31 octobre 2020

Jours de plomb

 

Dans un article précédent consacré à la liberté d’expression, j’avais laissé entendre que le processus d’idolâtrie  d’une déviation religieuse d’une part et de la liberté divinisée d’autre part, allait nous entraîner dans la « pire des violences, la violence sacrée ». Malheureusement nous y sommes. L’égorgement de trois de nos compatriotes qui avaient le tort de prier en paix dans une église ressort de cette folie sacralisée. L’horreur de la décapitation du professeur Paty avait bouleversé les consciences des citoyens meurtris. Le triple assassinat de catholiques innocents à l’intérieur d’une église brise l’âme d’un peuple tout entier.


Nous aurons droit, comme il se doit, au déluge des commentaires habituels, aux postures des politiques bien étudiées, à une cérémonie d’unité nationale commandée, peut-être à quelque manifestation de compassion et de réprobation. Mais qui affichera à bout de bras « Je suis catholique » ou « Je suis sacristain » comme on avait scandé « Je suis Charlie » ou « Je suis prof » ? Ne céderons-nous pas à l’envie de renvoyer dos à dos deux religions soupçonnées, l’une comme l’autre, d’être des foyers d’obscurantisme et de fanatisme ? Combien de Français qui se sont sentis attaqués dans la personne du professeur seront-ils blessés par le meurtre de ces trois croyants qui voulaient simplement prier le Dieu de tous ? Combien de ceux qui disent ne pas croire et ne pas se sentir concernés, se souviendront que ces « valeurs de la République » auxquelles ils sont attachés ont des racines chrétiennes ? Et que l’héritage des « Lumières », lui-même, n’aurait pas existé sans le terreau du christianisme ? Une occasion est offerte à chacun, en ces jours sombres, de faire la vérité sur sa Foi ou sur son incroyance sans se dérober derrière le paravent de valeurs célébrées quand elles nous arrangent et délaissées quand elles nous gênent.


Les mesures coercitives ne suffiront pas à endiguer cette misère culturelle qui est la mère de toutes ces violences. C’est pourquoi, il est plus que jamais nécessaire de réinventer un service national universel au cours duquel toute la jeunesse française, issue de l’immigration ou non, apprendra par la théorie et par la pratique les règles fondamentales de la vie commune en France. Et pourquoi, à l’issue de ce service, ne pas exiger que chacun renouvelle en toute conscience une demande personnelle de nationalité ?


Alors, peut-être, les oreilles et les cœurs s’ouvriront-ils un jour à ces « Béatitudes » qui résonneront douloureusement dans les églises de notre pays le jour de tous les Saints! « Heureux les artisans de paix ! »

 

 Jean Casanave
Le roman inachevé du bœuf de la crèche, chez Médiaspaul

25 octobre 2020

Le retour des idolâtres

 

 « Alexamenos adore son Dieu », ainsi est formulée la légende du célèbre graffiti romain datant du 3ème siècle qui représente un chrétien priant devant un crucifié affublé d’une tête d’âne. L’art de la caricature ne date donc  pas d’aujourd’hui, touche toutes les religions et produit encore son effet 18 siècles après.


Nous sommes tous légitimement horrifiés de constater que la décapitation a fait son retour dans notre cher pays qui se croyait à l’abri d’une telle barbarie. Cet acte inqualifiable a suscité un tsunami de commentaires qui a trouvé son épilogue dans le discours prononcé à la Sorbonne par le Président de la République. Soit dit en passant, cette célébration de la laïcité absolue dans la maison de Robert de Sorbon, ecclésiastique et théologien, laissait songeur !! Mais n’est-ce pas la France !


Il restera aussi de cet évènement tragique, le matraquage télévisuel organisé autour d’une équation simple : islamisme= religion ; religion=obscurantisme et fanatisme ; donc l’ennemi c’est la religion et, sous-entendu, y compris la religion chrétienne! Voilà à quoi se résumait la plupart des interventions.  Or, ce qui est le fond du problème, c’est justement l’absence de religion c’est-à-dire de la recherche de ce qu’est véritablement Dieu. Cette quête du vrai Dieu qu’aucun croyant véritable ne peut réduire à une appellation, une formule, une image. La Bible tout entière n’est qu’une réfutation sans cesse renouvelée de tous les prétendus dieux. Enfermer Dieu dans un mot, une définition, un signe quelconque est un acte idolâtre.

