09 septembre 2016

Mes sœurs

Pendant que les écrans scintillaient sous les ors olympiques et que les athlètes exhibaient muscles et médailles, vous vous êtes donné rendez-vous dans la trouée verdoyante de N D  de Livron à Caylus. 

Toutes d’un âge certain, vous avez quitté vos repères habituels pour vous faufiler sans bruit dans un groupe de retraitants soumis au silence et à un emploi du temps minuté. Dans ces costumes taillés après le Concile, hybrides des longues vêtures et des tenues civiles, vous ne passiez pas inaperçues. Le pas hésitant, le dos courbé, vous trottiniez derrière cannes ou déambulateurs pour vous asseoir bien à l’avance, à vos places, comme de sages élèves, afin de ne déranger personne. 

Toute votre vie, vous avez été ces femmes- fourmis exécutant ces tâches obscures et répétitives dont on n’aperçoit la nécessité que lorsqu’elles font défaut. Petites abeilles ouvrières, à l’obéissance muette et à l’apparence bien terne, vous avez trop longtemps jeté un masque sur vos personnalités contenues dans « la stricte observance » de la règle et des ordres de quelques « mères –bourdons ». Celles-ci, réduites aujourd’hui au même statut que le vôtre, laissent deviner à l’éclat de leur regard, quelques braises encore vives de l’autorité dont elles ont usé. J’ai aperçu la larme discrète qui suivait le sillon de vos rides quand vous me parliez du dernier arrachement qui vous a imposé, une fois de plus, de tout quitter pour vous livrer à une vieillesse sans filet. Mais dès que vous laissiez parler votre passé, des perles d’or coulaient de vos mains.

Mes chères sœurs, n’ayez aucun scrupule à vous laisser servir dans vos maisons de retraite. C’est à genoux que les employés devraient se tenir devant vous. Car, non seulement vous leur permettez de vivre mais encore de se sentir utiles, ce que vous regrettez tant de ne plus éprouver pour vous-mêmes ! A cette condition, vous pourrez peut-être laisser tomber quelques-unes de vos pépites dans leurs mains devenues filiales, déférentes et reconnaissantes.


30 juillet 2016

On meurt même en été…

A Nice, au volant d’un camion, un terroriste fait un carnage, en public, en un lieu mondialement connu. Des dizaines de vies joyeuses, au parfum d’été, catapultées, broyées, déchiquetées par un monstre qu’elles n’ont pas vu venir en face. 
A Saint-Etienne-du-Rouvray, un vieux prêtre égorgé, en huis clos, au couteau, au cours de la messe matinale. 
Point commun : la revendication fait état de « soldats » de l’EI. Vous remarquerez au passage le courage manifesté par ces dits soldats !
Dans les deux cas on parle d’acte de guerre car ce genre de mort est inqualifiable. Dans les deux cas encore on entend dire : « Il faut que la vie reprenne le dessus ! ». De la même façon que lorsqu’une personne âgée ou malade meurt, on répète machinalement ce qui pourrait paraître une incongruité : « C’est la vie ! » Il n’est pas interdit, cependant, de se demander : « Mais quelle vie doit reprendre? Celle qui a engendré ces chevaliers de la mort ? Celle qui n’a d’autre issue que quelques poignées de poussière ?»
Deux jours après le dernier attentat, j’entends dans une émission d’une radio nationale un reportage sur les fêtes de Bayonne, vivantes, s’il en est ! Au journaliste un participant répond: « Personne ne nous empêchera de picoler, de baiser et de danser !... on est Français…» Au vu du niveau atteint par cette réflexion solennelle, je ne peux m’empêcher de penser : « Les terroristes de tout poil ont de beaux jours devant eux ! Si, là, réside le sommet de la résistance du Français « vivant » face à la barbarie, on a quelque souci à se faire. »
Et pourtant ce « festayre » local ne fait que prolonger une autre sentence qui est en passe de devenir la règle d’or de notre société : « Profites- en bien ! Profite de la vie… elle est courte… tu n’en as qu’une ». « Profiter de la vie ! » devient le refrain entonné par tout nouveau retraité lorsqu’il est interrogé sur les projets qui sont les siens.
Ici encore, on peut légitimement poser la question : « De quelle vie s’agit-il exactement? »

