Cabanoule
Un lieu-dit du Gard, perché au dessus d’Anduze. Le « Capelan du curé » surveille ce petit hameau qui bruisse encore des marches nocturnes et des assemblées secrètes des Huguenots pourchassés qui se réfugiaient dans leur « désert » tout proche. Chênes verts et pins sylvestres unissent leurs maigres forces afin de recouvrir les sentiers forestiers de leur bienveillance ombrageuse.
Pour y parvenir et en partant de l’Occident des Pyrénées, il faut changer de correspondance à Toulouse et Montpellier. Immenses gares grouillantes, pleines à craquer et vides à en pleurer. Des centaines de passagers se croisent sans un mot, sans un sourire, le regard fixe, comme si chacun flottait dans le vide, occupé à trouver son chemin parmi les autres humains inexistants. Ceux-ci pourraient être plus nombreux encore, puisqu’ils n’existent pas. Dans la brasserie quelques jeunes parlent. Les uns portent un uniforme de police, les autres celui des petits caïds des halls d’HLM. Le ton monte, la tension est palpable, le silence alentour se fait lourd de réprobations opposées, le groupe quitte les lieux. Le grand vide tourbillonnant s’installe à nouveau.
Cabanoule. Au terme d’un itinéraire aux noms fleuris, une vieille bâtisse transformée en petit monastère de « La paix Dieu » et onze religieuses cisterciennes. Et, tout à coup, la sensation d’une présence, d’un plein…mais léger, d’un silence… mais habité. Des pas feutrés, des portes qui ne claquent pas, des sourires, des regards vivants… des étudiants qui bûchent leurs examens, des sessionistes sérieux. Dès quatre heures et jusqu’à vingt heures les sentinelles silencieuses et priantes de cette combe sauvage veillent, accueillent, n’imposent rien. Seule la cloche rappelle : « Si tu veux chanter les psaumes… »
L’usager de la gare devenu spectateur de ce monde nouveau se pose alors la question : « La vie, la vraie, qui l’a trouvée ? Ces milliers d’automates planant au dessus d’eux-mêmes et des autres ou ces onze orantes dans leur solitude commune ? »
Et cependant, dans ces gares, dans ces métropoles urbaines, chacun cherche une présence et peut être d’abord la sienne. Une présence qui vienne combler le grand vide, rompre sa solitude immense et intime. C’est le moment de recueillir dans le silence léger les mots furtifs du Libre Passant : « Je suis le chemin… Comme je suis présent à mon Père, je puis être présent à toi…mais, seulement, si tu le veux. »
21 avril 2008
10 avril 2008
Vingt-Trois :
C’est le nom du cardinal de Paris. Il pose un diagnostic clair de l’Eglise de France. Elle est fatiguée, constate-il. « Mais plus que la lassitude quotidienne qui ne nous effraie pas (il parle des prêtres diocésains), ce qui pèse le plus lourd, c’est le sentiment, plus ou moins fort, d’être entraînés comme dans un tourbillon dont ni le sens ni le but ne sont clairs et de ne pas voir encore se lever la génération de nos successeurs. » Il a raison. Ce qui est lassant et encore plus énervant, ce sont encore ces propos sempiternellement rassurants qui incitent à rester dans le tourbillon et à s’étourdir suffisamment pour se donner au moins bonne conscience : « J’ai fait tout ce que j’ai pu, j’ai ramé comme un forçat sans changer de direction, sans remise en question de la navigation, Dieu s’y retrouvera… »
L’un des ces discours est particulièrement subtil. « De quoi vous plaignez vous les chrétiens ? La société civile, du moins en Occident, a fait siens les principes essentiels de votre religion. On se soucie des malades, on ne laisse pas les chômeurs sans allocations, on aide les mères célibataires, on éduque les enfants, on assiste les vieillards, on muselle les violents, on respecte les opposants. Bref, les droits humains sont une des préoccupations essentielles des citoyens et des gouvernants. L’Eglise a réussi puisque le message évangélique est passé dans les mœurs. Il est donc normal qu’elle se sente moins utile, qu’elle fasse moins recette. Ce qu’elle offrait autrefois sur les autels en exclusivité se retrouve sur tous les étals en sécularisé. ! » Ce genre de raisonnement rappelle l’espoir que faisaient naître les progrès de la science à la fin du 19ème siècle et que certains esprits éclairés formulaient ainsi: « Plus la civilisation se développera, plus vite la religion disparaîtra ! »