Or, le débat suscité par l’assassinat du professeur Paty n’est que confrontation de deux idolâtries. Celle d’un Islam dévoyé et celle de la liberté d’expression élevée au rang d’une divinité intouchable. Le fait que ses dévots se permettent de demander l’éradication de leurs adversaires au nom de cette même liberté est pour le moins paradoxal. Les sophistes ne sont pas morts !
Il faudra bien un jour que quelques courageux élèvent la voix pour affirmer que cette liberté comme toutes les autres réalités de ce monde a une limite. Quand la caricature provoque l’amalgame, quand elle blesse toute une catégorie de citoyens, elle devient la caricature de la liberté d’expression. Quand comprendrons-nous que la liberté débridée peut tuer la fraternité, si nous ne mettons pas celle-ci au même rang que les deux autres emblèmes de la République ?


Voilà l’impasse dans laquelle veulent nous fourvoyer les nouveaux idolâtres. En divinisant des réalités humaines, ils ouvrent la voie de la pire des violences, la violence sacrée. En outre, ils disqualifient par avance et obstruent le chemin de la recherche du Dieu transcendant qui est au-delà de tout ce qu’on peut nommer…

 

 Jean Casanave
Le roman inachevé du bœuf de la crèche, chez Médiaspaul

03 octobre 2020

Plaintes et désolation

 


Ils étaient quelques chrétiens réunis autour de la mémoire de leur Seigneur et de leurs disparus quand, une fois de plus, la conversation porta sur leurs difficultés à se situer dans leurs paroisses respectives alors qu’ils en avaient été les chevilles ouvrières dans leur jeunesse. Les uns assumaient leur désertion pour incompatibilité avec le prêtre desservant, les autres en appelaient à la compréhension et à la fidélité malgré tout, d’autres encore, silencieux, faisaient le dos rond.

- « Et toi qu’en penses-tu ? »

 
Les lectures de l’office des heures nous proposaient ces derniers temps des extraits des prophètes Jérémie et du livre dit des «  Lamentations » Le ton et le discours étaient les mêmes : le peuple est divisé, les ennemis en profitent, les chefs sont des incapables, toutes les expressions de notre foi sont abandonnées, la joie d’être ensemble et croyants a disparu.
En effet, une jeune génération de chrétiens, et parmi elle, de jeunes  prêtres, s’est levée dans l’Eglise de notre pays. Elle revendique un traditionalisme new look ; elle a pour elle l’enthousiasme et l’avenir, ce qui manquait cruellement à la précédente qui s’était assoupie dans la routine et le défaitisme. Pour celle-ci : « La société française n’avait que faire de la foi, tous les efforts déployés après le Concile pour rendre l’Eglise « proche des gens » avaient échoué. La crise du coronavirus ajoutée aux scandales de la pédophilie avaient achevé la démolition de la maison déjà branlante ».

Au dire des autres : « Nous en sommes arrivés là, parce que nous avons abandonné la vraie foi, la vraie liturgie, la vraie théologie. Restaurons le sacerdoce hiérarchique abreuvé à la source d’une bonne doctrine et habile en moyens de communication. Les hommes et les femmes de bonne volonté de notre pays se reconnaîtront dans cette démarche approuvée par Dieu puisque des jeunes s’engagent dans nos rangs ». Et, à grands renforts de prêtres  et de communautés issus de continents lointains,  l’œuvre de restauration est en marche.

-    « A-t-on encore  le droit de penser quand on demande de croire?»