Il y a deux façons de répondre à la loi universelle de la mort pour la vie. Partant du principe que toutes les espèces vivantes se nourrissent de la vie des autres espèces, et que la mort est nécessaire à toute vie, on peut envisager l’existence humaine comme une lutte pour la vie. D’ailleurs, l’expression courante « gagner sa vie » suppose bien une perte quelque part. La logique de cette lutte veut que le plus fort gagne et comme chacun est en droit de gagner, il en résulterait, si nous n’étions pas dans des Etats de droit, une élimination chronique d’une partie de la société ou de l’humanité et l’épuisement général de la planète. Consciemment ou non, nous baignons dans cette « culture de mort » faite de concurrence, de performance et de constante compétition et finalement de violence. Les salaires indécents de certains dirigeants, les sommes faramineuses versées lors des transferts des joueurs de foot, comme l’affligeante réponse citée plus haut, ne sont que les symptômes, aux deux extrêmes, de cette même culture mortifère.
Il y a une autre façon de considérer sa vie. Elle consiste à la recevoir comme un cadeau que nous avons à rendre et à partager. Il ne s’agit pas de nier la loi universelle de la mort pour la vie mais d’en opérer un radical changement de sens. Regardons comment Jésus a assumé sa vie humaine.  Constatons d’abord qu’Il n’a pas volé sa divinité au Père au terme d’un combat, comme on volait le feu des dieux dans les mythologies anciennes. Il l’a reçue et il s’est efforcé d’accueillir la volonté du Père dans un cœur à cœur avec Lui.  Quand ses adversaires ont voulu l’éliminer, lui ôter la vie, Il ne l’a pas défendue. Pour autant, la mort ne lui a pas volé la vie. Elle était déjà donnée et même par-donnée, donnée par delà le refus. Sa vie n’a été qu’Eucharistie, c’est-à-dire offrande au Père et à ses frères. Vie rendue pour que nous soyons nous-mêmes « eucharistie »…
Ceux qui font de la mort d’autrui, sous toutes ses formes, leur seule raison d’être pourront-ils accéder à ce renversement sans une lumière venue d’en haut ? Raison de plus pour prier aussi pour eux.


11 juillet 2016

Migrations estivales !

Elles en avaient rêvé tout l’hiver, confinées dans leurs stabulations sans horizon ; elles l’avaient espéré,  avachies dans leurs grasses prairies du printemps ; l’heure du départ a enfin sonné. Les pyrénéennes marquées au fer rouge sont en tête du cortège.



 Robe claire, cornes effilées, mufle relevé, enivré déjà des senteurs du serpolet et des rhododendrons, elles défilent au pas cadencé, en tête de la plus belle manifestation montagnarde de l’année. Invité à partager la loggia d’Henri et d’Yvonne, j’assiste à la parade des vaches, des brebis, des chevaux du Haut Ossau qui montent aux estives.  Une sorte de frénésie s’est emparée du peuple des quadrupèdes. Dans l’enfilade de la rue principale, un puissant tintamarre annonce chaque troupeau. Les lourdes cloches fixées au collier des chefs de file  brinquebalent au rythme de la marche. Elles aussi avaient rongé leur battant et suspendu leur silence pendant de longs mois au râtelier d’une grange. Ce soir elles retrouvent leur voix. Chacune, choisie en fonction de sa forme, de sa place et de sa sonorité,  participe au concert.
La calme fierté des bergers, solides gaillards, bâton à la main, impose son autorité à la fougue et à l’indiscipline des plus jeunes génisses. Ils adressent des saluts sonores à l’ami Simon qui  les hèle du haut du balcon, ils enveloppent d’un coup d’œil l’ensemble de la troupe pour qu’elle garde sa cohésion. Les petits enfants de la famille n’auraient manqué pour rien au monde l’honneur de côtoyer les grands. Le torse bombé, le pas assuré, le regard sérieux, ils assument crânement leur responsabilité. Ils entrevoient déjà le jour  où, devenus à leur tour « chefs de convoi », ils pourront s’envoler et rejoindre leur royaume sous les nuages. Ce soir, en effet, la montagne se fait discrète et distante sous son châle de brume.Résultat de recherche d'images pour "" Demain, elle réservera ses plus beaux atours à ceux qui auront franchi les premiers bivouacs et qui auront fait allégeance aux autorités du Syndicat de la Vallée. Et il en va ainsi depuis la nuit des temps…                                                
                                         
                                            

Les estivants font cortège et remplissent leurs écrans de photos souvenirs de ce monde insolite qu’ils croyaient disparu et dont ils perçoivent les racines solides et l’avenir fragile. Les anciens laissent flotter dans leurs yeux les images de cimes et les décors somptueux que la montagne leur offrait au temps où ils pouvaient défier les dents du Pic qui règne sur ce pays rude et accueillant.            
Certains regretteront que les grandes transhumances de notre société soient si souvent dépourvues de guides sûrs, d’accompagnateurs zélés, de trajets balisés, de rites éprouvés et se prennent à rêver que les enfants soient les premiers ! Il me semble qu’il en fut ainsi, un soir, à Bethléem, quand les bergers reconnurent la préséance d’un nouveau né…

                            
                                                           

13 juin 2016

C’était  la fête de Dieu!

