10 mai 2019

« Réparons l’Eglise ». Contribution sans illusion…



Sans illusion, car ayant très longtemps fréquenté les chrétiens et le « personnel ecclésiastique » dont je fais partie, je sais que dans notre Eglise tout peut se dire, tout peut se penser mais au moment de décider et d’agir, nous retombons paresseusement dans la mortelle répétition. Le neuf fait peur !
Sans illusion aussi, car il faut être une voix déjà écoutée ou redoutée pour être entendue.
Sans illusion enfin, car découvrant, après avoir rédigé ma contribution, qu’il fallait remplir un questionnaire préparé par « La Croix » et le « Le Pèlerin », ce texte, qui découragera certains par sa longueur, ne pouvait entrer dans les cases prévues. Tentons tout de même un essai…





Avril 2019-Les nuages s’amoncellent sur la nation française.

Notre pays ne s’aime pas. Il est atteint par une sorte de mal-être général entretenu par des poussées de fièvre « jaune » hebdomadaires et nulle annonce des responsables politiques ne parvient à l’enrayer. Chacun, comme touché par une sorte d’épidémie, ajoute à la liste interminable des revendications son problème particulier  à régler  de toute urgence. Le pays est en colère ; le pays enrage mais pour des raisons souvent opposées.
Pendant ce temps, la Méditerranée avale dans ses abîmes son lot annuel de frères humains. Ils sont souvent jeunes , ils ont pris tous les risques, ils ne demandent qu’à travailler et ils font preuve d’une volonté hors du commun de « s’en sortir » ! Sur la côte, en face, l’Europe a peur ; l’Europe préserve ses avantages acquis.
Au Sri Lanka- mais Colombo est si loin!- les fanatiques font exploser des hôtels et des églises, tuent 300 innocents lors de la fête de Pâques. L’Occident n’est plus le porte drapeau de la civilisation ; l’Occident est honni ; il est haï.

Pâques 2019.La barque de Pierre dans la tourmente .

L’Eglise des hommes n’en finit pas d’étaler ses turpitudes. Des soutes du Vatican, des greniers des évêchés, on extirpe prédateurs sexuels et chapes de silence complice. Sur tous les continents, les responsables tremblent, les chrétiens abasourdis se terrent. Le soupçon plane sur les congrégations. L’Eglise, depuis toujours accusée et condamnée par le monde, achève la besogne ; elle se détruit elle-même.
Plus sournoisement et depuis des décennies, une faille profonde s’élargit sur sa façade. Une génération sans peur et sans reproche se lève et prend ostensiblement le contre-pied de la précédente. Enfin, voici revenus les jours de la fierté et de la conquête. Certains s’en réjouissent, nombreux sont ceux qui  s’étonnent, d’autres encore s’éloignent sans bruit.
Mieux encore ! D’éminentes figures, tout en se couvrant du manteau de la tradition et de  la conformité à l’enseignement du magistère, laissent entendre que François n’est pas à la hauteur de  sa tâche et se répandent en « compléments » salutaires de la pensée papale. Le fidèle paroissien s’inquiète, se cramponne et craint.
Notre-Dame de France flambe. La flèche qui dirigeait les yeux du passant vers le ciel est tombée. Le regard fixe désormais un trou béant et un amas de poutres calcinées. La Croix, étrangement, reflète une lumière dorée, l’autel endommagé est préservé, la mère et l’enfant n’ont pas bougé. La croix, l’autel et la mère peuvent engendrer une Eglise nouvelle, même s’il lui suffit d’une petite chapelle pour s’abriter. Notre-Dame sera rebâtie sur ses deux tours ; l’Eglise, sur l’autel, et la croix éclairée par le feu de la Parole et de l’Esprit Vivant. Faut-il reconstruire à l’identique ? Les avis divergent.

Au poste de vigie.

