01 juillet 2020

Après virus

Tous y pensent à cet « après » virus. Beaucoup pour tourner la page et ouvrir le chapitre « vacances , d’autant plus qu’elles seront comptabilisées comme un acte de civisme à haute valeur ajoutée eu égard au sauvetage social et financier de l’économie touristique ; un bon nombre pour mettre les bouchées doubles afin de rattraper le retard accumulé et de retrouver le niveau de production et de bénéfices antérieurs  ; quelques-uns pour régler leurs comptes avec la carence supposée des responsables  politiques qui auraient failli à leur mission ; d’autres, enfin, redoutent la casse sociale dont ils seront les victimes sans perspective de remettre rapidement le pied à l’étrier.
Peu nombreux, sont ceux qui osent changer de registre. Ayant profité de la pause « imposée » pour réfléchir au sens que prendra cet « après », oseront-ils endosser l’habit démodé du prophète ?

Le prophète biblique, contrairement à ce que l’on croit, ne prédit pas l’avenir. C’est un croyant qui ausculte le présent dans le miroir de la Torah qu’il considère comme Parole de Dieu. Ce faisant, il se hisse au niveau de la perspective divine qui transcende le temps. Aussi, quand il profère une parole pour le présent, elle peut servir à interpréter le passé comme l’avenir. Il est plus un prédicateur qu’un « prédicteur ».

Fort du patronage de cet illustre modèle et bien conscient de notre myopie, essayons donc une méditation au présent.
- Posons un premier principe : « après » nous échappera toujours. Qui aurait prévu la pandémie actuelle un an avant son apparition ? Alors, avançons prudemment.
- Le monde, que nous considérions avec un naïf enthousiasme comme notre village, a, semble-t-il, été touché par deux virus : le premier est celui que les grecs appelaient « l’hubris », la démesure ; le deuxième, celui de la mort, nommé Covid19. Aux yeux de nombreux penseurs cette pandémie nous a démontré que les deux étaient liés comme la cause à l’effet. Une exploitation sans frein de la terre liée à une interdépendance mondiale nécessaire à un progrès prétendu infini, a révélé la fragilité radicale de la planète. 

Les sages grecs, qui considéraient l’harmonie du cosmos comme le signe de la perfection à imiter, ne supportaient pas l’excès, ennemi du bien. Plus ou moins intoxiqués par les annonces d’un paradis informatisé voué à l’usage intempérant  d’un humain réparé et immortalisé, nous avions expulsé le plus loin possible l’idée de la mort. Et voilà qu’un petit caillou dans la chaussure de l’histoire glisse le « scrupule », l’hésitation, sous le pied. Dans notre triomphale marche en avant, nous trébuchons.
Entracte pour les uns, panne générale pour les autres, ce confinement a ouvert tous les esprits aux questions qui n’ont pas l’habitude d’encombrer les gazettes. Entre autres, celle de l’approche du réel alors que le virtuel a envahi le quotidien ainsi que celle du statut de l’autre entre respect de la distance et proximité chaleureuse. Mais cet épisode inédit nous a engagés à nous reposer la question redoutable de la nature même de l’homme. Un être acculé à assumer, en même temps, les dimensions apparemment contradictoires  qui le composent: celle du fini et de l’infini en passant par celle de la limite.

