16 février 2018

SATAN

En ce début du carême les textes liturgiques nous rappellent que Jésus alla au désert pour y être tenté par le diable. Fini le temps où l’on se demandait « où diable était-il passé !». Le voici qui revient en grande livrée dans le vocabulaire des puissants de ce monde qui se traitent périodiquement de « Grand Satan ». Il figure aussi, comme une sorte d’évidence, dans les écrits de notre Pape François. Pourtant, les Ecritures le décrivent comme une entité insaisissable et plurielle qui ne peut répondre à un seul nom. Désigné comme « le menteur », « le diviseur », « le Malin », « Lucifer », « les puissances du Mal», « l’Adversaire » et même « légion », serait-il le maître du camouflage comme le « Serpent » symbole d’éternité et de  mort tout à la fois?

Sa réalité, elle, ne fait pas de doute. Il suffit, sur le plan personnel, de constater comment il nous arrive, parfois, d’être assaillis par des pensées mortifères remontant de nos égouts intérieurs et qui ne nous ressemblent pas. Sur le plan collectif, le déchaînement de la haine et de la violence n’atteint-il pas un seuil surhumain quand il se transforme en jouissance sadique et hystérique ? Pour une part, le Mal nous dépasse, nous envoûte, nous enchaîne. D’où vient-il ? Si l’homme en était le seul auteur à quoi bon la venue d’un Sauveur ? Quant à Dieu, Il ne peut pas vouloir la destruction de sa création !

 Alors on fait intervenir l’Autre, celui qui n’est ni Dieu ni nous, mais ce faisant nous reculons les « pourquoi » à l’infini. En effet, comment cet Autre, fût-il paré du titre d’ange, a-t-il pu exister ? Revenons justement au Serpent du livre de la Genèse. « Vous serez comme des dieux ! » dit-il à l’homme et à la femme qui se savaient non pas « comme Dieu » mais « à l’image de Dieu ». La tentation originelle se situe à ce niveau là. Notre vocation à être « image de Dieu » ne comporte-t-elle pas, en elle-même, le risque de se prendre pour un dieu ? N’y aurait-il pas une force d’opposition inhérente à l’Amour originel qui pousserait à la transgression ? Que cela ne nous empêche pas de reconnaître lucidement notre acquiescement au péché et notre responsabilité !

11 janvier 2018

Les femmes du sable.






L’océan hurlait sa rage houleuse. Un jeune homme n’écoutant que sa témérité et son inconscience marchait jusqu’au bout du rocher et bravait la fureur du Léviathan monstrueux. L’homme mûr, respectant la distance prudente, contemplait, dubitatif,  le spectacle des éléments déchaînés. Il mesurait l’étendue des dégâts de la colère des flots et constatait l’impuissance avérée de la riposte des hommes. Les déchets plastifiés empalés sur les grilles des parapets laissaient supposer la violence des vagues qui avaient frappé la nuit. Et le ressac lancinant répétait : « Ce n’est qu’un début ! Ce n’est qu’un début ! » Le vent montant à l’assaut des pins efflanqués et sifflant dans les branches sonnait l’alerte vers l’intérieur des terres.

A quelques rafales de là, j’entrais sous la coque renversée d’une barque-chapelle échouée sur le sable. Dans le clair- obscur du chœur, quelques religieuses, courbées sous leur voile protecteur et le poids des ans, glissaient en silence pour prendre place et chanter l’office divin. Comme chaque  jour, à la même heure, avec les mêmes gestes, indifférentes aux vociférations de leur bruyant voisin, ombres silencieuses, elles entonnaient les psaumes. Par leur calme obstination, elles défiaient sans le savoir les flots en furie qui crachaient leurs insultes à l’espace et au temps. Cette lande de sable inculte, devenue au siècle dernier, par le génie d’un prêtre de Bayonne, le port où accostaient toutes les misères et le filet où s’accrochaient à la charité des sœurs tous les rejets de la houle humaine, leur donnait les raisons de se tenir à la prière. Tout près du sanctuaire, un alignement de petits monticules réguliers parsemés de coquilles blanches, leurs humbles tombes, les appelaient vers le temps définitivement apaisé. Le monde pouvait souffler en tempête, la barque pouvait être renversée, les « Bernardines » et  leurs sœurs jumelles, « Servantes de Marie » étaient insubmersibles.