Dans ce temps après la Pâque, la liturgie nous fait lire l’Apocalypse. L’auteur, déporté et échoué à Patmos - déjà la Méditerranée !-, contemple l’Eglise de son temps. Elle est pourchassée par le pouvoir impérial et affaiblie par des dissensions internes graves. Dans l’épreuve de l’exil, il cherche à voir ce qui « doit arriver bientôt ». C’était, déjà, la tâche des grands prophètes de la déportation à Babylone et contrairement à toute attente Isaïe ne veut plus compter sur le passé :  « Ne vous souvenez pas d’autrefois, ne songez plus aux choses anciennes. Voici que je vais faire du nouveau qui déjà paraît, ne l’apercevez-vous pas ? » Is 43,19. Au creux de l’épreuve actuelle, le visionnaire de Patmos  et celui du « Trois fois Saint »  nous invitent à la nouveauté. Quant aux Actes des Apôtres, ils viennent opportunément réveiller la mémoire de la première annonce à la fois bonne et nouvelle.

Le panorama.
Des valeurs affichées.

Cet impératif de voir large et loin, n’empêche pas de porter un regard lucide sur la situation actuelle de l’Eglise de France à partir d’un territoire particulier.
Il nous faut d’abord reconnaître que la majorité de nos contemporains adorent une trinité qui a pour noms : le bien-être individuel, le profit sous toutes  ses formes et l’opinion publique devant laquelle on plie le genou. Ces dieux se déclinent sous toutes les appellations ; ils donnent l’énergie et l’envie de vivre comme ils sont le prétexte de tous les esclavages. Ils ne sont pas à jeter à priori aux enfers car ils nous disent quelque chose du désir de l’homme et de la réussite à laquelle il aspire. Cette religion adoptée par le plus grand nombre n’empêche pas de croire à « certaines valeurs » dont plusieurs sont issues du christianisme, si l’on est assez honnête pour le reconnaître. Depuis la publication de  « Laudato Si », il existe même des courants écologistes qui relisent le livre de la Genèse avec un autre œil ! Ainsi, tout en revendiquant une incroyance pratique, peut-on se dire « culturellement chrétien », surtout si l’on appartient à la génération antérieure aux années 70.

Une croyance résiduelle.

Parmi tous les adorateurs de cette trinité, beaucoup se disent « croyants » en quelque chose ou quelqu’un d’autre. Se dire « croyant » aujourd’hui ne suscite pas la dérision et le mépris, comme il était de coutume lorsqu’un marxisme larvé imprégnait les esprits. Cette « croyance », déclarée sans fausse pudeur, prend toutes les couleurs de l’arc en ciel religieux. Le Dieu auquel on se réfère se confond avec une puissance anonyme qui dépasse le pouvoir de l’homme et à laquelle on recourt lorsqu’on se sent dépassé par les évènements.

Dans la Laïcité de l’Etat.

D’autres croyants se réfèrent à un Dieu bien déterminé. Musulmans, Juifs, adeptes de religions orientales et autres chrétiens essaient de trouver leur place dans un Etat Français officiellement laïque. Mais la référence en matière de relations entre le politique et le religieux reste celle qui s’est instaurée avec l’Eglise catholique.


La communauté catholique.

