les empêchera pas de glisser à l’oreille des autres paroissiens: « Tu as vu comme il a vieilli ! ». Recommande-leur simplement de relire les « Actes des Apôtres » et de se « faire chrétiens » comme l’étaient les membres des premières communautés ! Qu’ils se souviennent aussi que Jésus était encore prêtre quand il acceptait d’être aidé par un certain Simon de Cyrène et qu’il ressemblait plus à un bandit châtié qu’à un lévite du temple.
Bref, tu quittes à grand peine le royaume du « faire » et du « paraître ». Désormais, il te suffit « d’être » comme la première jacinthe qui annonce le printemps et qui s’en va après avoir été. Mais qu’est-ce qu’être pour un Adam et une Eve si ce n’est suggérer une « image et une ressemblance » de Dieu, mais… en ombre chinoise.
(1) Quand un vieux prêtre parle à son béret !

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