C’est oublier qu’une civilisation coupée de ses racines tombe très vite en barbarie. Ce sont bien des jeunes hommes d’un pays civilisé qui ont déployé une banderole insultante dans des tribunes d’un stade. Ce sont, certainement, des gens scolarisés dans l’école de la République qui ont saccagé le carré musulman d’un cimetière militaire. Sans fouiller dans le registre raciste ou haineux, ce sont bien des enfants de gentils parents qui ont continué leurs tours de manège tout près des médecins et pompiers qui s’affairaient à soigner d’autres enfants blessés par un de ces engins emballé : « Vous comprenez ils auraient été traumatisés et... ils avaient payé leur ticket ! » Ce sont même des personnes d’un certain âge qui n’arrêtent plus leur voiture lorsqu’un cortège conduit un frère humain au cimetière ; et encore moins lorsque le monument aux morts a la mauvaise idée de se situer au bord de la route, et que, le 11 novembre, quelques attardés égrènent les « morts pour la France » en souvenir de ceux grâce auxquels nous sommes là. Et que dire encore de ces dates de fêtes religieuses qui n’évoquent plus que départs en vacances, bouchons de la circulation, ripailles des enfants de Dieu. De quoi nous plaignons nous puisque Emmaüs évoquera pour quelques initiés un Abbé coiffé d’un béret et pour les autres le bric à brac du dimanche après midi.
Oui, il est plus que temps Monsieur le cardinal, de prendre au sérieux vos propos. Les prêtres sont lassés, mais les fidèles aussi, de tenir à bout de bras un paquebot surchargé de ravitaillement spirituel dont de trop nombreux passagers n’ont plus le goût. Il est temps de mouiller le bateau dans une crique abritée, de poser les rames, de prendre le temps nécessaire pour nous demander non pas comment perpétuer notre belle civilisation, mais comment l’évangéliser. Alors, « nous et l’Esprit Saint » nous allégerons la barque et, enfin, nous nous occuperons de jeter le filet…et tous les pêcheurs savent qu’il est moins fatiguant de tirer un filet plein à craquer que de passer le temps à laver le pont !
C’est le nom du cardinal de Paris. Il pose un diagnostic clair de l’Eglise de France. Elle est fatiguée, constate-il. « Mais plus que la lassitude quotidienne qui ne nous effraie pas (il parle des prêtres diocésains), ce qui pèse le plus lourd, c’est le sentiment, plus ou moins fort, d’être entraînés comme dans un tourbillon dont ni le sens ni le but ne sont clairs et de ne pas voir encore se lever la génération de nos successeurs. » Il a raison. Ce qui est lassant et encore plus énervant, ce sont encore ces propos sempiternellement rassurants qui incitent à rester dans le tourbillon et à s’étourdir suffisamment pour se donner au moins bonne conscience : « J’ai fait tout ce que j’ai pu, j’ai ramé comme un forçat sans changer de direction, sans remise en question de la navigation, Dieu s’y retrouvera… »
L’un des ces discours est particulièrement subtil. « De quoi vous plaignez vous les chrétiens ? La société civile, du moins en Occident, a fait siens les principes essentiels de votre religion. On se soucie des malades, on ne laisse pas les chômeurs sans allocations, on aide les mères célibataires, on éduque les enfants, on assiste les vieillards, on muselle les violents, on respecte les opposants. Bref, les droits humains sont une des préoccupations essentielles des citoyens et des gouvernants. L’Eglise a réussi puisque le message évangélique est passé dans les mœurs. Il est donc normal qu’elle se sente moins utile, qu’elle fasse moins recette. Ce qu’elle offrait autrefois sur les autels en exclusivité se retrouve sur tous les étals en sécularisé. ! » Ce genre de raisonnement rappelle l’espoir que faisaient naître les progrès de la science à la fin du 19ème siècle et que certains esprits éclairés formulaient ainsi: « Plus la civilisation se développera, plus vite la religion disparaîtra ! »