Elle semble être traversée par deux options. L’une est tentée par la sélection rigoureuse, l’autre par l’admission sur la base d’un minimum requis. Héritière d’une société majoritairement chrétienne en apparence, la génération du Concile s’est épuisée à vouloir évangéliser et ceux du dedans et ceux du dehors. Résultat : une grande masse d’indifférents, une frange de sympathisants qui conservent une image favorable et un noyau de pratiquants plus ou moins épisodiques. Mais au vu des antécédents sociaux et culturels, on facilite autant que faire se peut, l’admission de ces « intermittents » des fêtes rituelles. Les sondages ont d’ailleurs élargi le terme de « pratiquant » à une fréquentation plus épisodique que celle de la messe du dimanche.  Les campagnes, réputées pour leur attachement à la Foi des ancêtres, voient se développer chez elles une sorte de conservation patrimoniale de quelques rites détachés d’un Credo que l’on a de la peine à murmurer. Le risque se profile d’une dissolution générale, à court terme, dans un « droitdel’hommisme » devenu la religion des bien-pensants modernes.
Au vu de la désertion des églises, l’autre option choisit de favoriser l’émergence de baptisés « purs-bio » répondant à toutes les normes d’un catholicisme dûment estampillé. Finies les préparations aux sacrements jugées par trop légères, les cérémonies qui adaptaient le rite aux circonstances, les initiatives des laïcs qui ne portent pas le label du curé ! Finies les compromissions avec un monde dont le péché est désormais clairement désigné !Une Eglise de catholiques visible, bien cadrée dans ses options, « droite dans ses baskets », rebâtie à l’identique de celle d’un pays de chrétienté, sera plus attirante pour tous ceux qui sont en quête d’une spiritualité  sans concession faite aux valeurs séculières. Les effets de ce choix se font déjà sentir dans des communautés chaleureuses, plus jeunes, n’hésitant pas à afficher leurs convictions sur les places publiques et à inventer de nouveaux services aux plus démunis. Comme on pouvait s’y attendre, cette nouvelle posture suscite des oppositions et des réprobations tout aussi nettes et sans nuances. Ce durcissement ne risque-t-il pas de favoriser une sélection de plus en plus rigoureuse et un  repli  identitaire encore plus marqué ?
Ainsi, deux Eglises coexistent tant bien que mal. Celle des « intermittents », plus accessible mais plus molle; et celle des « purs »,  plus élitiste et plus sélectionnée. 
Ni l’une, ni l’autre n’ont d’avenir pour la simple raison que  le monde de référence de l’une comme de l’autre n’existe plus. L’une vivait sur les braises d’une vieille chrétienté que le Concile avait justement ravivées. L’autre rêve d’un retour à une chrétienté « relookée » comme si la terre était déjà le cadre du Royaume de Dieu. Certes, il nous a été promis mais nous n’en sommes que des veilleurs, à l’affut des signes de son approche, et tout au plus, les initiateurs de timides esquisses.

C’est pourquoi il nous faut, plus que jamais, comme Isaïe et le Jean de l’Apocalypse être des guetteurs de l’aube.

Réparer, reconstruire ou régénérer ?

Au chevet de Notre-Dame carbonisée, les experts en restauration patrimoniale, en architecture dite sacrée et en  monuments mémoriels nationaux
commencent à rassembler leurs troupes pour entamer la bataille de l’identique ou du simili vrai.
Il en est de même quand on parle de reconstruire l’Eglise des hommes. La tentation est grande  d’attiser les querelles entre les tenants de la vraie tradition et les supposés déviants ; de prendre parti pour telle ou telle coterie favorisant nos présupposés idéologiques ; de monter des écuries : « j’appartiens à celle de Jean-Paul II, de Benoît XVI, de François, » comme s’il ne suffisait pas d’être de celle du Christ !! de résister avec la rage du désespoir, quitte à ce que la tranchée devienne un tombeau ; et surtout il n’est pas rare d’entendre s’élever les chants de lamentation sur l’état de ce monde  dévoyé qui n’accumule que des ruines.
Se battre pour savoir s’il faut  reconstruire l’Eglise  sur le modèle conciliaire essoufflé ou sur le schéma rêvé d’une restauration à l’identique est totalement vain. Ce débat n’est qu’un combat de myopes.
On ne fait pas grimper sur la nacelle de la vigie celui qui ne voit pas loin et qui ne distingue pas les faibles lueurs incertaines de l’aube que nous offre ce monde qui est le nôtre et celui de Dieu.
Si cette analyse, certes brossée à gros traits - et à laquelle on peut apporter toutes les nuances que l’on estime nécessaires en fonction des situations particulières, - reflète quelque peu la réalité, alors, n’espérons plus une reconstruction à l’identique, encore moins une rénovation selon les techniques modernes mais jetons les bases d’une régénération ( une re-genèse) totale de l’Eglise.

Comment ?