Jusqu’à une époque récente la loi de la terre et du ciel s’imposait à l’homme paysan. Sa propriété était bornée et le décalogue sous sa forme religieuse ou laïcisée fixait le permis ou le défendu. Le cycle des saisons scandait le temps et  laissait entrevoir la mort comme inéluctable et nécessaire. Le cadre de son existence était fixé dès sa naissance et il n’aurait que de rares occasions de s’en échapper.
Au cours des deux derniers siècles, ce temps et cet espace ont explosé et l’horizon de la société humaine s’est ouvert sur l’infini. Prise  par une sorte d’ébriété (hubris)  l’inventivité des hommes s’est ingéniée à faire sauter toutes les barrières (ces tabous si méprisés !) en même temps qu’elle a anesthésié toute lucidité. La loi, toujours à la remorque des expériences nouvelles, échoue à encadrer les excès et s’essouffle à poursuivre les conduites générées par ledit progrès. On a bien cru que la raison prendrait le relais de la nature et des religions afin de nous contraindre à poser des limites à cette course à l’aveugle. Mais, contrairement à ce que croyait Descartes, l’homme a largement démontré qu’il n’est pas un « animal raisonnable ».
Par contre, il reste un « animal capable d’infini » et c’est cette qualité qui peut expliquer le  besoin irrésistible exprimé dans cette recherche incessante du « plus ». Hélas, il se trompe de registre. Sa soif d’infini ne sera jamais étanchée par l’accumulation des biens et de l’avoir. Celle-ci n’a pas d’autre résultat que d’obstruer l’embouchure de ce désir et n’a d’autre destin que l’obésité et l’implosion finale. Le sceau de l’infini doit changer de champ d’application.

C’est ici, peut-être,  qu’il faut revenir à la genèse de la tradition judéo chrétienne. L’homme, nous dit la Bible, a été placé par le Créateur dans un Eden, mot d’origine persane qui désigne un jardin clôturé. Cette limite évitait à Adam de retomber dans le gouffre des eaux habitées par les monstres marins. Les vieux jardins des hameaux de montagne pentus laissent encore entrevoir les traces de ces murets défensifs et qui, en outre, retenaient la terre du mauvais penchant. Autre limite imposée : tu ne toucheras pas au fruit de l’arbre qui m’est réservé. Autrement dit, tu ne te prendras pas pour Dieu car tu n’es pas le propriétaire du jardin. Tu ne dévoreras pas tout, tu préserveras l’avenir. Ces limites fixées, je te confie un objectif exaltant : tu seras à « mon image et à ma ressemblance », ni plus, ni moins ! Et voilà la dimension d’infini  qui va désormais traverser l’homme non pas malgré mais grâce aux limitations qui l’empêchent de dévier.




 Le « monde d’après » sera un monde volontairement limité ou ne sera pas. Mais ces limites ne seront acceptables que fécondées par une approche renouvelée de l’Infini. Il nous reviendra de considérer ces limites non comme un interdit castrateur de nos potentialités mais comme une blessure s’ouvrant à la fécondation du sang, de l’eau et de l’Esprit de l’Infini. Le prophète Malraux avait bien dit que le 21ème siècle serait spirituel ou ne serait pas.

Si le monde de demain ne veut pas donner raison aux collapsologues , il ne pourra plus être celui du « trop » rejetant ses déchets sur des populations poubelles, ni celui du « pas assez » provoquant les déplacements migratoires. Il sera celui des équilibres mesurés et le contrat entre égaux en sera l’outil ordinaire.
Il faudra bien, alors, consentir à changer de modèles et de références : trouver son bonheur dans la simplicité, la lenteur, le local, le silence, l’échange gratuit, la valeur des choses et du lien ; dans la distance de l’attrait et non du retrait ; dans l’attention portée à chacun, au « rien du tout », à l’invisible ; dans l’acceptation de ne pas tout connaître, tout posséder, tout « marchandiser ». N’avons-nous entendu parler ces derniers jours du « marché de la culture » !





Si nous n’avons comme seul objectif que celui de reconstituer « l’avant » et de profiter encore plus des années qui sont « devant », alors nous risquons de précipiter la fin. Certains s’y préparent sérieusement et, si c’est le cas, les survivalistes auront eu raison. Mais n’oublions jamais qu’au-dessus du déluge un arc-en-ciel se dessina aux yeux de Noé.

Nos dirigeants auront-ils l’audace de monter sur la nacelle de l’arche ? Notre espérance sera-t-elle assez forte pour nous tenir éveillés afin d’apercevoir les pâles couleurs qui nimberont le berceau d’un monde nouveau ?

Jean Casanave
Le 19/06/2020 en la fête du cœur transpercé d’où coula le sang, l’eau et l’esprit d’un Infini amour.