C’est oublier qu’une civilisation coupée de ses racines tombe très vite en barbarie. Ce sont bien des jeunes hommes d’un pays civilisé qui ont déployé une banderole insultante dans des tribunes d’un stade. Ce sont, certainement, des gens scolarisés dans l’école de la République qui ont saccagé le carré musulman d’un cimetière militaire. Sans fouiller dans le registre raciste ou haineux, ce sont bien des enfants de gentils parents qui ont continué leurs tours de manège tout près des médecins et pompiers qui s’affairaient à soigner d’autres enfants blessés par un de ces engins emballé : « Vous comprenez ils auraient été traumatisés et... ils avaient payé leur ticket ! » Ce sont même des personnes d’un certain âge qui n’arrêtent plus leur voiture lorsqu’un cortège conduit un frère humain au cimetière ; et encore moins lorsque le monument aux morts a la mauvaise idée de se situer au bord de la route, et que, le 11 novembre, quelques attardés égrènent les « morts pour la France » en souvenir de ceux grâce auxquels nous sommes là. Et que dire encore de ces dates de fêtes religieuses qui n’évoquent plus que départs en vacances, bouchons de la circulation, ripailles des enfants de Dieu. De quoi nous plaignons nous puisque Emmaüs évoquera pour quelques initiés un Abbé coiffé d’un béret et pour les autres le bric à brac du dimanche après midi.
Oui, il est plus que temps Monsieur le cardinal, de prendre au sérieux vos propos. Les prêtres sont lassés, mais les fidèles aussi, de tenir à bout de bras un paquebot surchargé de ravitaillement spirituel dont de trop nombreux passagers n’ont plus le goût. Il est temps de mouiller le bateau dans une crique abritée, de poser les rames, de prendre le temps nécessaire pour nous demander non pas comment perpétuer notre belle civilisation, mais comment l’évangéliser. Alors, « nous et l’Esprit Saint » nous allégerons la barque et, enfin, nous nous occuperons de jeter le filet…et tous les pêcheurs savent qu’il est moins fatiguant de tirer un filet plein à craquer que de passer le temps à laver le pont !
01 avril 2008
L’aronde légère
Les trois petites fusées venues en reconnaissance rapprochée à l’heure du printemps se sont transformées en escadrilles de chasse. Garez vous mouches, moustiques et moucherons, alerte à toute la gent ailée. Par temps d’orage vous n’échapperez pas à leur rase motte périlleux ; les jours de grand soleil évitez les balades sur les ondes azurées. Quand les Spitfires sont de sortie tout objectif visé par leur radar se transforme en cible gustative de choix. Virages sur l’aile, vrilles, piqués, vols planés, c’est un festival de l’acrobatie aérienne la plus sophistiquée, dans la catégorie des figures libres et improvisées.
Les inventeurs du futur nous prédisent un avion à ailes modulables qui pourrait rivaliser avec les prouesses de l’oiseau. Icare s’en lèche les plumes de plaisir.
Je lance un défi à tous les « Latécoère » du monde. Qu’ils fabriquent un avion aussi reproductible, aussi peu polluant et aussi gazouillant qu’une hirondelle de printemps et je me fais parachutiste !
Emplissez le ciel joyeuses commères et racontez- nous sans fin vos voyages au long cours dans ces pays chauds qui vous accueillent, sans papiers et sans formalités, pour le seul plaisir de nous faire rêver…
« Le passereau même a trouvé une maison,
et l’hirondelle un nid pour elle
où elle pose ses petits :
tes autels, Seigneur,
mon Roi et mon Dieu… »Psaume 84
Les trois petites fusées venues en reconnaissance rapprochée à l’heure du printemps se sont transformées en escadrilles de chasse. Garez vous mouches, moustiques et moucherons, alerte à toute la gent ailée. Par temps d’orage vous n’échapperez pas à leur rase motte périlleux ; les jours de grand soleil évitez les balades sur les ondes azurées. Quand les Spitfires sont de sortie tout objectif visé par leur radar se transforme en cible gustative de choix. Virages sur l’aile, vrilles, piqués, vols planés, c’est un festival de l’acrobatie aérienne la plus sophistiquée, dans la catégorie des figures libres et improvisées.
Les inventeurs du futur nous prédisent un avion à ailes modulables qui pourrait rivaliser avec les prouesses de l’oiseau. Icare s’en lèche les plumes de plaisir.