En libérant la parole et l’Esprit qui habite tous les baptisés. Mais nous ne sommes pas des « gilets jaunes ». Nous avons un passé, un savoir-faire et surtout un « cahier des charges », l’Evangile.
Demandons à notre Pape (par un référendum d’initiative des baptisés ?) d’ouvrir un Concile universel de tous les catholiques en décrétant une sorte d’année blanche durant laquelle, tous les dimanches,  les célébrations, selon des modalités à préciser, débuteraient par une écoute de  ce que nous dit le monde car la première parole de Dieu qui  est offerte aux hommes, chrétiens y compris, est celle du monde créé par Lui.
Par ses découvertes scientifiques sur le vivant et sur l’univers, par ses réseaux de communication qui relient chaque individu au monde entier, par ses flots migratoires qui frappent à nos portes, par ses cultures qui s’entrecroisent pour le meilleur et pour le pire, par la violence qui explose sans guerre ouverte, par ses changements climatiques et par cette exploitation inconsciente de la planète, Dieu nous parle. Mais Il nous parle aussi par tous ceux et celles sans lesquels la vie n’aurait pas de sel. Par le rire ingénu de l’enfant, la confidence de l’adolescent, l’engagement dans une association qui retisse du lien social ; par la vieille amie qui vous parle de son chat, par  le maire qui veut  rendre son tablier, par tout ce qui fait la grande histoire quotidienne des labeurs et des peines, celle sans laquelle l’autre histoire, celle des livres n’existerait pas. Dieu nous parle et le monde est l’écho de sa parole.

Surprises et nouveautés.

Cette parole du monde partagée, pourrait interroger celle des baptisés nourrie par le message évangélique. Et ainsi petit à petit, la confrontation du « texte » des hommes et de celui de Dieu, amènerait les baptisés à inventer une autre façon de vivre en Eglise de Jésus Christ. Et sans attendre les votes définitifs, que tout ce qui pourrait être tenté au nom de la triple responsabilité du baptisé puisse l’être. Il est prêtre dans l’acte de la prière ; il est prophète dans la transmission du message évangélique ; il est roi/serviteur de ses frères dans son engagement pour une société plus humaine. Rien de ce qui fait l’Eglise que nous avons connue ne serait retenu sans être passé au crible de cette refondation radicale et générale.
Cette expérience, organisée par une représentation de tous les baptisés, pourrait avoir pour cadre les diocèses afin d’en faciliter l’expression et l’exploitation. Les conclusions pourraient en être tirées, par la suite, à la fois au niveau des nations mais aussi sur celui d’un continent. Toutes les institutions de l’Eglise seraient soumises à cet exercice y compris les prêtres, les congrégations religieuses, les évêques et le Vatican lui-même.

Si l’ensemble des catholiques consent
-    à contempler le monde avec les yeux du Fils de l’Homme,
-    à lire en parallèle la parole de Dieu,
-    et à  pratiquer une sorte d’endoscopie de nos institutions ecclésiales, alors nous risquons de connaître d’heureuses surprises.

Que nous dit Dieu par le monde qui est le nôtre ?
Que nous dit-il par la Parole des commencements que nous a transmise l’Eglise ?
Que nous faut-il émonder de nos comportements et de nos structures sclérosées ?
Quels sont les germes qu’il  nous faut laisser régénérer par l’Esprit toujours vivant?
Tel pourrait être le programme de cette nouvelle Pentecôte que les guetteurs de l’aube attendent et préparent déjà, en dégageant des ruines la Croix lumineuse, l’autel, la mère et l’Enfant. 





20 avril 2019

Vendredi vers 15h

  
Environ trente ans après le début de notre ère, le 7 avril  vers 15h, Jésus de Nazareth pousse un cri et meurt. Conspué par ces courageux, qui profitent du nombre pour fondre leur lâcheté dans l’imbécile  cruauté de la foule, couvert de sang, de crachats et de cris, il a titubé longtemps entre les murs de la haine. Il a traîné le fardeau des souffrances et de la violence du monde hors de la ville. Cloué au gibet, dans un dernier spasme, étouffé sous son poids, il a rendu l’esprit.
Et voilà qu’un énorme ricanement secoue la butte du Golgotha. Les forces du Mal conjuguées pour l’occasion en une alliance improbable jubilent. Celui qui, par sa parole et par ses actes, donnait aux hommes le goût de redessiner l’image de Dieu sur leur visage, Celui qui libérait en eux l’Esprit divin entravé par le péché, Celui qui voulait ouvrir leurs mains au partage et leur cœur au pardon, Celui qui leur donnait l’espérance de vivre sans fin d’amour, Celui-là était bien mort !