27 juin 2020

Retour du réel



Un appel téléphonique après la première étape du déconfinement. Il s’agit de Cécile (50 ans) qui a retrouvé le chemin de la Foi à l’âge de 35 ans et qui, dans l’enthousiasme de sa conversion, n’a pas ménagé sa peine pour se former et s’intégrer dans la communauté chrétienne.
-    « J’ai passé plus deux mois à me nourrir des eucharisties proposées par les dominicains et les assomptionnistes à la TV ou sur internet et je me suis régalée. Une liturgie sobre et belle à la fois, un déroulement sans bavure, des chants splendides, et des homélies enfin enrichissantes ! Je viens de retourner dans ma paroisse et j’ai retrouvé tout dans le même état qu’avant avec, en plus, une ambiance lugubre, une assemblée masquée et comme accablée. C’était triste à en pleurer. Mais le pire, c’est qu’après avoir reçu le corps de Christ sacramentellement, je n’ai même pas ressenti cette communion que j’éprouvais devant mon écran. Je trouve que c’est grave ! Je ne sais plus quoi faire ! »

Que lui dire si ce n’est que nous sommes tous à la recherche d’une liturgie parfaite dans une Eglise parfaite. Sauf que ce cérémonial ne me dit plus rien, qu’au moment de la consécration mon voisin éternue et crache ses poumons, que la canne de Marie-Jeanne s’étale sur le dallage, que les enfants de chœur gesticulent sans arrêt, que l’animateur entonne trop bas, que le curé s’adresse à nous comme à des gamins et ainsi de suite. « Autrement dit, Cécile, il n’y pas de fraternité vraie et réelle hors de ce réel là. Celui qui nous fait mal, celui qui nous déçoit, celui qui nous blesse. Le plus gênant dans notre foi est bien le mystère de l’Incarnation et ses limites.

Et, souviens-toi encore, qu’au moment de la cène, il y avait autour de la table un futur traitre, un renégat en puissance, un incrédule (Thomas) et quelques autres  « au cœur lent à croire et sans intelligence » qui détaleront au dernier moment. Jésus n’a pas changé de chaîne ou de site pour voir s’il pouvait compter sur une équipe au top niveau.

Mais que cela ne t’empêche surtout pas de chercher, avec tes frères chrétiens, à vivre le repas du Seigneur « en Esprit et en Vérité » même s’il faut « renverser la table » mais surtout les cœurs. Bel été pour toi ! »



04 juin 2020

Village au fond de la vallée (1)




Une cloche sonne


 « Une cloche sonne, sonne, elle chante dans le vent, obsédante et monotone … » l’abbé Jean (Jaun Erretora) s’en est allé !
Ce n’était pas un prêtre d’hier mais d’avant-hier (92 ans) et, paradoxalement, totalement d’aujourd’hui. De jeunes séminaristes, les prêtres de demain, le visitaient parfois, reconnaissant en lui, l’image du vrai pasteur. A l’annonce de sa mort un grand vide s’est ouvert au cœur même du village et dans celui de tous ses paroissiens. On connaissait certes son grand âge, on pardonnait ses travers car il était là, toujours là et depuis longtemps. Il n’encombrait pas les réseaux sociaux, n’était pas débordé par les fake news, ne s’énervait pas devant son ordinateur… : il n’en avait pas ! Par contre, s’il y en avait un qui « sentait le troupeau », c’était bien lui. De ces villages de montagne, il connaissait chaque ferme, chaque famille. Il en avait partagé les inquiétudes quand la vie rude du berger n’attirait plus les jeunes et quand la désertification paraissait inexorable. Mais il avait tenu bon. Puis, les vents avaient tourné. Quelle n’avait pas été sa joie de pouvoir encourager et accompagner quelques pionniers qui avaient pris en main leur destin, pétris qu’ils étaient de l’amour de leur terre et de leur culture chantée dans leur langue et habitée par leur foi. La silhouette familière  de leur curé au verbe haut et au grand béret plat allait manquer dans le paysage. Mais plus que cela ! C’était cette sagesse paysanne affinée au moulin de l’Evangile qui risquait de s’effacer, cette sagesse en sabot  qui n’a rien à envier à celle des studios branchés.


