05 octobre 2017

« La foi qui reste… »



Après nous avoir fait réfléchir sur les grands changements qui affectent la société actuelle grâce à la publication de nombreux ouvrages de référence, Jean Claude Guillebaud nous invite à entrer dans son propre univers. Dans « Comment je suis redevenu chrétien », paru en 2008, il nous avait fait part de son itinéraire de croyant. C’était celui de tous ces jeunes intellectuels qui s’étaient éloignés de la Foi de leur enfance. Elle leur était apparue comme insignifiante, vieillie et totalement décalée par rapport aux enjeux  inédits que posait l’histoire contemporaine. Mais c’était sans compter sur l’honnêteté intellectuelle de celui qui, pas à pas, se laissait interroger par la persistance du fait religieux que l’on ne pouvait pas réduire à des phantasmes pré scientifiques et par la nouveauté que la rupture  du Christianisme introduisait dans l’histoire des religions et des civilisations. De proche en proche, la démarche de la raison atteignait le seuil de la Foi.

Aujourd’hui, le « redevenu chrétien » s’interroge. Dans son dernier ouvrage « La foi qui reste (1)», il se demande comment celle-ci peut encore subsister.  Ignorée et souvent vilipendée par la majorité des « bien-pensants » actuels, l’Eglise, qui est chargée de la transmettre, est accusée de tous les péchés du monde et prête souvent le flanc aux critiques pour son manque de cohérence avec l’Evangile dont elle se veut pourtant le héraut. Il faut croire que la transmission de la Foi qui emprunte parfois des voies inédites mais toujours imparfaites n’est pas notre seule affaire. Il y a 50 ans, déjà, le pape Paul VI, dans une encyclique célèbre, faisait remarquer que l’Esprit Saint était le premier et principal agent de la mission.

Notre vieille histoire peut rallumer  notre espérance. Nos ancêtres dans la Foi que sont les prophètes d’Israël avaient déjà expérimenté que tant qu’un « petit reste » du peuple des croyants subsistait, rien n’était perdu. La Foi persiste, affirme Guillebaud, parce qu’elle repose sur une expérience qui résiste à tout et qui recommence chaque matin : « une promesse de l’aube, une joie, une confiance, une route ardue aussi… »

(1) ed l’iconoclaste

15 septembre 2017

A la manière d’Isaïe, 6…


J’étais assis avec Bernard, un autre « Ancien des Jours », devant l’autel du temple qui nous avait vus, allongés sur la pierre, il y a cinquante ans, offrant nos jeunes vies au Seigneur Tout Puissant. Les chérubins tournoyaient, flammes à la main ; les séraphins voletaient dans leurs robes de lin ; l’encens montait à l’assaut des voûtes célestes ; le Grand- Prêtre suivait, vêtu de l’éphod étincelant, appuyé sur sa crosse dorée. La puissante corne de bélier résonnait sous les doigts de l’organiste chevronné.

Je regardais vers les hauteurs. Tout à coup, je vis descendant d’un chapiteau du transept comme une Voix. Elle avait figure humaine, ses yeux étaient des charbons ardents, sa traîne emplissait les airs. Elle avait deux ailes sur les côtés et deux autres sur le dos. Effrayée, elle criait un chiffre : « Vingt-cinq, vingt-cinq, vingt-cinq ! ».  Les voûtes craquèrent, les montants des portes vibrèrent, le sol trembla. Dans l’épouvante, je fermais les yeux. Elle se rapprocha de moi et je fus atterré. Elle hurla à mon oreille : « Si tu avais le pouvoir de soustraire de tes cinquante ans de sacerdoce, toutes les paroles superflues, les conversations creuses, les pensées sans intérêt, les rêveries vaporeuses, toutes les ruminations acides, les rancœurs recuites, les prières vides, bref tout le temps perdu , tu aurais encore vingt-cinq années à vivre devant toi ! »

« Malheur à moi, je suis un homme aux lèvres impures » pensais-je ! Accablé par cette évidente révélation, je me disais : « Que ferais-je de ce bienfaisant sursis, s’il m’était accordé ?  Je commencerais par rendre grâces pour tous les bienfaits reçus sans aucun mérite de ma part. Pour cela, je goûterais, chaque jour, l’un des 150 psaumes jusqu’à ce qu’il incruste mon cœur . Je demanderais pardon pour l’insondable légèreté des occupations que je me suis données et je relirais jusqu’à l’accablement le chapitre 34 d’Ezéchiel réservé aux mauvais bergers. Je mettrais au plus vite en application tout ce que j’ai enseigné aux autres et que j’ai moi-même négligé…

En fait, je ne ferais rien de tout cela. Je ne « ferais » plus… j’essaierais d’ÊTRE. »