Et les femmes pleuraient, elles, qui l’avaient soutenu, aidé et aimé…
Et les autres, ses compagnons, taisaient leur stupeur. « Comment Celui qui répandait autour de lui la Vie de Dieu pouvait-il plier devant la loi commune de la mort ?»
Et les ténèbres couvraient la terre ; l’étoile qui l’avait annoncé dans le ciel de Bethléem et qui scintillait dans les yeux des aveugles guéris s’était éteinte...morte elle aussi !


Environ 1990 ans après, en ce Vendredi voilé, les victimes des prédateurs traînent leur croix ou hurlent leur douleur. Les disciples taisent leur honte, pleurent et ne peuvent y croire… La nef est dévastée, la voûte effondrée, la croix brisée, au-dessus du clocher le ciel reste fermé.
L’écho de l’énorme ricanement déferle sur les ondes et les écrans : « Elle est morte, enfin, cette supercherie effroyable qu’on appelle l’Eglise et qui, depuis 2000 ans, tenait les hommes sous ses griffes hideuses. L’Homme peut enfin se faire Dieu… sans Lui et sans elle ! »


« Ils le déposèrent dans un tombeau creusé dans le roc. » Entre, avec lui et avec tous les crucifiés de cette terre, descends et attends. L’Esprit peut encore soulever les montagnes…



NB : Cette chronique a été rédigée avant l’incendie de Notre-Dame.

17 avril 2019

Notre-Dame !



Ave Maria

De tout le vocabulaire disponible pour dire la stupéfaction, il ne restait plus une parole à la disposition de celui ou celle qui voulait exprimer un sentiment personnel. Tout avait été dit. Ne restait que le silence. Un Français, croyant, catholique de surcroît, ne pouvait contempler le spectacle de la Cathédrale en feu que les larmes aux yeux. Huit cents ans de génie, de travail, de beauté ; des siècles d’histoire de la France, de malheurs et de sursauts, d’abandons et de relèvements ; des millions de vœux, de souhaits silencieux, de souvenirs personnels posés sur ces pierres, cachés dans le creux des volutes  de ce réceptacle géant étaient partis en fumée. Après le temps de la consternation, un croyant nourri de la Bible, qui sait que tout est Parole, se demande : « Quel signe nous est donné ? » Il se souvient, en effet, que les amis de Dieu des deux alliances se posaient souvent cette même question à l’instar du fameux Gédéon : « Donne-moi un signe que c’est toi qui me parles »  Jg 6,17 Jésus lui-même, interrogé par ses compatriotes, répondait par le « signe de Jonas ».

La toiture de la cathédrale composée de plaques de plomb a fondu. « La forêt » de chênes millénaires qui constituaient sa charpente est calcinée. Seule la structure de pierre, au dire des spécialistes, a résisté mais elle est certainement fragilisée. Des richesses de décoration et d’ornementation sont endommagées durablement. La restauration ne pourra jamais nous restituer l’édifice en son état. Symbole éloquent, l’autel et la croix sont demeurés intacts.