« Qu’allons-nous faire ? Vu la situation actuelle du clergé nous n’aurons plus de prêtre, que deviendra notre église ? » se demandaient certains à la sortie des obsèques.
Alors, une voix se fit entendre : « Vous ne me direz pas qu’une vallée qui a su redresser en sa faveur le destin qui la condamnait à l’oubli  ne sera pas capable  d’animer sa communauté chrétienne si votre foi est encore vive. Rappelez-vous ce que firent les Apôtres  après la mort de Jésus. Ils n’attendirent pas qu’un successeur de Judas leur tombe du ciel. Ils en désignèrent un. Ensuite, ils s’assemblèrent autour de la mémoire du Seigneur dans la prière et l’entraide communes et les Apôtres vinrent soutenir et authentifier leur démarche. Après deux mille ans de Christianisme, vous êtes bien capables d’en faire autant que nos premiers aînés ! » Ils reconnurent cette voix ferme et chantante. Elle venait du porche de l’église qui abritait désormais la trace de leur curé devenu un homme nouveau.

« Une cloche sonne, sonne, sa voix d’écho en écho, dit au monde qui s’étonne (une Eglise) s’ouvre au jour…Village au fond de la vallée…»




(1) Les Aldudes en Pays Basque

22 mai 2020

Merci qui ?





On nous a demandé sur tous les tons de profiter du ralentissement général de nos activités pour retrouver le temps de savourer les choses simples de la vie. Nombreux sont ceux qui en ont profité pour franchir le pas du remerciement. « Merci » est bien l’un des premiers mots que nous avons appris mais dont l’usage spontané a toujours demandé un certain entraînement. Les citadins l’ont réinventé magnifiquement et collectivement tous les soirs à 20h.
 Un merci individuel, oral ou mental, n’est-il pas le bienvenu, tous les matins en nous levant, pour ce sommeil réparateur et pour le prodigieux mécanisme vivant de notre corps qui continue son travail nocturne sans l’accord de notre volonté consciente ?
Merci pour cette journée nouvelle qui nous est accordée, pour la compagnie indispensable de nos proches qui nous oblige à rester des « humains ». Merci pour ce monde de lumière et de couleurs : ces bleus de l’ancolie et du myosotis des fossés, cette palette de verts qui revêt prés et forêts, ce festival flamboyant des premières roses qui éclatent au soleil.  Merci pour la pie jacassière et le clapotis discret du ruisseau. Merci pour cet air à respirer exhalant les fragrances printanières. Merci pour ces gestes d’attention et de solidarité qui embaument la monotonie des jours. Liste inépuisable et renouvelable de mercis, simples et variés, adaptés à toutes les situations et proférés à volonté !
Merci qui ?
A la vie avec un grand V disent certains, aux forces cosmiques, à la nature, au grand Tout pour d’autres. Merci au donateur inconnu pour ne pas faire de jaloux !
Suzon, la maraîchère, redressait son dos cassé par le binage d’un long sillon. La splendeur des Pyrénées lui sautait aux yeux, lui arrachant un « Merci mon Dieu !» .
Tous les matins, Danièle, pensive, laisse défiler les visages des êtres chers, présents et absents, et ajoute un « Merci à toi, notre Père ».
Ce « Dieu Père » restera pour une part le grand donateur inconnu car inconnaissable à portée humaine. Mais Celui dont on nous dit qu’Il reflétait son Image a condensé sa vie en un suprême merci appelé Eucharistie. Alors, en l’absence du rite et unis à Lui, faisons de nos mercis le pain quotidien de la messe la plus simple et la plus gratuite qui soit.