Quand j’ouvris les yeux, la voix à la forme humaine avait disparu ; elle avait regagné les hauteurs célestes. Le Grand Prêtre s’approchait du bassin pour faire ses ablutions. Il purifiait les coupes et les plats du sacrifice. Les chérubins et les séraphins entonnaient des hymnes et des  cantiques : « Saint, Saint, Saint est le Seigneur ! » La foule du parvis s’étonnait et cherchait à comprendre le chiffre entendu. A mes pieds, je trouvais un rouleau. Je le déployais et je lus : « Fils d’homme, tu n’as plus aucun pouvoir. Je te donne cependant une occasion supplémentaire de te racheter. Envoie tes serviteurs sur les routes et les chemins. Invite tes proches et tes amis et ceux qui le souhaitent et viens fêter les trente ans du Service de la Formation Permanente des Chrétiens du Béarn et Benoît ton successeur, le 7 octobre en l’église St Pierre de Pau ».

On pouvait lire en note : «  Je te promets de pas perturber le sacrifice d’action de grâces car ce temple palois ne possède pas de colonnes sur lesquelles je puisse me percher. Et toi, les yeux levés vers la verrière du puits de lumière qui inonde l’autel, tu répéteras avec tes amis rassemblés :
pour ces 50 années, Merci ! »



09 juillet 2017

Humble



Le mot « humilité » a été employé à plusieurs reprises ces temps-ci. « Je servirai dans l’humilité » ont déclaré en substance, le Président de la République et le Premier Ministre. Et même « avec amour » avait ajouté le premier élu de la Nation !
Il y a les mots, il y a les images. Cette humilité proclamée s’est assez vite affichée dans les galeries de Versailles  et faufilée sous les ors de La République. Le Chef de l’État savait bien qu’aux yeux de beaucoup de ses concitoyens, sa fonction de devait pas se départir d’une certaine solennité et d’un prestigieux décorum.
Imagine-t-on, un Président, le soir de son élection déambuler dans les rues de la Capitale  sur le dos d’un ânon ? Les plus fervents partisans de la proximité avec le peuple crieraient, aussitôt, au ridicule ou au populisme déplacé.

Jésus de Nazareth, Lui, n’hésite pas à enfourcher le canasson du pauvre alors que l’animal noble, la bête de combat, attelé aux chars de guerre était le cheval. Il réalisait, en fait, le rêve du prophète Zacharie qui espérait l’avènement d’un prince de paix capable d’ouvrir les portes du Royaume de Dieu.

N’en déplaise aux nouveaux représentants de la Nation, cette annonce officielle de l’humilité placée au faîte du pouvoir n’a pas changé pour autant les habitudes du « vieux monde politique » qu’ils voudraient nous faire oublier. Leurs collègues issus des anciennes formations, rescapés du déluge électoral et de nouveau échoués sur les travées du Palais Bourbon, on vite repris leurs fâcheuses manières.
N’a-t-on pas remarqué, pendant le discours du Premier Ministre, ces députés consultant leurs messages ou tripotant leurs téléphones pendant que d’autres bavardaient ostensiblement, gesticulaient à la moindre contrariété ou, pire, vociféraient leur mécontentement. Comment demander à de jeunes élèves de respecter la parole de leur professeur ou de leur camarade, d’éteindre leur portable dans l’enceinte scolaire quand certains députés s’agitent comme des potaches énervés au moment où l’on envisage, entre autres, une réforme du système scolaire ?

 L’humble service de la Nation requiert d’abord le respect de l’autre et celui-ci exige un minimum de retenue sinon de tenue.

Certes, nous ne demandons pas  aux responsables politiques de rejoindre l’Assemblée à dos d’âne et d’avancer vers le supplice et la mort infligés malgré les vivats de leurs supporters. Mais pour le moins qu’ils ne nous offrent pas le spectacle affligeant de ces bavards impénitents, allergiques à tout autre discours que le leur.

 L’humble service commence par le respect de l’autre, encore faut-il avoir des motivations sérieuses pour le faire. Si l’autre n’est qu’un autre moi-même parmi une multitude de clones, je n’ai aucune raison  de m’effacer pour le laisser passer ou de me taire pour l’écouter. Si je considère l’autre comme « à l’image et la ressemblance » de Dieu Lui-même, alors mon humble service prend tout son sens. Il s’agit d’aider un frère à répondre du mieux possible à cette vocation divine inscrite en lui-même. Comment y parvenir si ce n’est en lui montrant qu’il vaut plus que ce qu’il croit être ou ce qu’il paraît ? Ces remarques sans prétention à l’adresse de certains hommes politiques voudraient procéder de ce simple désir de les croire plus grands que leur apparence. Quant aux nouveaux venus dans l’hémicycle, ils devraient s’en souvenir avant que les vieux démons ne viennent leur souffler que l’impolitesse et la vulgarité sont le gage de la popularité.