Le matin, une maigre assemblée dans une église trop grande. Je remplace le curé et me présente comme roue de secours usagée. « Mais heureusement que vous êtes là, qu’aurions nous fait ? » J’abandonne mon homélie rédigée et j’improvise : « Que vous aurait répondu Jésus qui aujourd’hui n’hésite pas à demander aux apôtres de nourrir 5 000 hommes avec cinq pains et deux poissons ? Il vous aurait peut-être dit : « Débrouillez-vous !  Je vois parmi vous des volontaires qui ont parfaitement préparé et animé cette messe, pourquoi n’en trouveriez-vous pas pour être diacre et prêtre ? Relisez donc les actes des Apôtres. La première communauté s’est bien organisée pour être mon Saint Sacrement, mon signe visible et efficace pour le monde! ».
Eglise inquiète, en proie au doute.

L’après-midi, une communauté franciscaine se réunit chez l’un d’entre eux. Mon vieil ami affaibli va prononcer ses vœux d’entrée dans la famille de Saint François. Son épouse et ses filles l’entourent. Il se lève et nous fait la relecture de l’histoire de sa vie qui l’amène à s’engager à suivre l’Evangile dans l’humilité, la pauvreté et la prière. A la fin de son témoignage, on aurait pu proclamer : « Parole de Dieu ! ». Un testament en forme de projet. Larmes discrètes, communion intense, célébration simple et joyeuse présidée par un frère franciscain, buffet partagé et discussions d’actualité. 
Eglise rayonnante malgré l’épreuve.

Le soir, visite surprise chez un couple ami. C’est la fête des mères. Les grands enfants sont là avec conjoints. Bébé Chloé fait les yeux doux à l’arrière grand-mère et focalise l’attention de tous. Moment de grâce et de bonheur. Le lendemain, je reçois un mot de son adorable maman : « Je peux te dire que depuis un an, je remercie très souvent ton Patron. Nous sommes très chanceux ! ». 
Eglise bariolée, aux appartenances diverses mais aimante.

Notre Pape exhorte les familles à être des « églises domestiques » et l’Eglise à être « la famille des familles ». Il nous appelle à la Joie de l’amour malgré et avec la paralysie  du doute, le poids de l’épreuve, le risque des tensions et la fugacité du bonheur.


12 mai 2016

Dieu n’aime pas la pensée unique.

Influencés par la contemplation des superbes Ziggourats de Mésopotamie, les auteurs du livre de la Genèse nous racontent que nos ancêtres, lassés de nomadiser en ordre dispersé sur la terre, s’étaient mis en tête de bâtir une ville et une  tour dont le sommet atteindrait le ciel. Le projet était réalisable car ils parlaient la même langue. Dieu vit la chose d’un mauvais œil. Et avant que les hommes n’envahissent le ciel, Il brouilla leur langage et laissa libre cours à la diversité des dialectes, ce qui ruina leur initiative.

La tentative de Babel s’est maintes fois répétée dans l’histoire de l’humanité. Tous les grands empires ont essayé d’imposer à des peuples divers une pensée commune et ont, jusqu’à nos jours, connu le même échec. 

L’informatique mondialisée offre aujourd’hui l’opportunité d’une langue commune universelle et certains chercheurs lancent un nouveau défi : celui de construire un homme immortel. Seul obstacle techniquement non résolu : les « attardés » qui refuseront ce genre de vie immortelle en vertu du principe que l’homme est encore un animal capable de dire « non » au bonheur imposé!

La fête de la Pentecôte renverse le mythe de Babel. Il ne s’agit plus d’accéder à l’éternité ou au ciel par l’œuvre de nos mains et de nos cerveaux mais de les recevoir de Celui qui veut nous les offrir. 

Afficher l'image d'origineEt la réception de cet Esprit Divin unique, n’exige ni l’uniformisation de la pensée ni celle du langage. Au contraire, chacun est respecté dans son unicité et dans sa particularité. 
« Juifs, Grecs, Romains, Crétois, Arabes, chacun entendait les paroles des Apôtres dans sa propre langue… ». L’unité du genre humain n’est pas affaire de compétence et de puissance mais d’amour. La famille, cellule type de la société, a appris depuis longtemps à conjuguer en son sein à la fois l’unité de l’ensemble et la diversité de chacun des membres.

 Le schéma de la société, nous dit le pape François, n’est pas le cercle à la circonférence lisse et fermée mais le polyèdre qui respecte les aspérités de la réalité.


15 avril 2016

Justice d’abord, miséricorde en option ! 