01 mai 2020

Des prêtres et du virus



Surpris par le vide qui s’ouvrait sous leurs pieds, terrifiés par un emploi du temps vierge de réunions, d’offices, de préparations, de permanences et de rendez-vous, certains confrères se sont jetés avec une sorte de frénésie sur les réseaux sociaux qui avalent tout ce qu’on leur donne, de bon ou de mauvais goût. Le retraité du ministère ne peut qu’être admiratif de la débauche d’initiatives et de la créativité débordante qui se sont emparées des presbytères durant cette période de retrait forcé. L’illettré du jargon informatique et l’analphabète des applications diverses applaudit à l’agilité digitale de tous ceux qui, en un tour de main, transforment l’autel de la messe en studio TV et le site paroissial en église portative. Il se souvient néanmoins du verdict sans appel de son professeur de français qui notait en marge de ses rédactions en panne d’inspiration, un cruel : « remplissage ! »
La fête des Rameaux 2020 restera dans les annales des innovations liturgiques. En matière de bénédiction en drive ou à domicile, à coups de goupillon ou de pistolet à eau, on a à peu près tout vu. Dans cette surenchère de scoops, il est curieux que personne n’ait songé à employer un drone cracheur d’eau bénite survolant les balcons verdoyants au son d’un superbe Hosanna! Les pasteurs américains y auraient pensé s’ils avaient été confinés.

Beaucoup d’autres prêtres et peut-être, aussi, les mêmes, souhaitons-le, ont essayé de se rendre utiles en manifestant de bien des manières leur solidarité et leur attention à ceux et celles qui étaient les plus exposés et les plus démunis. Ils ont alimenté des partages de textes, de méditations, d’intentions de prière. Ils ont profité de ces jours calmes pour eux-mêmes mieux prier et pour dégager l’essentiel de l’accessoire. Qu’ils en soient loués ! Cet essentiel, notre Pape l’avait rappelé dans sa première lettre : « Le temps est supérieur à l’espace ». N’allons-nous pas trop vite en besogne en occupant le terrain, en inondant les réseaux sociaux sans prendre suffisamment la peine  de nous inscrire dans l’histoire et la culture du peuple auquel nous sommes envoyés, de humer et de nous imprégner des changements de mentalité  que cette crise a déjà provoqués en profondeur dans notre société ?        
   
Mais ce qui a le plus intrigué le chroniqueur qui fait toujours partie de la confrérie, c’est cette sorte de volupté  qui émanait des acteurs de ces mises en scène. Il faut croire que la mode des selfies a créé une sorte d’addiction dans les membres du clergé. Rien de plus normal que de se servir des moyens de communications pour laisser retentir la Bonne Nouvelle, mais l’omniprésence du prêtre et l’absence des représentants de la communauté chrétienne laisse songeur !

Autre sujet d’étonnement, cette précipitation à vouloir à tout crin recommencer  « comme avant » au point d’interpeler le gouvernement sur cette situation d’urgence spirituelle. Oui, cette période nous a appris que les signes quels qu’ils soient sont indispensables à la vie. Oui, le confinement total est mortifère. Oui, on peut déplorer la suppression des offices centraux de la Semaine Pascale. Non, le signe virtuel interchangeable et modelable à souhait ne saurait remplacer l’affrontement de la réalité des personnes vivantes car dans ce corps à corps,  il en va de l’Incarnation elle-même ! 
Mais a-t-on vraiment pris le temps d’écouter l’appel que nous lancent nos églises vides ? Allons-nous encore continuer à piaffer d’impatience ou inventer d’autres ersatz du culte dominical ?
Pourquoi, plutôt, ne pas mettre à profit ces quelques jours qui nous séparent de la « reprise » pour lancer un sondage parmi les paroissiens : « Qu’est-ce qui vous a le plus manqué pendant ce confinement ?
En l’absence d’Eucharistie, avez-vous été le plus privé de la dimension fraternelle de la communauté ? Du partage de la Parole de Dieu ? De la Communion ? Et quelques autres questions de ce type…
Nous aurions certainement bien des surprises et les conseils paroissiaux auraient matière à réfléchir et à réagir !