Chez moi le petit âne s’appelait le « ministre », le serviteur. Vous voyez bien qu’il y avait un lien entre l’âne de Zacharie et les gouvernants de tout poil !!





23 juin 2017

Elles s’en vont…


La rumeur a laissé place à l’annonce officielle : « Les sœurs de Navarrenx s’en vont ! ». Elles étaient établies depuis des lustres dans la cité des remparts. Les « Servantes de Marie » et les « Filles de la Croix » avaient essaimé dans tous les cantons du Béarn et du Pays Basque s’occupant autrefois des ouvroirs pour jeunes filles, des hospices pour vieux, hier des écoles et aujourd’hui des paroisses.

« C’est maintenant que l’on va se rendre compte de tout ce qu’elles faisaient ! ». Aussi actives que discrètes, elles étaient partout, comme ces abeilles passant d’une fleur à une autre en les frôlant légèrement, sans peser, sans s’installer :Visites des malades, préparation d’obsèques, inhumations, animations liturgiques, catéchèse, orgue, accueil des pèlerins, chapelet… Parce qu’elles étaient femmes, parce qu’elles étaient « les sœurs », combien de confidences ont-elles entendues, jaillies du cœur de mères et d’épouses et qui ne parviendraient jamais aux oreilles des curés avec lesquels elles ont collaboré, parce qu’ils étaient hommes et, peut-être, « parce qu’on ne dit pas ces choses là à un prêtre ».

Certes, elles ne consacraient pas le pain de l’autel mais elles avaient froissé et pétri les grains de cette pâte humaine et récolté à pleines mains toutes ces gerbes qu’elles avaient liées en une même offrande. Certes, elles n’élevaient pas la « coupe du salut » mais elles la remplissaient des larmes amères et des éclats de joie qu’elles recevaient dans leur calice de prière. Elles exerçaient le ministère du quotidien, de ce qu’en liturgie on appelle la « férie », ce qui n’est pas solennel, ce qui ne rutile pas, ce que l’on ne remarque pas.

« Tout ce qu’elles faisaient » ne dira jamais « tout ce qu’elles étaient ». Thérèse et Marie-Julie étaient avant tout «présence». Elles étaient tout simplement là, vigiles attentives à tous les besoins et à tous ces détails qui deviennent indispensables lorsqu’ils font défaut. Elles étaient là, aussi, « sentinelles de l’Invisible », comme cette petite flamme rouge, signal de « Celui qui est là » et qui nous attend. Bénies soyez-vous, ainsi que votre compagne Mayie et toutes vos sœurs !




02 juin 2017

« Du feu de Dieu ! »




L’Esprit Saint est le visage de Dieu le plus méconnu et pour cause. Autant le Père et le Fils se laissent caractériser (du moins le croyons-nous) dans nos catégories humaines, autant l’Esprit multiforme, empruntant la légèreté et la mobilité du souffle et du vent, nous échappe et nous file entre les mots. Hormis son coup d’éclat flamboyant lors de la Pentecôte, son efficacité se fait aussi discrète qu’indispensable. L’évangile de St Jean qui réduit l’évènement au seul fait que Jésus avant de les envoyer « souffle » sur les Apôtres, tend à confirmer cette présence à peine perceptible. N’est-ce pas là notre expérience quotidienne ? Pensons-nous à l’air que nous respirons à chacune de nos inspirations ?

Et pourtant, que seraient devenues l’histoire du salut et celle de l’Eglise sans cette action première et souterraine de la troisième personne de la Trinité ? Lorsque nous nous penchons sur l’origine et l’institution de l’Eglise, nous ne pouvons que rester dubitatifs  sur la solidité de sa constitution. Quant aux multiples péripéties scabreuses de son long parcours, elles auraient dû précipiter sa fin plutôt que son maintien durant  des siècles. Je me souviens encore d’un de mes professeurs inspiré de sociologie, dans les années 70, qui prédisait l’inutilité de l’Eglise à brève échéance, étant donné l’éclat de la lumière des sciences humaines qui allait rendre caducs tous les obscurantismes moyenâgeux. Par ailleurs, nous pouvons constater que  les déficiences du clergé, le manque de crédibilité des fidèles, l’accumulation des scandales n’ont pas encore tari les demandes d’admission  à la famille des chrétiens. Il faut croire que depuis des siècles, un agent efficace double le travail missionnaire des disciples et que la conversion dépasse la simple adhésion à une organisation  plutôt bancale.