« Où demeures-tu ? » demandaient les disciples à Jésus. A la faveur d’une pause de la grande plainte de la terre et des flots, il devenait clair que les héritières de celles qui avaient fait fleurir le sable, demeuraient déjà, ailleurs, en compagnie de Celui  qui commande à la mer et au vent.

23 décembre 2017

J’y avais pourtant cru…



« J’y avais pourtant cru » dit Dieu. « Je vous avais donné tout ce qu’il fallait pour que nous achevions ensemble la grande œuvre de la création. Je m’étais promis de partager, par votre intermédiaire, la vie divine, à tous les êtres qui accepteraient la compagnie de notre Trinité. J’avais façonné votre corps d’argile, en soufflant dans vos narines assez de mon Esprit, pour que vous distinguiez le bien du mal. Isaïe, le grand prophète, l’avait doté de six dons différents avant que l’Eglise n’en  reprenne le compte pour en trouver sept.

Je vous avais donné la connaissance, l’intelligence, la sagesse, la force et tous les moyens  pour percer les secrets de l’univers afin d’en faire la « maison commune » de tous ses habitants mais vous n’avez su que saigner la terre et la voler aux premiers occupants.

Je vous avais donné un cœur pour considérer l’autre humain comme un frère et vous avez inventé le gourdin et les missiles à longue portée pour lui adresser vos sentiments les plus chaleureux.

Je vous avais donné surtout la liberté pour que vous vous sentiez, « à mon image et à ma ressemblance », responsables de vos actes et que vous vous attachiez volontairement à ce divin projet. Je ne voulais en rien vous obliger. Ai-je bien fait de vous respecter à ce point ?

Je vous avais donné les mots pour dire le vrai et vous avez propagé le faux. La parole est devenue votre guillotine préférée. Elle fonctionne à plein régime et en surmultiplié.

En fait, j’avais cru qu’en suivant mes conseils vous auriez dégagé la route, préparé le temps et le moment où je vous aurais fait passer le gué de la mort en vous tenant la main pour vous conduire en éternité, vous et toute la création, enfin prêts pour ce dernier passage par l’eau. Mais vous avez refusé que je vous accompagne dans votre marche tâtonnante vers l’Humanité. Vous avez voulu vous en sortir tout seuls et malgré tous vos déguisements, vous n’êtes plus que des morts-vivants, marchant vers un mur en esquissant les pas de la danse macabre.

Mais, ni vous ni Moi ne sommes totalement coupables de ce désastre. Le Diviseur à double face, l’Anti-Christ, qui a accaparé une large part de mon souffle divin pour tromper s’est glissé entre vous et Moi. Il en est toujours ainsi : le trop-plein d’amour suscite, malgré lui, la jalousie assassine.

Alors, fidèle à moi-même, je vous ai envoyé mon Fils. Dès le commencement, Il avait bu mon Esprit jusqu’à le mêler à son sang. Il avait mangé ma Parole jusqu’à ce qu’elle prenne son corps. Il est venu, vous l’avez tué mais vous ne lui avez pas volé ma vie. Il vous l’avait déjà offerte et Il vous la transmet encore à profusion avec le pardon.

Et depuis le premier Noël, l’humanité et le monde ont retrouvé leur haleine divine au point que la loi de la mort et les méfaits du péché, eux-mêmes, peuvent concourir à rattraper l’avenir. Tous les brins d’amour comme toutes les larmes qui tissent votre quotidien et qui étaient voués au non-sens final résisteront à l’anéantissement et germeront en fleurs d’éternité. Ainsi l’abîme qui s’ouvrait devant vous devient tremplin  pour le salut.

La mort peut ricaner dans son coin ; elle n’empêchera plus la vie de faire résonner les rires de l’enfant ni l’espérance de sourire au vieillard . Le mur barre toujours l’impasse mais il est devenu paroi de verre  comme le sont les yeux du bébé de la crèche qui laissent transparaître ma joie. Car, figurez vous, cette fois ci, j’y crois encore et plus que jamais. Alors, bon Noël et belle année pour vous ».

12 décembre 2017

Noël pour le rockeur.