On disait à son époque que le Concile Vatican II avait surtout mis en valeur les évêques et les laïcs, tous membres du peuple de Dieu. En effet, les textes conciliaires avaient bien inscrit l’épiscopat dans la tradition apostolique et affirmé l’importance de la collégialité. Entre les laïcs et l’évêque le prêtre était le parent pauvre du Concile. De quel côté se situait-il ? Les frontières n’étaient pas nettes ; étaient-elles nécessaires ?
Les temps nouveaux qui sont les nôtres ne seraient-ils pas ceux de la revanche des prêtres ?
On entend de plus en plus des expressions anciennes qui demanderaient plus d’explications que d’affirmations brutales. « Je parle et j’agis « in persona Christi » »… et le baptisé n’en fait-il pas autant ? Le prêtre est « alter Christus » (un autre Christ) ! Le baptisé en serait-il dispensé ? J’agis en tant que « Christ Tête du corps » ! Mais qu’est-ce qu’une tête sans corps ? Il ne s’agit pas de nier le rôle indispensable du prêtre comme signe du « Christ-Tête » mais il ne faudrait pas confondre le signe et la réalité.
Nous assistons donc en quelque sorte au retour, parfois fracassant, du prêtre au premier rang de la communauté.

 


Comment les chrétiens appréhendent-ils ce changement de cap ?

Souvent positivement lorsqu’on entend ceux qui appartiennent à des communautés déjà vivantes et situées surtout dans les grandes métropoles. Souvent négativement dans les campagnes affectées par le vieillissement des fidèles, une paganisation des rites encore pratiqués et le fantôme de la figure tutélaire du curé omnipotent du village.

Pourquoi cette méfiance et cette résistance  chez les vieux gaulois de la France profonde ?
- D’abord, parce que toute remise en question engagée à la hussarde sur le mode autoritaire est perçue comme une agression et une désapprobation. Au contraire, toute réforme demande du tact, de la patience et beaucoup d’explications et c’est ainsi que la raison vient au secours de la Foi. Malheureusement, il semblerait de nos jours que le croire exclue le comprendre.

- Ensuite, parce que cette nouvelle pastorale fait fi d’une dimension essentielle. L’Eglise est une institution humaine. Avant de  vouloir la réformer ou la restaurer, il faut d’abord respecter les personnes qui la font vivre, apprendre à aimer l’histoire du territoire qui est le leur et adapter la réforme au « terrain ». Ce n’est pas parce qu’une manière de faire remporte quelques succès dans un agglomérat de populations citadines sans racines et sans histoire qu’elle est applicable ailleurs. La culture locale oblige. La tâche est particulièrement difficile pour ceux et celles qui viennent d’autres horizons. Nos anciens missionnaires en savent long sur ce sujet.

Comment sortir de ces difficultés?

-    Fuir ? « A qui irions- nous Seigneur… »
-    Attendre que la vieille génération disparaisse et reconstituer une Eglise conforme à la vérité telle que définie  par les nostalgiques d’une société aussi magnifiée qu’imaginée. Cette perspective est vouée à l’échec car le monde sur lequel pourrait se greffer cette Eglise n’existe plus, pas plus d’ailleurs que celui du Concile. Or l’Eglise ne peut vivre en dehors du monde tel qu’il est, à moins de vouloir  bâtir une société en parallèle avec celle de la majorité des citoyens et épouser les structures mentales des mouvements islamistes qui entendent refonder le monde sur leurs valeurs exclusives.
-    Entrer en résistance par rapport à ce qui apparaît comme une nouveauté  et qui n’est qu’une réminiscence d’un sacré plaqué sur une réalité déconnectée de toute transcendance. Cette attitude ne peut qu’épuiser inutilement les forces ou aboutir à un schisme.
- Au lieu de vouloir restaurer de l’ancien pour les uns ou opposer un refus stérile pour les autres, il s’agit, plutôt, d’entrer ensemble dans la recherche de ce monde tel que la crise actuelle nous oblige  à le repenser. Et cela en nous appuyant sur les principes posés par notre Pape François  dans Laudato Si et en étroite collaboration avec tous ceux qui essaient de vivre dans un nouveau rapport avec la nature et les autres. Nous n’avons pas le droit de manquer ce rendez-vous et l’Eglise nourrie de sa tradition judéo-chrétienne a encore  de quoi étonner le monde et « emballer » la jeunesse. En matière de respect de la création et de la vie, d’accueil de l’autre dans sa différence, de sobriété volontaire, d’exercice de la limite et de la modération,  d’accompagnement des plus pauvres, des malades et des plus fragiles, de recherche de la sagesse et du silence, de la gratuité de la prière et du geste fraternel, elle peut largement puiser dans ses réserves. Mais, encore une fois, non pour transformer la terre en un couvent de bénédictins mais pour inventer un monde qui soit le moins mauvais possible  et ouvert sur un autre monde à venir.