Je lance un défi à tous les « Latécoère » du monde. Qu’ils fabriquent un avion aussi reproductible, aussi peu polluant et aussi gazouillant qu’une hirondelle de printemps et je me fais parachutiste !
Emplissez le ciel joyeuses commères et racontez- nous sans fin vos voyages au long cours dans ces pays chauds qui vous accueillent, sans papiers et sans formalités, pour le seul plaisir de nous faire rêver…
« Le passereau même a trouvé une maison,
et l’hirondelle un nid pour elle
où elle pose ses petits :
tes autels, Seigneur,
mon Roi et mon Dieu… »Psaume 84
20 mars 2008
Passion.
Par deux fois cette semaine nous écouterons le récit de la Passion du Christ. « Triste fin de vie » diront certains en s’inclinant ; « héroïque destin » s’exclameront les autres en claquant du talon. La hâte de conclure cache peut-être le désarroi que provoque l’Evènement.
Il y a des vies qui donnent sens à la mort. « Tout ce qui n’est pas donné est perdu ; tout ce qui est donné n’est jamais perdu » avait l’habitude de dire l’Abbé Pierre.
La courte existence de Jésus a suffi pour que nous comprenions qu’Il était entièrement offert au Père et à ses frères ; que sa vie était Don de Dieu aux hommes. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie à ses amis ». Son dernier souffle signe l’acte final du don total de cette vie qu’Il tenait entièrement du Père. La mort du Christ n’est pas perte de sa vie mais don ultime de Lui même.
Pourtant ce don lui sera confisqué, refusé. C’est pourquoi sa mort sera violente. « Sa vie ne peut pas être Don de Dieu puisque Il a usurpé son titre de Fils. Il a blasphémé, tout le monde l’a entendu. Il mérite la sentence prévue…De plus s’il venait de Dieu, Celui-ci lui aurait épargné la croix ». Tels étaient les arguments imparables de ses ennemis.
Réponse : « Ma vie nul ne la prend, c’est moi qui la donne »… »Père, pardonne leur… » Jésus affirme, d’abord, sa souveraine liberté face à la mort. « Vous croyez me priver de la vie, c’est moi qui l’offre… » Mais surtout Jésus va au-delà du don. « Vous refusez le don ; alors je vais par delà le don ; je par-donne.
Jésus transfigure la mort. D’une vie perdue, Il fait une vie donnée. D’un don refusé, Il fait un par-don.
Adorons et laissons transfigurer toutes nos morts. Dans le ciel du dimanche des rameaux trois flèches noires ont fendu l’espace: les hirondelles sont de retour, elles ont traversé le long hiver noir et silencieux...
Par deux fois cette semaine nous écouterons le récit de la Passion du Christ. « Triste fin de vie » diront certains en s’inclinant ; « héroïque destin » s’exclameront les autres en claquant du talon. La hâte de conclure cache peut-être le désarroi que provoque l’Evènement.
Il y a des vies qui donnent sens à la mort. « Tout ce qui n’est pas donné est perdu ; tout ce qui est donné n’est jamais perdu » avait l’habitude de dire l’Abbé Pierre.
La courte existence de Jésus a suffi pour que nous comprenions qu’Il était entièrement offert au Père et à ses frères ; que sa vie était Don de Dieu aux hommes. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie à ses amis ». Son dernier souffle signe l’acte final du don total de cette vie qu’Il tenait entièrement du Père. La mort du Christ n’est pas perte de sa vie mais don ultime de Lui même.
Pourtant ce don lui sera confisqué, refusé. C’est pourquoi sa mort sera violente. « Sa vie ne peut pas être Don de Dieu puisque Il a usurpé son titre de Fils. Il a blasphémé, tout le monde l’a entendu. Il mérite la sentence prévue…De plus s’il venait de Dieu, Celui-ci lui aurait épargné la croix ». Tels étaient les arguments imparables de ses ennemis.
Réponse : « Ma vie nul ne la prend, c’est moi qui la donne »… »Père, pardonne leur… » Jésus affirme, d’abord, sa souveraine liberté face à la mort. « Vous croyez me priver de la vie, c’est moi qui l’offre… » Mais surtout Jésus va au-delà du don. « Vous refusez le don ; alors je vais par delà le don ; je par-donne.