Les prêtres responsables de cette paroisse-mère ont bien fait remarquer que l’Eglise ne se réduisait pas à des monuments de pierre pour aussi beaux et emblématiques qu’ils soient mais qu’elle était faite de « pierres vivantes », comme le faisait déjà remarquer saint Pierre dans l’une de ces lettres. Le Christ Lui-même n’avait-il pas laissé entendre que la splendeur du temple de Jérusalem pouvait être détruite par les armées impériales, Il était Lui, le nouveau temple qui abritait la présence de Dieu ?
Il n’empêche qu’affronté à la tempête qui s’abat sur la barque de Pierre, le matelot est en droit de se poser des questions. L’Eglise peuple de croyants n’est-elle pas en train de vivre de l’intérieur le drame qui a meurtri le vaisseau de pierre de Paris ? La couverture solide que le mariage du bois et du plomb des théologies avait rendu imperméable aux intempéries et aux secousses de l’histoire, n’est-elle pas en train de fondre ? La structure elle-même de la tradition vivante deux fois millénaire, n’est-elle pas fissurée ? L’enchevêtrement des institutions et des congrégations, n’alimente-t-il pas le brasier ? La solidité des piliers et des arcs-boutants qui s’appuyaient sur un monde rassurant, n’est-elle pas ébranlée par un univers nouveau qui fascine autant qu’il effraie ? L’incendie de Notre-Dame marque douloureusement la fin d’une époque et ouvre le début d’une autre.
En effet, il est question de reconstruction. Des fonds sont déjà collectés pour ce faire. Des appels se font jour pour alerter tout ce que la France et le monde peuvent abriter de spécialistes talentueux en rénovation des chefs- d’œuvre anciens. Ce gigantesque chantier nous redonnera-t-il une Notre-Dame à l’identique ? A la vue des anciennes restaurations, il faut croire que non. On utilisera des matériaux plus résistants et plus légers et tout un savoir-faire nouveau pour édifier sur les mêmes fondements ( l’autel du pain partagé et la croix de l’amour livré), une architecture nouvelle animée par le même Esprit.
L’Eglise des hommes renaîtra ; elle aussi, elle passera son triangle des Bermudes. Son esquif sera allégé, sa structure modifiée, ses fondements eux-mêmes revisités.
Et pour inaugurer cette rénovation espérée, je vois Barbara Hendricks à la demande de l’archevêque de Paris et devant tout le peuple de la capitale, chanter un splendide Ave Maria sur  le parvis ouvert au chantier. Mais parvenue au « pecatoribus », elle s’agenouillera…

Notre Dame, ayez pitié, soyez encore la mère d’une Eglise de nouveaux enfants de Dieu !!

06 avril 2019

Confusions… Attention !Danger !



Lecteur ou lectrice, si tu penses qu’un célibataire et de surcroît prêtre n’a rien à dire ni rien à demander à la gent féminine, tu peux jeter ces mots dans la corbeille. Si tu crois que le même individu est disqualifié quand il parle de l’Église car obligatoirement défenseur acharné de l’institution, fais de même. Si l’on peut aborder des sujets sensibles, même par un biais anecdotique, sans éveiller aussitôt le soupçon d’un retour à l’obscurantisme moyenâgeux ou, au contraire, sans être accusé de démolir les valeurs éternelles, alors poursuis la lecture et laisse-moi le droit de me poser quelques questions impertinentes.


J’ai causé, ces jours-ci, malgré moi, une certaine effervescence dans le public d’un colloque lorsque j’ai cité le philosophe Bertrand Vergely qui mettait en garde contre un féminisme réduit à la seule revendication d’un égalitarisme des genres. La discussion s’est poursuivie pendant le repas en se focalisant sur le mot « fraternité » de notre devise républicaine.
- « Ne faudrait-il pas changer ce vocable qui fait la part belle aux « frères » au détriment des « sœurs » ?
Pourquoi ne pas le remplacer par « solidarité » ?
J’ai presque failli lâcher : « et pourquoi pas tout bonnement inscrire la charité » !  Mais quel gros mot par les temps qui courent! Trois syllabes toutes gluantes de cette condescendance envers les pauvres qu’il vaut mieux à tout prendre ignorer que mépriser! Je me suis donc abstenu, tout en m’étonnant que personne ne relève que les trois paroles de la devise  écrites au féminin  pouvaient laisser penser que la moitié masculine des français n’était pas concernée.