Au lieu d’entendre le claquement de portes qui se ferment, il serait bon de percevoir le doux murmure de l’Esprit qui entre dans la pièce commune.


15 septembre 2020

Slogan pour une rentrée : « A vin nouveau, outres neuves »


 Chez nous, l’outre s’appelait la gourde. Elle faisait partie des instruments aratoires indispensables à une bonne fenaison. A la pause, les hommes se lançaient un défi. Il fallait presser la gourde à bout de bras et  ingurgiter le filet de vin le plus longtemps possible sans qu’une goutte ne tombe en terre ou sur le col de la chemise, pendant que les concurrents essayaient à grand bruit de faire rire le candidat! 


On comprend bien que la fermentation du vin nouveau, surtout dans les pays chauds, s’accommodait mal des vieilles outres trop rigides et cassantes. De même, nos gourdes neuves n’étaient pas très appréciées par les amateurs de bon  breuvage. Ils préféraient, disaient-ils, les « culotter » en les laissant s’imprégner longtemps de vieilles piquettes et de fonds de bouteilles. Ainsi, après ce temps de noviciat du cuir, le liquide enfermé ne prenait pas le goût de la peau trop fraîchement tannée.
« A vin nouveau, outres neuves ». Par cette sentence lapidaire, Jésus voulait signifier la nouveauté radicale de son message qui redonnait une seconde jeunesse à la Loi ancienne, quand il ne renversait pas totalement des pratiques religieuses admises depuis toujours.
La foi au Christ ne peut jamais épouser une culture, ou une opinion générale sans introduire en son sein une sorte de ferment  qui tôt ou tard fera sauter le bouchon de la pensée établie. Hélas, nous sommes tellement prudents, soucieux de la solidité de nos vieilles outres et méfiants quant à la qualité des outres neuves que notre foi s’accommode de toutes les peaux durcies de nos conformismes et de nos faux plis!  Pourtant, comment imaginer que l’Esprit de Dieu puisse être contenu et retenu dans les flasques, les fioles, les flacons et les bouteilles, même prestigieuses, de nos chais parfaitement rangés et aseptisés. Oser des outres neuves ? Oui, mais à condition qu’elles consentent à un temps d’adaptation, comme nos gourdes, pour prendre du bon goût.


A la fin de la journée de travail et de concours arrosés, il arrivait que l’un ou l’autre des journaliers soit « plein comme une outre ». C’est ce qu’on disait déjà  des disciples du Christ à la Pentecôte… mais c’était de l’Esprit Saint ! Puissions-nous l’entendre encore, nous concernant… 