Jésus transfigure la mort. D’une vie perdue, Il fait une vie donnée. D’un don refusé, Il fait un par-don.
Adorons et laissons transfigurer toutes nos morts. Dans le ciel du dimanche des rameaux trois flèches noires ont fendu l’espace: les hirondelles sont de retour, elles ont traversé le long hiver noir et silencieux...
10 mars 2008
Nécessité et Esprit Saint
Le téléphone sonne. C’est un vieux confrère, féru de littérature et de belles lettres : « Jean, j’ai beaucoup aimé la page 147 de tes Eclats de vie. »- Il s’agit d’un article dans lequel je préconise de former des prêtres, à la fois réguliers et mobiles, regroupés autour de l’évêque, partageant sa mission et mis au service de prêtres ou de chefs de communautés, plus résidentiels, qui ne seraient pas tenus aux trois vœux. Et ce confrère ajoute : « Ne te fais de souci, ça vient. L’Esprit Saint y travaille. « Quand les vieux que nous sommes auront disparu des églises et que les caisses seront vides, les décisions s’imposeront d’elles mêmes. Depuis que j’ai compris cela, je suis mieux et, même, je prie mieux ! »
Ce n’est pas la première fois que j’entends cet argument, y compris dans ce qu’on appelle les « instances supérieures ». Devant certaines impatiences pastorales manifestées par les jeunes prêtres que nous étions, les anciens ne se privaient de nous dire : « Tu as raison mais ne changeons rien, ça viendra tout seul. » S’en remettre ainsi à la Loi de la nécessité n’est ce pas avouer que nous avons perdu toute faculté d’anticipation, de réflexion, de prospective, toute capacité d’imagination, d’adaptation, de lecture de ces « fameux signes des temps » chers au Concile Vatican II. Si notre Dieu n’est pas celui du passé mais celui de l’avenir, alors nous allons à Lui, mais à reculons.
En outre, compter sur la nécessité pour solutionner nos difficultés, n’est-ce pas nous exposer à des décisions prises dans l’urgence, alors que les changements de comportement en matière religieuse demandent de lentes maturations et de patientes préparations.
L’astuce théologique ou le flair du croyant (appelé « sensus fidei ») consiste, alors, à baptiser la nécessité du nom de l’Esprit Saint. Il n’est pas rare, en effet, de constater que, dans sa longue histoire, l’Eglise, sous l’effet de réalités temporelles souvent bien éloignées de ses préoccupations spirituelles, a procédé à des changements de cap pastoraux et même à des virages théologiques prononcés. Quelques siècles plus tard, il ne manque jamais de commentateurs avisés pour attribuer à l’action de l’Esprit Saint telle ou telle orientation ou telle ou telle institution fécondes imposées par une conjoncture imparable. C’est le cas du choix de la royauté dans la Bible. Tous les arguments, y compris théologiques, furent déployés pour éviter une telle institution qui assimilait le peuple élu aux païens. Les cuisantes défaites subies par les tribus dispersées plaidèrent en faveur du choix de la royauté qui pouvait à l’avenir rassembler une armée et l’emporter sur les ennemis de toujours. Et, au final, le roi fut considéré comme le « oint », le Christ de Dieu et capitalisa sur sa personne toutes les faveurs divines.
« Quand les caisses seront vides »… « Quand nous toucherons le fond de la piscine… » « Après Jean Paul II …», maintenant « Après Benoît XVI… » Faut-il croire que l’Esprit fait tout pour vider les comptes et tuer les papes ? Ne peut-on pas plutôt espérer qu’il sera encore là lorsqu’il faudra inventer une autre Eglise ou donner un grand coup de pied pour remonter à la surface ?
Je ne crois pas en la Nécessité fondatrice. Je crois en l’Esprit Saint qui, dans l’impérieuse nécessité où nous sommes, suscitera des fidèles chrétiens adaptés au siècle nouveau et des évêques fidèles et des papes fidèles aptes à authentifier et à encadrer la démarche de ces fidèles chrétiens.