En plagiant St Paul s’adressant aux grecs sur l’aréopage d’Athènes, je déclare : « Français vous êtes les plus religieux des hommes! ». Qu’avons-nous entendu pendant presque une demi-semaine ? Des torrents de commentaires charriant tout un lexique religieux, d’habitude soigneusement banni des medias nationaux, exhumé de nos panthéons désaffectés. On invoquait le « dieu vivant », « l’idole du peuple », on promettait une « éternité » de souvenirs, le « ciel des musiciens » pouvait s’ouvrir. Le dithyrambe accumulait les superlatifs et malheur au païen qui se tenait un tant soit peu en retrait de cet élan ébouriffé de mysticisme. L’idole en question arborait une fausse croix d’archevêque et nul adorateur de la laïcité chatouilleuse ne lui demandait de la « flouter » sur les plateaux de notre télévision publique pour l’occasion totalement déchaînée! Certains de ses fidèles nous faisaient entrer dans l’intimité de leur oratoire et exposaient leurs reliques à la dévotion des caméras. Seule la déesse publicité était épargnée et tirait son épingle du jeu. Son temps d’antenne n’était pas avalé. Claude Lelouch remarquait : « Si le public s’est jeté sur lui, c’est qu’il y a, chez lui, quelque chose de divin ». Ce qui est somme toute rassurant pour tous ceux qui prétendent être eux aussi des enfants de Dieu ! Enfin, apothéose finale, la procession liturgique  avec ses cérémoniaires et ses thuriféraires conduisait Johnny, redevenu un homme, au séjour élyséen du champ des âmes.

La nation, s’ébrouant comme à la sortie d’un bain de jouvence, se ressaisissait pourtant, le temps d’offrir à l’académicien Jean d’Ormesson une célébration Républicaine dans la « belle langue » et l’élégance du style.

Mais la démonstration était faite: l’homme du 21ème siècle comme celui de la grotte de Lascaux  ne peut se passer de Dieu. « L’homme est une machine à faire des dieux » nous a-t-on dit. Nous l’avons vérifié et nous pouvons remercier le chanteur. Nous avons passé un siècle à vider le ciel d’un Dieu qui nous voulait à son image. Nous nous dépêchons de le remplir de nos idoles que nous façonnons à notre ressemblance.

L’idole des jeunes imposait sa présence sur les scènes du monde et quelle présence ! Voici que des anges musiciens  nous annoncent  la venue discrète et ignorée d’un Enfant dans le sous-sol de notre galerie marchande. Johnny reconnaîtra-t-il dans les yeux de cet Enfant le visage tuméfié de Celui qui pendait sur sa croix pectorale, victime consentante de tous les excès du monde ? Je le souhaite. Je prie pour lui, d’autant plus qu’il était né, comme moi, en 43… une très bonne année !!

24 novembre 2017

Christ Roi ?



« Parle, commande, règne, nous sommes tous à Toi ! Jésus étends ton règne, de l’univers sois Roi… » Tel était le refrain du cantique que nous chantions dans mon enfance et que nous martelions avec un ton martial et presque impérial !  L’Église était encore douloureusement marquée par les évènements qui aboutirent aux expulsions des congrégations et à la séparation des Églises et de l’État. L’affirmation de la souveraineté du Christ et de son « Vicaire » (le Pape) essayait alors de compenser  en paroles ce qui avait été vécu comme un affront humiliant et parfois comme un retour de la persécution.


L’expression « Royaume de Dieu » ou « des cieux » remonte aux écrits de la première Alliance. Désespérés de ne jamais voir le royaume de David ou de Salomon refaire surface, affligés par les occupations successives de Jérusalem, les sages d’Israël avaient fini par reporter son avènement à la fin des temps quand Dieu serait Lui-même le Roi incontesté du monde après avoir vaincu tous ses ennemis. L’espérance de l’Église s’est inscrite dans cette perspective en « démilitairalisant » pour ainsi dire l’établissement de ce Royaume. Jésus lui-même ne l’avait-il pas promis aux doux et aux pauvres ?


Mais au cours de sa longue histoire L’Église s’est trouvée dans la nécessité de devoir remplacer le pouvoir civil et il lui est arrivé bien souvent de prendre goût à ce pouvoir. On a vu des évêques fortifier des cités, faire justice, punir les coupables, commander des troupes. Ce sentiment de représenter un certain pouvoir est resté longtemps vivace. Il hante encore l’analyse de nos statistiques et l’estimation de l’influence de L’Église sur la société. Pourtant depuis les écrits des Pères de L’Église et jusqu’à ceux des Papes contemporains, il a toujours été bien spécifié que notre seul pouvoir était de servir. Mais la tentation est toujours là de vouloir servir en s’imposant !


Aujourd’hui, l’hymne  de l’office du Christ Roi résonne d’une tout autre tonalité : « Qu’il soit béni, qu’il vienne le Roi Notre Seigneur ! Il donne aux misérables la paix du bon pasteur ! Il est doux, Il est humble. Son joug sera léger ! C’est Lui qui nous mène jusqu’à la liberté ! »


04 novembre 2017

Quand l’hommage aux morts engendre des vivants.