28 août 2020

On t’avait dit…



On t’avait dit que l’Eglise française était malade et qu’il était juste que ses lointains enfants africains, sud-américains ou vietnamiens accourent à son chevet. N’écoutant que ton cœur vaillant, tu es venu et te voilà largué sans précaution en plein cœur de la campagne gauloise. Et tu t’aperçois que cette Eglise des champs n’est pas malade : elle est mourante. Alors, tu la maintiens en vie, sous perfusion, en faisant perdurer quelques rites souvent inconsistants. Tu croyais la soutenir pour qu’elle traverse une mauvaise passe, elle est dans une impasse totale.
Tu étais engagé dans une de ces communautés nouvelles qui attire des jeunes généreux et tu y avais trouvé une vie nouvelle et bien abritée. On t’a dit que l’Eglise de France n’était que champ de ruines et qu’il fallait rebâtir sa splendeur d’antan. Alors, tu es venu et avec enthousiasme tu as relevé murailles et créneaux, élevé des tours et tu as appelé à l’aide grâce à la toile de l’internet. Tu as recruté quelques preux chevaliers « sans peur et sans reproche » mais les manants des bourgs voisins ont préféré leurs chaumières et leurs écrans douillets au château fortifié.
Tu te morfondais dans la routine paroissiale. On t’a dit qu’il fallait des missionnaires pour annoncer dans les rues et les carrefours la Parole qui sauve comme on le fait dans les grandes mégapoles sans nom. Mais ici on est repéré et on connaît toujours un chrétien auquel on n’a pas envie de ressembler. « Le Christ, histoire ancienne ! » t’a-t-on dit. « Un jour, le Roi viendra et il fermera la porte au nez des invités impolis » as-tu répondu. Ils ont simplement souri…
Alors que faire ?
Au lieu de t’épuiser à essayer toutes les méthodes d’importation (comme les produits du même nom), ne pourrais-tu pas demander à ces baptisés un peu indisciplinés mais qui résistent envers et contre tout, pourquoi leurs fils et petits-fils se sont éloignés de l’Eglise ? Ne pourrais-tu pas interroger les jeunes qui poussent encore ta porte à l’occasion d’un mariage ou d’un baptême sur ce qui les aide à maintenir la tête hors de l’eau alors que l’horizon s’assombrit de plus en plus ? Qu’est-ce qui serait pour eux une bonne nouvelle ?
Nous serions alors à même, sans démagogie facile et sans vouloir donner de leçon, de rendre attirante cette Parole qui nous fait vivre humblement mais joyeusement et harmonieusement avec la terre, le ciel et les autres humains.

01 juillet 2020

Après virus

Tous y pensent à cet « après » virus. Beaucoup pour tourner la page et ouvrir le chapitre « vacances , d’autant plus qu’elles seront comptabilisées comme un acte de civisme à haute valeur ajoutée eu égard au sauvetage social et financier de l’économie touristique ; un bon nombre pour mettre les bouchées doubles afin de rattraper le retard accumulé et de retrouver le niveau de production et de bénéfices antérieurs  ; quelques-uns pour régler leurs comptes avec la carence supposée des responsables  politiques qui auraient failli à leur mission ; d’autres, enfin, redoutent la casse sociale dont ils seront les victimes sans perspective de remettre rapidement le pied à l’étrier.
Peu nombreux, sont ceux qui osent changer de registre. Ayant profité de la pause « imposée » pour réfléchir au sens que prendra cet « après », oseront-ils endosser l’habit démodé du prophète ?

Le prophète biblique, contrairement à ce que l’on croit, ne prédit pas l’avenir. C’est un croyant qui ausculte le présent dans le miroir de la Torah qu’il considère comme Parole de Dieu. Ce faisant, il se hisse au niveau de la perspective divine qui transcende le temps. Aussi, quand il profère une parole pour le présent, elle peut servir à interpréter le passé comme l’avenir. Il est plus un prédicateur qu’un « prédicteur ».

Fort du patronage de cet illustre modèle et bien conscient de notre myopie, essayons donc une méditation au présent.
- Posons un premier principe : « après » nous échappera toujours. Qui aurait prévu la pandémie actuelle un an avant son apparition ? Alors, avançons prudemment.
- Le monde, que nous considérions avec un naïf enthousiasme comme notre village, a, semble-t-il, été touché par deux virus : le premier est celui que les grecs appelaient « l’hubris », la démesure ; le deuxième, celui de la mort, nommé Covid19. Aux yeux de nombreux penseurs cette pandémie nous a démontré que les deux étaient liés comme la cause à l’effet. Une exploitation sans frein de la terre liée à une interdépendance mondiale nécessaire à un progrès prétendu infini, a révélé la fragilité radicale de la planète. 