Le téléphone sonne. C’est un vieux confrère, féru de littérature et de belles lettres : « Jean, j’ai beaucoup aimé la page 147 de tes Eclats de vie. »- Il s’agit d’un article dans lequel je préconise de former des prêtres, à la fois réguliers et mobiles, regroupés autour de l’évêque, partageant sa mission et mis au service de prêtres ou de chefs de communautés, plus résidentiels, qui ne seraient pas tenus aux trois vœux. Et ce confrère ajoute : « Ne te fais de souci, ça vient. L’Esprit Saint y travaille. « Quand les vieux que nous sommes auront disparu des églises et que les caisses seront vides, les décisions s’imposeront d’elles mêmes. Depuis que j’ai compris cela, je suis mieux et, même, je prie mieux ! »
Ce n’est pas la première fois que j’entends cet argument, y compris dans ce qu’on appelle les « instances supérieures ». Devant certaines impatiences pastorales manifestées par les jeunes prêtres que nous étions, les anciens ne se privaient de nous dire : « Tu as raison mais ne changeons rien, ça viendra tout seul. » S’en remettre ainsi à la Loi de la nécessité n’est ce pas avouer que nous avons perdu toute faculté d’anticipation, de réflexion, de prospective, toute capacité d’imagination, d’adaptation, de lecture de ces « fameux signes des temps » chers au Concile Vatican II. Si notre Dieu n’est pas celui du passé mais celui de l’avenir, alors nous allons à Lui, mais à reculons.
En outre, compter sur la nécessité pour solutionner nos difficultés, n’est-ce pas nous exposer à des décisions prises dans l’urgence, alors que les changements de comportement en matière religieuse demandent de lentes maturations et de patientes préparations.
L’astuce théologique ou le flair du croyant (appelé « sensus fidei ») consiste, alors, à baptiser la nécessité du nom de l’Esprit Saint. Il n’est pas rare, en effet, de constater que, dans sa longue histoire, l’Eglise, sous l’effet de réalités temporelles souvent bien éloignées de ses préoccupations spirituelles, a procédé à des changements de cap pastoraux et même à des virages théologiques prononcés. Quelques siècles plus tard, il ne manque jamais de commentateurs avisés pour attribuer à l’action de l’Esprit Saint telle ou telle orientation ou telle ou telle institution fécondes imposées par une conjoncture imparable. C’est le cas du choix de la royauté dans la Bible. Tous les arguments, y compris théologiques, furent déployés pour éviter une telle institution qui assimilait le peuple élu aux païens. Les cuisantes défaites subies par les tribus dispersées plaidèrent en faveur du choix de la royauté qui pouvait à l’avenir rassembler une armée et l’emporter sur les ennemis de toujours. Et, au final, le roi fut considéré comme le « oint », le Christ de Dieu et capitalisa sur sa personne toutes les faveurs divines.
« Quand les caisses seront vides »… « Quand nous toucherons le fond de la piscine… » « Après Jean Paul II …», maintenant « Après Benoît XVI… » Faut-il croire que l’Esprit fait tout pour vider les comptes et tuer les papes ? Ne peut-on pas plutôt espérer qu’il sera encore là lorsqu’il faudra inventer une autre Eglise ou donner un grand coup de pied pour remonter à la surface ?
Je ne crois pas en la Nécessité fondatrice. Je crois en l’Esprit Saint qui, dans l’impérieuse nécessité où nous sommes, suscitera des fidèles chrétiens adaptés au siècle nouveau et des évêques fidèles et des papes fidèles aptes à authentifier et à encadrer la démarche de ces fidèles chrétiens.
05 mars 2008
Aveugle né
Jésus vient guérir notre regard. Il était faussé depuis que Adam soupçonnait Eve de l’avoir induit en tentation : « C’est la femme que tu as mise auprès de moi qui m’a donné de l’arbre… ». De même, le péché nous avait appris à mal dire, à maudire. Il faudra, là encore, que Dieu nous réapprenne à parler et Jésus guérira les muets. Nous avons préféré écouter la parole entortillée du Serpent et, du même coup, nous sommes devenus sourds au « bien-dire » de Dieu, à sa bénédiction. « Ecoute Israël… » Il faudra que Jésus ouvre les oreilles et dissipe les malentendus.