C’était l’une des dernières fêtes de village du canton. De ces fêtes sans prétention et sans tapage publicitaire qui réunissent presque dans l’intimité, à l’abri des importuns, les habitants de ces fermes éparpillées entre Béarn et Soule, dans le seul but de se rappeler que la vie en communauté organisée marque le  passage de la horde sauvage à la société humaine.


La messe achevée, une douzaine d’adolescents entourent Monsieur le Maire, forment une sorte de haie d’honneur autour du monument aux morts et après le dépôt de la gerbe rituelle prononcent, chacun à leur tour, les noms inscrits sur le marbre. « Mort pour la France ! » - (et peut-être à 20 ans à peine, pour que nous puissions aujourd’hui nous réjouir dans la paix…) Minute de silence, Marseillaise, et les jeunes tout empreints du sérieux requis par cette liturgie républicaine, regagnent l’assemblée.


Et c’est alors que je me suis surpris à penser à tous ces enfants de France qui ne connaissent de la République qu’une scolarité chaotique et sans avenir, une défiance instinctive vis-à-vis de toute autorité quand ce n’est pas un affrontement recherché avec les  forces de sécurité suivi de quelques passages devant la justice qui ne sait quoi leur proposer. Adeptes inconscients d’une ignorance généralisée de l’histoire et de la finalité des grandes institutions du pays et absents résolus de tous les rendez-vous citoyens, allez donc leur parler des valeurs de la République ou de la démocratie !


Les jeunes adolescents d’Angous qui, espérons-le, renouvèleront encore ce geste, se souviendront un jour de leur timide « appel aux morts » et de leur participation à l’histoire de leur village et de leur pays. Accepteront-ils de prendre la relève de leurs parents qu’ils ont vu se dévouer durant la journée au service de la communauté villageoise ? Se rappelleront-ils que le célébrant, après avoir commenté le fameux « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », leur a dit : « L’avenir de la société sera un jour entre vos mains. Ne faites jamais de César un Dieu ; ne faites jamais de votre Dieu un César. » ?




05 octobre 2017

« La foi qui reste… »



Après nous avoir fait réfléchir sur les grands changements qui affectent la société actuelle grâce à la publication de nombreux ouvrages de référence, Jean Claude Guillebaud nous invite à entrer dans son propre univers. Dans « Comment je suis redevenu chrétien », paru en 2008, il nous avait fait part de son itinéraire de croyant. C’était celui de tous ces jeunes intellectuels qui s’étaient éloignés de la Foi de leur enfance. Elle leur était apparue comme insignifiante, vieillie et totalement décalée par rapport aux enjeux  inédits que posait l’histoire contemporaine. Mais c’était sans compter sur l’honnêteté intellectuelle de celui qui, pas à pas, se laissait interroger par la persistance du fait religieux que l’on ne pouvait pas réduire à des phantasmes pré scientifiques et par la nouveauté que la rupture  du Christianisme introduisait dans l’histoire des religions et des civilisations. De proche en proche, la démarche de la raison atteignait le seuil de la Foi.

Aujourd’hui, le « redevenu chrétien » s’interroge. Dans son dernier ouvrage « La foi qui reste (1)», il se demande comment celle-ci peut encore subsister.  Ignorée et souvent vilipendée par la majorité des « bien-pensants » actuels, l’Eglise, qui est chargée de la transmettre, est accusée de tous les péchés du monde et prête souvent le flanc aux critiques pour son manque de cohérence avec l’Evangile dont elle se veut pourtant le héraut. Il faut croire que la transmission de la Foi qui emprunte parfois des voies inédites mais toujours imparfaites n’est pas notre seule affaire. Il y a 50 ans, déjà, le pape Paul VI, dans une encyclique célèbre, faisait remarquer que l’Esprit Saint était le premier et principal agent de la mission.

Notre vieille histoire peut rallumer  notre espérance. Nos ancêtres dans la Foi que sont les prophètes d’Israël avaient déjà expérimenté que tant qu’un « petit reste » du peuple des croyants subsistait, rien n’était perdu. La Foi persiste, affirme Guillebaud, parce qu’elle repose sur une expérience qui résiste à tout et qui recommence chaque matin : « une promesse de l’aube, une joie, une confiance, une route ardue aussi… »

(1) ed l’iconoclaste