Et à ceux qui insisteraient encore en me disant que les chrétiens sont de plus en plus marginalisés dans notre société, et que le Christ lui-même se posait la question de savoir s’il trouverait « encore la Foi sur la terre », je répondrais : « Combien étaient-ils aux jours décisifs du salut au pied de la Croix et près du tombeau ? » Nous ne sommes jamais à l’abri d’une Pentecôte…






13 mai 2017

Silence


Cette élection présidentielle nous a valu un tel déluge de mots, une telle marée de phrases enchevêtrées, échouées sur les plages de nos cerveaux, que le chroniqueur pris d’un  irrésistible besoin de silence, a failli rendre copie blanche. Encore eut-il fallu envoyer quelques mots d’explication au rédacteur en chef. Paradoxe absolu : nous en sommes réduits à devoir parler du silence et à ajouter des mots aux mots ! Ces ritournelles sur la démocratie déniée, bafouée par les adversaires mais restaurée désormais par le génie du ou de la candidat(e) au suffrage ; ces éloges de ce « grand pays qui est le nôtre » quand on veut toucher la fibre patriotique mais que l’on traite de « ce pays » lorsque l’on dénonce son inertie ; ces raccourcis ravageurs qui clouent au pilori de la formule assassine toute velléité d’appel à un renouveau ; ces trémolos sur le soin que l’on mettra à s’occuper du pauvre et de l’oublié ; tout cela aurait dû, aussitôt, échouer dans notre « corbeille » pour ne plus jamais quitter le tréfonds des illusions fanées.

Mais pourquoi donc continuons-nous malgré toutes nos déconvenues, à nous laisser emporter par cette diarrhée verbale ? Pourquoi restons-nous à l’affût de la parole qui fera tout basculer et qui entrera dans l’histoire ? Pourquoi irons-nous de notre commentaire comme si tous les autres ne suffisaient pas ? 


Peut-être parce que l’homme pressent que sa parole n’est pas une simple sélection de signes conventionnels destinés à communiquer, mais que parler l’engage. Et c’est pourquoi le silence est nécessaire pour que la parole puisse peser  son poids de vérité.




Il y a deux silences : celui de la fin de la phrase et celui du commencement. A l’image du récit biblique où la Parole créatrice n’intervient qu’au second verset, l’orchestre ne débute la symphonie qu’après le court instant où le chef suspend sa baguette avant de déclencher le mouvement. Le commencement de toute germination éclot du silence de la terre. Il y a, aussi, le silence final, celui qui laisse parler le geste, le regard, l’étreinte, la présence éprouvée.« Il est préférable de rester silencieux et d’être, que de parler et de n’être pas » disait déjà St Ignace d’Antioche.

Le silence, grande cause nationale!



21 avril 2017

Pour des temps incertains



On travaille, on s’agite, on voyage, on gagne sa vie, on fait des projets, on procrée, et on meurt. Ainsi va le cycle du temps court à visibilité réduite…
Et pendant ce même temps, les catastrophes s’accumulent, les guerres violent et tuent, les bombes éclatent, la nature s’épuise. C’est le rythme du temps long, celui d’une Histoire qui paraît sans avenir…
Certains élèvent des digues de protections en tout genre pour contenir la furie des eaux. D’autres construisent des bateaux remplis de leurs suffisances pour surnager. Rien n’y fait… Les murs, un jour ou l’autre, s’effondrent ; les esquifs comme les vaisseaux font naufrage. D’autres encore, se réfugient dans la parole et le commentaire. Ils cherchent les coupables. Ils accusent les autres et d’abord Dieu.
Enfin, il y a ceux et celles, qui dans le déchaînement des éléments, attendent et veillent. Qu’ils soient sur la digue ou sur le bateau, ils ne perdent jamais de vue l’horizon et usent leurs yeux à trouer les ténèbres.


Ils vivent comme s’ils voyaient l’invisible. Sur les branches noires et nues qui sortent des eaux, ils perçoivent de petites boursoufflures prometteuses de verdure. « Voyez le figuier ; quand vous voyez poindre les bourgeons ne dites vous pas que l’été approche ? ». Au milieu des vols lugubres des corbeaux qui croassent à la mort, ils distinguent la frêle colombe portant dans son bec le printemps d’un monde nouveau.
Qui aura raison ?
Celui qui se réfugie dans la cale remplie et compte ses réserves ?
Celui qui élève les murs et se cache derrière eux ?
Celui qui accuse Dieu et ses frères ?
N’est ce pas plutôt celui qui se tient sur le pont du navire et qui reste éveillé pour être prêt à accueillir Celui qui vient en marchant sur les eaux.
Tout semblait perdu pour les Apôtres ballotés dans la tempête du lac ; le tombeau était définitivement scellé pour les témoins de sa mort ; seules quelques femmes veillaient… Elles étaient prêtes à accueillir ce jeune homme vêtu de blanc qui leur dit : « N’ayez pas peur ! C’est moi ! »
C’est tous les jours, pour chacun de nous, que sonne l’heure du rendez-vous avec le Jardinier du matin de Pâques. C’est tous les jours que sa parole vient à nous comme une lampe qui brille dans notre obscurité !