Revenons à notre aveugle. « Tu vois le mal partout ! » « Et toi tu ne le vois nulle part : Tu vois le bien partout ». C’est ainsi que se caractérise le pessimisme de l’un, l’optimisme de l’autre. Mais ces tendances peuvent prendre une tournure désastreuse. Nous connaissons tous des personnes dont le regard est à ce point altéré que tout ce qui les atteint ou tout ce qu’elles touchent perd sa rectitude initiale. « Ton œil est-il mauvais parce que je suis bon ? » (Mt 20, 15) .Elles en arrivent à voir dans les gestes les plus courants de la vie quotidienne qui se ne prêtent à aucune ambiguïté, quelque sombre dessein qu’elles ont à déjouer. Elles s’empoisonnent la vie et elles gâchent celle des autres.
« Toi, tu vois le bien partout au point que l’on profite de ta naïveté et que tu te jettes dans la gueule du loup sans même t’en apercevoir ». « Bref, tu n’as aucun discernement et tu fais le jeu de tous ceux qui vivent au dépens des autres dans ce monde de requins. » « Tu t’aveugles volontairement ! » Les extrêmes se rejoignent une fois de plus dans le manque de clairvoyance.
Jésus guérit nos cécités. Comment ? En nous apprenant à voir les choses et les gens à la manière de Dieu. Le Dieu « qui vit que tout cela était bon » ne peut pas regarder sa création d’un « sale œil » au risque de l’empoisonner et d’en faire un enfer. Mais le mal saute aux yeux de Dieu et Celui-ci ne peut pas ne pas le réfuter et le combattre. Miséricorde pour le pécheur et justice pour le péché, un même regard sans double jeu. Voilà qui nous dépasse…
Jésus vient guérir notre regard. Il était faussé depuis que Adam soupçonnait Eve de l’avoir induit en tentation : « C’est la femme que tu as mise auprès de moi qui m’a donné de l’arbre… ». De même, le péché nous avait appris à mal dire, à maudire. Il faudra, là encore, que Dieu nous réapprenne à parler et Jésus guérira les muets. Nous avons préféré écouter la parole entortillée du Serpent et, du même coup, nous sommes devenus sourds au « bien-dire » de Dieu, à sa bénédiction. « Ecoute Israël… » Il faudra que Jésus ouvre les oreilles et dissipe les malentendus.
Revenons à notre aveugle. « Tu vois le mal partout ! » « Et toi tu ne le vois nulle part : Tu vois le bien partout ». C’est ainsi que se caractérise le pessimisme de l’un, l’optimisme de l’autre. Mais ces tendances peuvent prendre une tournure désastreuse. Nous connaissons tous des personnes dont le regard est à ce point altéré que tout ce qui les atteint ou tout ce qu’elles touchent perd sa rectitude initiale. « Ton œil est-il mauvais parce que je suis bon ? » (Mt 20, 15) .Elles en arrivent à voir dans les gestes les plus courants de la vie quotidienne qui se ne prêtent à aucune ambiguïté, quelque sombre dessein qu’elles ont à déjouer. Elles s’empoisonnent la vie et elles gâchent celle des autres.
« Toi, tu vois le bien partout au point que l’on profite de ta naïveté et que tu te jettes dans la gueule du loup sans même t’en apercevoir ». « Bref, tu n’as aucun discernement et tu fais le jeu de tous ceux qui vivent au dépens des autres dans ce monde de requins. » « Tu t’aveugles volontairement ! » Les extrêmes se rejoignent une fois de plus dans le manque de clairvoyance.
Jésus guérit nos cécités. Comment ? En nous apprenant à voir les choses et les gens à la manière de Dieu. Le Dieu « qui vit que tout cela était bon » ne peut pas regarder sa création d’un « sale œil » au risque de l’empoisonner et d’en faire un enfer. Mais le mal saute aux yeux de Dieu et Celui-ci ne peut pas ne pas le réfuter et le combattre. Miséricorde pour le pécheur et justice pour le péché, un même regard sans double jeu. Voilà qui nous dépasse…
03 mars 2008
Dies irae
Homélie prononcée lors des obsèques d’un de mes voisins, parti tragiquement à 53 ans
A travers moi c’est tout le village, et bien plus encore, qui te dit un dernier au revoir. Nous avions pris l’habitude de te consulter quand nous nous posions des questions sur son histoire et sur l’origine de nos maisons. Sur ce sujet tu étais passionné et intarissable. Tu avais tout lu et surtout tout retenu. Tu aimais ton village.