« Il commence à me fatiguer notre Pape avec sa miséricorde et son accueil des réfugiés ! » me lance un ami, non sans quelque malicieuse provocation.
« Miséricorde par-ci, miséricorde par- là, mais d’abord la justice ! » ajoute un autre, en citant la parabole des ouvriers de la dernière heure qui bénéficient des largesses du maître de la vigne. 
« Celui-ci , me fait-il remarquer,  a pris soin  de régler d’abord le salaire convenu avec les autres en toute justice, avant de manifester sa généreuse prodigalité ».
Allons-y pour une joute de paraboles ! A mon tour, je cite celle dite du Père Prodigue qui ne demande pas au fils cadet de rembourser d’abord sa dette (ce qui ne lui aurait pas rendu pour autant son identité filiale), mais court au-devant de lui et lui ouvre ses bras. Il ne prend pas d’abord sa calculette pour évaluer la perte subie en ajoutant, comme il se doit, les intérêts, mais il embrasse longuement celui qui vient avouer son regret et son remords. Il sait, le Père, que justice suivra, d’autant plus et d’autant mieux qu’elle sera le fait non d’un serviteur réembauché mais celle d’un fils retrouvé.


 Au-delà de ces images et de ces arguments, qui sommes-nous pour enfermer Dieu dans le concept humain d’une justice qui met tant de temps à peser le pour et le contre et qui laisse souvent les parties insatisfaites ? Qui sommes-nous pour appliquer à Dieu notre idée de la miséricorde toujours limitée, pas toujours gratuite et jamais garantie ? 
« Il faut misère pour avoir cœur…Que peuvent savoir de la miséricorde des matins, ceux dont les nuits ne furent jamais de tempêtes et d’angoisses ? » nous dit le Père Paul Baudiquey dans son admirable commentaire du tableau de Rembrandt. 
En effet, pour être soi-même en capacité d’accueillir la miséricorde, il n’y a pas d’autre chemin que celui de reconnaître sa propre misère.  François, notre Pape n’hésite pas à se dire pécheur en public. 
« Heureux les miséricordieux, ils obtiendront miséricorde ! »



24 mars 2016

A qui profite le gavage médiatique ?


Le Dimanche des Rameaux une radio nationale distillait en boucle un florilège de chansons qui avaient pour objet la pédophilie des curés, le tout était agrémenté d’un commentaire perfide laissant la paternité des mots à quelques chanteurs de renom dont l’intouchable Trenet !

Quelques jours auparavant, la meute des média descendue à Lourdes guettait le Cardinal Barbarin accusé d’avoir « couvert » un prêtre  coupable et jugé. Suite aux déclarations de l’Archevêque de Lyon, la ministre de l’Education Nationale rappelait comme par hasard, le soir même, la radiation de quelques uns de ces administrés pédophiles.
 Le Premier Ministre achevait la tâche en demandant au citoyen Barbarin de prendre ses responsabilités. Dans la même semaine, les trois journaux locaux faisaient un titre sur les agissements répréhensibles d’un professeur sur des enfants en taisant son nom mais en soulignant que lui-même avait été victime, quelques années auparavant, d’un prêtre dont on rappelait complaisamment le patronyme. 

Enfin, la Télévision nous présentait une séquence sur les Orphelins Apprentis d’Auteuil dont l’Institution fêtait ses 150 ans et, certainement au nom de la laïcité mais au détriment de l’équité, se gardait bien de révéler qu’un prêtre était à l’origine de cette œuvre.
Entendons nous bien. Si faute il y a, quel que soit l’auteur, elle exige jugement et sanction. Ce que je veux dénoncer c’est l’effet instrumentalisation, accumulation, insinuation des commentaires. D’ailleurs, depuis l’arrestation du terroriste du Bataclan, sans parler de la tragédie actuelle de Bruxelles, les curés pédophiles ont disparu par enchantement des écrans. Pire, les victimes  sont muettes. Silence radio provisoire!

Faut-il renoncer à son abonnement ou à sa redevance en regrettant que l’information se réduise de plus en plus à une communication réussie et le beau métier de journaliste à celui des éboueurs (tout aussi utile par ailleurs)? 

Ne nous y trompons pas, ce n’est pas en accablant une institution particulière et en chargeant l’Eglise du rôle du bouc émissaire que l’on va sortir notre pays du sentiment trop répandu du  « tous pourris ». Qui sème l’accusation au conditionnel pourrait récolter la violence au présent!

Faut-il entrer dans le Samedi noir et se taire  devant le tombeau définitivement scellé de l’Eglise ?

Que l’on me permette simplement de rappeler que les chrétiens se sont toujours considérés comme un peuple de pécheurs . Ont-ils besoin que les nouveaux inquisiteurs le leur rappellent avec autant d’acharnement, alors qu’ils commencent toutes leurs assemblées dominicales par reconnaître leur péché devant le crucifié ? 

J’attends que le conseil des ministres, les séances du parlement, les sessions des tribunaux de France et autres instances de décision débutent  par un confiteor…A suggérer aux nombreux candidats à la « Présidentielle » qui battent allègrement la coulpe… des autres.