27 février 2026

Mon pauvre vieux ! (1)

 


Essoré, par les ans, tu rétrécis. Tes gestes familiers réduisent leurs répétitions inutiles. Tes marches quotidiennes raccourcissent sous des prétextes aussi sages et aussi faux les uns que les autres. Tes diverses prothèses deviennent tes maîtresses. Elles exigent soins, réparations et entretien quotidiens. Tes bas de  contention te demandent des contorsions d’astronaute entrant dans son sac de couchage. Ta zone d’influence a disparu des écrans. Relations et amis  sont comme toi, occupés à survivre. Soignants en toutes spécialités et auxiliaires de vie sont devenus tes familiers attentionnés. 

Alors, au lieu de gémir sous le vent et la pluie froide de l’hiver, plutôt que d’agripper, avant qu’elles ne s’envolent, les dernières feuilles qui te revêtaient d’un semblant d’apparence et de dignité, anticipe la chute et devance l’inéluctable sans prétendre les maîtriser.

Tu rétrécis, mon vieux ! Profites-en pour aller profond, jusqu’aux racines. Elles sont le gage de nouveaux fruits que tu espères dans le noir. En fait, tu es en train d’apprendre la radicale pauvreté. Celle que tu admirais chez les saints tout en augmentant ton nécessaire ! Ton vrai carême commence. Non plus celui que tu t’imposes et que tu choisis mais celui que tu redoutes d’autant plus qu’il ne te demande pas ton avis. La vieillesse arrache par lambeaux la peau du « vieil homme » qui,  en toutes circonstances, trouvait toujours un motif de se satisfaire de lui-même. Enfin, tu deviens pauvre, pauvre de ton ego, cet ego qui renaît sans cesse de ses cendres!

Toi qui entoures des arguments les plus pastoraux et les plus théologiques ta volonté de marquer encore de  ton  empreinte la société et l’Eglise, souviens-toi de tes prédécesseurs dont on disait grand bien et qui jouissaient d’une bonne renommée. Qui, aujourd’hui, fait encore référence à eux, à part les intimes ? Vanitas vanitatum !

Ne dis jamais : « Je ne sers plus à rien » ! L’utilité de ton sacerdoce ne se mesure pas au nombre de baptêmes ou de messes célébrées dans ta vie. Sinon Jésus, ton Seigneur, aurait du souci à se faire !

Tu n’as peut-être plus l’occasion d’offrir une liturgie digne et nourrissante à tes frères chrétiens. Ne regrette rien ! Tu es en train d’apprendre que la simplicité vise à l’essentiel. Tout ce que les siècles ont accumulé en termes d’architecture, de vêtures, de postures, de musiques, d’orgueilleuses certitudes, toutes aussi « sacrées » les unes que les autres, a fini par réduire au rang des accessoires l’Unique sujet de toute célébration. On t’a dit que tout cela contribuait « ad majorem Dei gloriam » ! La gloire de l’homme s’est bien servie au passage ! 

Quand tu célèbres une eucharistie réduite à sa plus simple expression en actualisant l’unique Cène célébrée éternellement par le Christ, en  communion avec l’assemblée des saints qui t’ont précédé dans le Royaume, dis-toi que tu es  au cœur du Mystère … même si  tu t’aperçois trop tard que tu avais mis ton  étole à l’envers.

Ne t’énerve pas quand tes doigts gourds ont «sauté » une page de psaumes et que tu n’as pas récité en son entier l’office de ton bréviaire. Pose- toi une seule question : Ai-je un peu prié malgré ce dérapage digital ?

En parlant de prière, tu sens bien que tu ne peux plus compter sur la concentration de ton esprit pour sonder le message de la Parole de Dieu. Tes pensées vagabondent en tous sens et s’arriment sur la dernière conversation que tu as eue ou sur le visage de celles et ceux dont tu as reçu un appel téléphonique. Ainsi il t’arrive de faire défiler sans fin tout ton annuaire alors que tu devais t’adresser à Lui Seul. Tous font partie de ta vie, ils sont même ta vie. Inclus-les dans ton oraison. Confie-les au Seigneur ! Et si tu estimes trop pauvre ta prière, demande à Marie  de la faire à ta place, elle sait comment s’y prendre pour être  entendue !  « Prie pour nous pauvres pécheurs ». 

 De faux amis te diront qu’en cette période de pénurie de célébrants : «  Tu devrais « faire le prêtre jusqu’au bout ». Cela ne les empêchera pas de glisser à l’oreille des autres paroissiens: « Tu as vu comme il a vieilli ! ».  Recommande-leur simplement de relire les « Actes des Apôtres » et de se « faire chrétiens » comme l’étaient les membres des premières communautés !  Qu’ils se souviennent aussi que Jésus était encore prêtre quand il acceptait d’être aidé par un certain Simon de Cyrène et qu’il ressemblait plus à un bandit châtié qu’à un lévite du temple.

Bref, tu quittes à grand peine le royaume du « faire »  et du « paraître ». Désormais, il te suffit « d’être » comme la première jacinthe qui annonce le printemps et qui s’en va après avoir été. Mais qu’est-ce qu’être pour un Adam et une Eve si ce n’est suggérer une « image et une ressemblance » de Dieu, mais… en ombre chinoise.

(1)    Quand un vieux prêtre parle à son béret !

12 février 2026

Saint Blaise en Soule

 


N’invoquez pas St Blaise pour faire revenir le beau temps sur le Pays Basque ! Il pleuvait des cordes dimanche dernier quand l’Hôpital fêtait son saint patron. Mais chacun sait qu’avant de recevoir la mitre et à défaut de contrôler la météo, cet évêque d’Arménie du 4ème siècle s’était spécialisé dans les maladies de la gorge. Oto-rhino-laryngologiste avant l’heure !
 

L’Eglise du village, joyau de l’art roman, avait dû ouvrir l’accès à la tribune pour contenir la foule du grand jour qui doublait largement le nombre des habitants de la commune ! Nos deux techniciens de la radio locale occupaient les ondes pour atteindre les oreilles les plus éloignées.
 

La fête avait mobilisé les nombreux et énergiques bénévoles de la municipalité et de la paroisse confondues sous la houlette de quelques responsables bien rodés qui veillaient  à l’exécution du programme prévu.  St Blaise, présidait. Privé de procession, il restait sagement fixé sur son brancard devenu inutile. Au moment de l’Eucharistie, tous s’en donnèrent à cœur joie et à gorge déployée pour faire retentir cantiques souletins et français qui s’élevaient en volutes aériennes jusqu’à la voûte étoilée inspirée de l’art mauresque. 
 

A propos de gorge, depuis le 4eme siècle, la médecine a mis largement à profit les dons de Dieu appelés « science et intelligence » pour remplacer les évêques guérisseurs. Il y a cependant dans la gorge un petit organe très utile, appelé la langue, qui permet à l’être humain de parler et de se distinguer ainsi de l’animal. Cette excroissance de la gorge est souvent si gravement malade qu’elle mérite le qualificatif de « langue de vipère ». Elle est  redoutable ! Que de mots à double sens assassins, que d’adjectifs vénéneux, que de paroles tranchantes comme une épée, que de silences et de sous-entendus blessants…
 

Si l’intercession de St Blaise paraît moins nécessaire aujourd’hui pour juguler les angines, elle reste indispensable pour transformer cette arme maléfique en réserve de paroles justes, miséricordieuses, positives de sorte qu’elle illumine nos relations et qu’elle brille « sur le lampadaire » de nos familles et de nos communautés humaines et ecclésiales. 

Gora Bladi saintia !