Un théologien tchèque, Tomas Halik résume la situation en ces termes : « Nous pouvons, bien sûr, accepter ces églises vides et silencieuses comme une simple mesure temporaire bientôt oubliée. Mais nous pouvons aussi l’accueillir comme un kairos – un moment opportun « pour aller en eau plus profonde » dans un monde qui se transforme radicalement sous nos yeux. Ne cherchons pas le Vivant parmi les morts. Cherchons-le avec audace et ténacité, et ne soyons pas surpris s’il nous apparaît comme un étranger. Nous le reconnaîtrons à ses plaies, à sa voix quand il nous parle dans l’intime, à l’Esprit qui apporte la paix et bannit la peur. » (1)
Merci aux prêtres qui soigneront patiemment les racines au lieu de gratter  fébrilement la surface !

(1) Site Hebdomadaire La Vie 24 04 2020

21 avril 2020

Seul et en bas




Place Saint Pierre Rome. Une petite pluie de printemps lave le dallage luisant. L’homme en blanc s’avance. Le visage grave, la démarche pesante, écrasé par le silence. Appuyé sur un Simon de Cyrène, il gravit quelques marches. Il prie.
Il prie sur un vide béant. Seul. Seul et en bas. Lui, le locataire du balcon prestigieux de la haute basilique, est descendu. Il est descendu sur le parvis, au ras de nous ; il a marché comme nous, cherchant un appui et nous ne sommes pas là. Nous sommes au fond de nos abris, tétanisés par la tempête, effrayés par le virus meurtrier. Un masque de méfiance barre notre visage, à distance du regard inquiet de l’autre bâillonné. La Chine, l’Italie, la Corée, l’Espagne, la France paient un lourd tribu à la pandémie. Les Etats-Unis suivent comme le reste du monde. L’Inde tremble. L’Afrique attend, résignée…

L’épidémie a soulevé une immense vague déferlante d’images, de sons, de mots, de lettres. Les hommes, réduits à l’impuissance, ont dégainé leur arme spéciale : La parole. Elle rassure : « Je suis vivant !». Elle fait le lien, brise la solitude: « Tu n’es pas oublié ! ». Elle nomme l’ennemi, lui donne un visage, le regarde dans les yeux : « Tu seras vaincu ! ». Elle transmet le message que chacun croit essentiel : « Je n’avais pas tout dit de moi, je vous livre cette parole au cas où ! ». Suprême recours de la parole humaine !
Des hommes et des femmes de toutes conditions, de toutes opinions et religions ont lâché les rênes de leurs idées, commentaires, analyses, invectives, cris de rage ou chansons. Leurs textes ont circulé en boucle. Ils parlent de confiance à faire ou à ne pas faire aux spécialistes, aux responsables, aux consignes données, à la force de la vie et même à la peur qui trouve des solutions là où il n’y avait que problèmes. Ils disent leur solidarité avec tous ces soignants et autres combattants qui débordent de courage et de générosité. Tous en appellent à l’espoir à l’exemple de cette religieuse italienne qui a composé cette hymne inspirée à la « speranza ».


Et le vieil homme, les yeux clos, habité par les multitudes, a laissé longtemps résonner tous ces appels angoissés, ceux de cette scénariste française, de ce théologien tchèque, de cet écrivain tchadien. Il a égrené le chapelet de ces innombrables initiatives qui réduisent les distances, donnent du réconfort et se répètent à l’infini sur cette planète, à la fois tremblante et souriante. Et voilà qu’au plus profond de lui, il tressaille de joie, convaincu plus que jamais qu’une certaine Eglise, organisationnelle, auto référencée, sûre de son pouvoir, va s’effacer. Seul, sur la place vide, il est persuadé que désormais sur cet océan de paroles compétentes ou dérisoires, rassurantes ou effrayantes, l’Eglise ne sera plus une bouée mais un phare. Un phare qui donne à entrevoir non seulement un avenir mais un au-delà, qui signale non seulement un sauvetage accompli mais un salut à accueillir. Sans ce phare, planté dans la tempête, les hommes délivrés du péril immédiat mais privés d’une autre perspective que celle d’une mort prochaine, chercheraient à profiter encore plus de cette vie précaire et retomberaient dans leurs errements mortifères.