Les sages grecs, qui considéraient l’harmonie du cosmos comme le signe de la perfection à imiter, ne supportaient pas l’excès, ennemi du bien. Plus ou moins intoxiqués par les annonces d’un paradis informatisé voué à l’usage intempérant  d’un humain réparé et immortalisé, nous avions expulsé le plus loin possible l’idée de la mort. Et voilà qu’un petit caillou dans la chaussure de l’histoire glisse le « scrupule », l’hésitation, sous le pied. Dans notre triomphale marche en avant, nous trébuchons.
Entracte pour les uns, panne générale pour les autres, ce confinement a ouvert tous les esprits aux questions qui n’ont pas l’habitude d’encombrer les gazettes. Entre autres, celle de l’approche du réel alors que le virtuel a envahi le quotidien ainsi que celle du statut de l’autre entre respect de la distance et proximité chaleureuse. Mais cet épisode inédit nous a engagés à nous reposer la question redoutable de la nature même de l’homme. Un être acculé à assumer, en même temps, les dimensions apparemment contradictoires  qui le composent: celle du fini et de l’infini en passant par celle de la limite.

Jusqu’à une époque récente la loi de la terre et du ciel s’imposait à l’homme paysan. Sa propriété était bornée et le décalogue sous sa forme religieuse ou laïcisée fixait le permis ou le défendu. Le cycle des saisons scandait le temps et  laissait entrevoir la mort comme inéluctable et nécessaire. Le cadre de son existence était fixé dès sa naissance et il n’aurait que de rares occasions de s’en échapper.
Au cours des deux derniers siècles, ce temps et cet espace ont explosé et l’horizon de la société humaine s’est ouvert sur l’infini. Prise  par une sorte d’ébriété (hubris)  l’inventivité des hommes s’est ingéniée à faire sauter toutes les barrières (ces tabous si méprisés !) en même temps qu’elle a anesthésié toute lucidité. La loi, toujours à la remorque des expériences nouvelles, échoue à encadrer les excès et s’essouffle à poursuivre les conduites générées par ledit progrès. On a bien cru que la raison prendrait le relais de la nature et des religions afin de nous contraindre à poser des limites à cette course à l’aveugle. Mais, contrairement à ce que croyait Descartes, l’homme a largement démontré qu’il n’est pas un « animal raisonnable ».
Par contre, il reste un « animal capable d’infini » et c’est cette qualité qui peut expliquer le  besoin irrésistible exprimé dans cette recherche incessante du « plus ». Hélas, il se trompe de registre. Sa soif d’infini ne sera jamais étanchée par l’accumulation des biens et de l’avoir. Celle-ci n’a pas d’autre résultat que d’obstruer l’embouchure de ce désir et n’a d’autre destin que l’obésité et l’implosion finale. Le sceau de l’infini doit changer de champ d’application.

C’est ici, peut-être,  qu’il faut revenir à la genèse de la tradition judéo chrétienne. L’homme, nous dit la Bible, a été placé par le Créateur dans un Eden, mot d’origine persane qui désigne un jardin clôturé. Cette limite évitait à Adam de retomber dans le gouffre des eaux habitées par les monstres marins. Les vieux jardins des hameaux de montagne pentus laissent encore entrevoir les traces de ces murets défensifs et qui, en outre, retenaient la terre du mauvais penchant. Autre limite imposée : tu ne toucheras pas au fruit de l’arbre qui m’est réservé. Autrement dit, tu ne te prendras pas pour Dieu car tu n’es pas le propriétaire du jardin. Tu ne dévoreras pas tout, tu préserveras l’avenir. Ces limites fixées, je te confie un objectif exaltant : tu seras à « mon image et à ma ressemblance », ni plus, ni moins ! Et voilà la dimension d’infini  qui va désormais traverser l’homme non pas malgré mais grâce aux limitations qui l’empêchent de dévier.




 Le « monde d’après » sera un monde volontairement limité ou ne sera pas. Mais ces limites ne seront acceptables que fécondées par une approche renouvelée de l’Infini. Il nous reviendra de considérer ces limites non comme un interdit castrateur de nos potentialités mais comme une blessure s’ouvrant à la fécondation du sang, de l’eau et de l’Esprit de l’Infini. Le prophète Malraux avait bien dit que le 21ème siècle serait spirituel ou ne serait pas.