Tu aimais ta famille. Ton épouse et tes filles étaient ta fierté. Toutes petites, tu les promenais sur ton cheval et tu leur racontais les arbres, les ruisseaux, les ponts, le bois de Laure que tu avais planté, celui de Claire que tu planterais un jour…
Tu aimais ta maison. Tu l’avais amoureusement restaurée en souvenir de tes ancêtres.
Il faut croire que ces fortes passions et que ces solides attaches n’ont pas pu résister à cette vague de fond qui t’a emporté.
Nous disons souvent que l’être humain est insaisissable, qu’il est un mystère. C’est le moment de nous en souvenir. L’homme est mystère parce qu’il est fait à la fois de visible et d’invisible, de certitudes éphémères et de doutes profonds, de sourires de façade et de tristesses intimes ; il est fidèle sur certains points, inconstant sur d’autres. L’homme est mystère parce qu’il est la seule créature finie et limitée qui soit habitée par des désirs infinis et illimités. Frères et sœurs nous sommes ainsi faits.
Les croyants savent qu’un jour ou l’autre ce mystère de l’homme rencontre un autre mystère, celui de Dieu, dont nous ne finirons jamais d’explorer la largeur et la profondeur. Un Dieu infini qui se fait proche de nous ; juste qui se fait miséricordieux ; rejeté, bafoué, méprisé qui se fait pardon. Un Dieu qui accepte la mort pour mieux nous donner la vie. Mystère de Dieu qui, en Lui, unifie ce qui pour nous n’est que source de contradiction et de dislocation.
C’est pour cela que j’ai choisi l’Evangile qui était celui de lundi matin et qui, vous le devinez, résonnait très fort après l’annonce de la funeste nouvelle :
« Soyez miséricordieux comme le Père est miséricordieux…
Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés
Ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés
Pardonnez et vous serez pardonnés… » Luc 6,36
Homélie prononcée lors des obsèques d’un de mes voisins, parti tragiquement à 53 ans
A travers moi c’est tout le village, et bien plus encore, qui te dit un dernier au revoir. Nous avions pris l’habitude de te consulter quand nous nous posions des questions sur son histoire et sur l’origine de nos maisons. Sur ce sujet tu étais passionné et intarissable. Tu avais tout lu et surtout tout retenu. Tu aimais ton village.
Tu aimais ta famille. Ton épouse et tes filles étaient ta fierté. Toutes petites, tu les promenais sur ton cheval et tu leur racontais les arbres, les ruisseaux, les ponts, le bois de Laure que tu avais planté, celui de Claire que tu planterais un jour…
Tu aimais ta maison. Tu l’avais amoureusement restaurée en souvenir de tes ancêtres.
Il faut croire que ces fortes passions et que ces solides attaches n’ont pas pu résister à cette vague de fond qui t’a emporté.
Nous disons souvent que l’être humain est insaisissable, qu’il est un mystère. C’est le moment de nous en souvenir. L’homme est mystère parce qu’il est fait à la fois de visible et d’invisible, de certitudes éphémères et de doutes profonds, de sourires de façade et de tristesses intimes ; il est fidèle sur certains points, inconstant sur d’autres. L’homme est mystère parce qu’il est la seule créature finie et limitée qui soit habitée par des désirs infinis et illimités. Frères et sœurs nous sommes ainsi faits.
Les croyants savent qu’un jour ou l’autre ce mystère de l’homme rencontre un autre mystère, celui de Dieu, dont nous ne finirons jamais d’explorer la largeur et la profondeur. Un Dieu infini qui se fait proche de nous ; juste qui se fait miséricordieux ; rejeté, bafoué, méprisé qui se fait pardon. Un Dieu qui accepte la mort pour mieux nous donner la vie. Mystère de Dieu qui, en Lui, unifie ce qui pour nous n’est que source de contradiction et de dislocation.
C’est pour cela que j’ai choisi l’Evangile qui était celui de lundi matin et qui, vous le devinez, résonnait très fort après l’annonce de la funeste nouvelle :
« Soyez miséricordieux comme le Père est miséricordieux…
Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés
Ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés
Pardonnez et vous serez pardonnés… » Luc 6,36
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