Voici qu’à son tour, il parle. Et le vide avale son discours comme un gouffre la cascade. Il renvoie à ses frères humains l’écho de leurs paroles mais en décalé. Il a entendu « confiance », il répond « foi » ; il a compris « solidarité », il invoque la « charité » ; il a reçu « espoir », l’écho renvoie « espérance ». Ce sont les mots des hommes mais passés par les lèvres du Christ, puisés dans le cœur de Dieu. Mots d’une autre dimension qui poussent notre horizon au-delà de la ligne sombre de la peur et de la mort. La Foi donne la main à la confiance mais n’exige ni preuves et ni conditions requises. La Charité se répand en solidarité mais sans réciprocité attendue. L’Espérance prend le relais de l’espoir quand celui-ci défaille. Trois mots qui cassent nos certitudes comme le virus l’a fait de nos habitudes.

C’était le 27 mars 2020. La colonnade du Bernin, interdite aux habitués des vertus théologales, ouvrait ses bras immenses au monde entier pour lui donner l’accolade. La Parole de François reprenait en trois mots les cris et les murmures de tous ceux et celles qui, revenant sur eux-mêmes, réinventaient la vie de maintenant et d’après. La place Saint Pierre était vide, le pape était seul. Ce jour là, il sentit le souffle provoqué par cet ouragan de paroles tournoyer dans les labyrinthes de pierre. Il entrevit des langues de feu scintiller dans l’obscure basilique. L’Esprit avait allumé le détonateur de la prise de parole dans la Ville et dans le Monde.
Revenu chez lui, il songea à promulguer l’ouverture d’une Année Sainte dédiée à la refondation de notre humanité. 

18 avril 2020

La mort peut nous confiner mais ne peut pas nous anéantir



Il paraissait bien grand ce cimetière de village en ce matin de printemps. Une petite poignée d’affligés accompagnaient une mère et grand-mère, nonagénaire, jusqu’à sa dernière demeure. Ils auraient bien voulu se serrer les coudes mais c’était interdit. Ils étaient doublement peinés. Non seulement par la perte de leur être cher mais aussi par le service réduit imposé par l’épidémie. Le contraste était saisissant entre la longévité d’une belle et riche vie et la brièveté de l’au-revoir. Combien de Berthe, de Rose et de Félix qui ont vécu sans tapage sont partis sans bruit ces temps-ci !
« Ainsi va la vie ! C’est la vie ! » entendons-nous quand la mort donne rendez-vous aux plus âgés d’entre nous. Ce genre de formule a quelque chose de choquant tellement elle paraît inadéquate en pareille circonstance. C’est la vie ou c’est la mort ?
La pandémie actuelle nous oblige justement à ne pas trancher. Elle nous rappelle douloureusement qu’il n’y a pas d’un côté la vie et de l’autre la mort mais que c’est bien la vie qui est porteuse de mort. Au lieu de distinguer l’une et l’autre, ne pourrions-nous pas plutôt parler d’une vie mortelle (la nôtre) par rapport à une vie éternelle ? Si la vie vivante porte en elle-même sa mort, pourquoi la vie mourante ne porterait-elle pas une autre vie ?

C’est ce que le Christ est venu nous rappeler  quand, après son passage au  tombeau, Il s’est révélé comme vivant. La mort n’avait pas pu anéantir la vie divine qui l’habitait de toute éternité, vie qu’Il avait déjà entièrement donnée. Il en est de même pour nous. Nous croyons que nous ressusciterons parce qu’il y a en chacun de nous une part de l’Esprit de Dieu, l’âme, détériorée, parfois abîmée  par notre péché mais que notre Foi au Christ a régénérée par le baptême. Grâce à ce germe indestructible, après la disparition de ce qui en nous est corruptible, nous serons baignés, comme par un second baptême, dans la vie divine. Et tout ce qui aura contribué à notre identité de fils de Dieu, tout ce qui aura composé et nourri notre vie et notre personne, c’est-à-dire la création tout entière, constituera ce monde nouveau que nous appelons le Royaume  de Dieu.
Si le monde visible est confiné, privilégions l’invisible et accueillons en nous l’homme nouveau celui de la Pâque nouvelle !