Si le monde de demain ne veut pas donner raison aux collapsologues , il ne pourra plus être celui du « trop » rejetant ses déchets sur des populations poubelles, ni celui du « pas assez » provoquant les déplacements migratoires. Il sera celui des équilibres mesurés et le contrat entre égaux en sera l’outil ordinaire.
Il faudra bien, alors, consentir à changer de modèles et de références : trouver son bonheur dans la simplicité, la lenteur, le local, le silence, l’échange gratuit, la valeur des choses et du lien ; dans la distance de l’attrait et non du retrait ; dans l’attention portée à chacun, au « rien du tout », à l’invisible ; dans l’acceptation de ne pas tout connaître, tout posséder, tout « marchandiser ». N’avons-nous entendu parler ces derniers jours du « marché de la culture » !





Si nous n’avons comme seul objectif que celui de reconstituer « l’avant » et de profiter encore plus des années qui sont « devant », alors nous risquons de précipiter la fin. Certains s’y préparent sérieusement et, si c’est le cas, les survivalistes auront eu raison. Mais n’oublions jamais qu’au-dessus du déluge un arc-en-ciel se dessina aux yeux de Noé.

Nos dirigeants auront-ils l’audace de monter sur la nacelle de l’arche ? Notre espérance sera-t-elle assez forte pour nous tenir éveillés afin d’apercevoir les pâles couleurs qui nimberont le berceau d’un monde nouveau ?

Jean Casanave
Le 19/06/2020 en la fête du cœur transpercé d’où coula le sang, l’eau et l’esprit d’un Infini amour.

27 juin 2020

Retour du réel



Un appel téléphonique après la première étape du déconfinement. Il s’agit de Cécile (50 ans) qui a retrouvé le chemin de la Foi à l’âge de 35 ans et qui, dans l’enthousiasme de sa conversion, n’a pas ménagé sa peine pour se former et s’intégrer dans la communauté chrétienne.
-    « J’ai passé plus deux mois à me nourrir des eucharisties proposées par les dominicains et les assomptionnistes à la TV ou sur internet et je me suis régalée. Une liturgie sobre et belle à la fois, un déroulement sans bavure, des chants splendides, et des homélies enfin enrichissantes ! Je viens de retourner dans ma paroisse et j’ai retrouvé tout dans le même état qu’avant avec, en plus, une ambiance lugubre, une assemblée masquée et comme accablée. C’était triste à en pleurer. Mais le pire, c’est qu’après avoir reçu le corps de Christ sacramentellement, je n’ai même pas ressenti cette communion que j’éprouvais devant mon écran. Je trouve que c’est grave ! Je ne sais plus quoi faire ! »

Que lui dire si ce n’est que nous sommes tous à la recherche d’une liturgie parfaite dans une Eglise parfaite. Sauf que ce cérémonial ne me dit plus rien, qu’au moment de la consécration mon voisin éternue et crache ses poumons, que la canne de Marie-Jeanne s’étale sur le dallage, que les enfants de chœur gesticulent sans arrêt, que l’animateur entonne trop bas, que le curé s’adresse à nous comme à des gamins et ainsi de suite. « Autrement dit, Cécile, il n’y pas de fraternité vraie et réelle hors de ce réel là. Celui qui nous fait mal, celui qui nous déçoit, celui qui nous blesse. Le plus gênant dans notre foi est bien le mystère de l’Incarnation et ses limites.

Et, souviens-toi encore, qu’au moment de la cène, il y avait autour de la table un futur traitre, un renégat en puissance, un incrédule (Thomas) et quelques autres  « au cœur lent à croire et sans intelligence » qui détaleront au dernier moment. Jésus n’a pas changé de chaîne ou de site pour voir s’il pouvait compter sur une équipe au top niveau.

Mais que cela ne t’empêche surtout pas de chercher, avec tes frères chrétiens, à vivre le repas du Seigneur « en Esprit et en Vérité » même s’il faut « renverser la table » mais surtout les cœurs. Bel été pour toi ! »