Les mots ont tous une charge symbolique et le langage qui combine ces symboles est régi par des codes communément admis. « Fraternité » laisse entendre « fratrie » qui, elle, est composée de frères et de sœurs. Mais la « fratrie » suppose un père ou une mère, ce qui ne s’impose pas à la solidarité. Elle laisse entendre une verticalité qui n’est pas indispensable à la solidarité. Mais faut-il exclure toute verticalité sous prétexte que le pouvoir vertical est aujourd’hui haï ?
Faire en sorte que la langue ne soit pas ressentie comme exclusive demandera une longue pratique et bien des ajustements. Aussi la tentation est de rapidement la « neutraliser ». Masculin et féminin fondus dans un neutre et dans la confusion! Nous avons beau insister, le réel résiste sauf à confondre, ici aussi, les mots et la réalité. Il y a un ciel et une terre, un soleil et une lune, l’eau et le feu, la nuit et le jour, l’homme et la femme. Maternité et paternité ne seront jamais dans l’équivalence ou dans la neutralité. Le vieux sage biblique l’avait déjà compris, lui qui considérait que « les choses vont deux par deux, en vis-à-vis, et qu’il n’y a rien de déficient. Une chose souligne l’excellence de l’autre, qui pourrait se passer de contempler la gloire du Seigneur ? » Sir 42,24.


Peu de temps après cette rencontre conviviale, je tombe sur la recension  d’un livre recommandé par une revue catholique. Je cite : « L’auteur est un partisan  résolu de la cité chrétienne. L’Église et l’État ne seront plus séparés, une telle séparation étouffant la vie de la grâce. La chrétienté n’est pas un mythe historique. Sa restauration est notre objectif. » (1)
 Ici, on relève non pas une confusion des mots mais des pouvoirs. Je suis assez âgé pour avoir connu certains de ces prélats qui n’auraient pas dédaigné le titre de « Prince de l’Église » et qui auraient fait bonne figure dans quelque salon de la cour royale. Avaient-ils rêvé d’une destinée semblable à celles de Richelieu ou de Mazarin ? Ils apparaissaient toutefois comme des organes témoins d’un passé révolu. Et voilà qu’aujourd’hui une partie de notre Église se réveille, nostalgique de ce bon vieux temps où confusion et collusion faisaient bon ménage dans une cité dite chrétienne, idéale  pour certains mais pas pour tous. Benoît XVI fait une analyse de cette éternelle tentation « d’asseoir la foi par le pouvoir » à propos du messianisme de Barabbas opposé à celui de Jésus (2).
J’ai connu également ces prêtres qui, dans un élan de générosité, avaient épousé la classe ouvrière au point de remplacer le « Je suis chrétien, voilà ma gloire ! » par l’Internationale et dont les invectives verbales et les postures radicales étonnaient même leurs camarades syndiqués ! Le patron avait remplacé le démon ! Ici aussi, confusion des rôles et des spécificités.


Il semblerait  que ces propos de table  et ces situations ecclésiales n’aient aucun rapport entre eux. Je n’en suis pas sûr. Quand la confusion brouille les mots et les rôles, quand elle mélange les genres et les pouvoirs, quand elle trouble les esprits, elle installe silencieusement le lit de ceux qui attendent l’heure favorable pour imposer leur ordre salutaire. N’oublions pas qu’à l’origine, nous dit-on, un certain Satan avait semé la confusion dans l’esprit de  l’être humain en lui faisant croire qu’il pouvait être Dieu ! « Sacrée » confusion !


Alors, mes sœurs, oui à l’égalité homme-femme et de considération et de salaire; oui à la parité quand elle n’est pas simple affichage ; oui à une langue non méprisante. Mais tout en revendiquant cela, préservez avant tout votre mystère féminin. Vous n’êtes pas de simples éprouvettes d’un laboratoire des sciences du vivant ni les clones des hommes au féminin. Vous portez la vie, vous la « couvez » et vous l’offrez au monde. En cela, le féminin l’emportera toujours sur le masculin.
Quant à vous, mes frères chrétiens qui rêvez d’un monde  unifié sous le pouvoir divin, respectez justement l’œuvre de Dieu. Lui aussi a jeté la confusion mais c’était dans l’entreprise prométhéenne de  Babel. A l’inverse du Satan du jardin de la Genèse, Il a voulu une humanité riche et belle de sa diversité de langues, de cultures et de croyances. Babel n’est pas la cité sainte, elle est l’anti Règne de Dieu.
Dans le brouillard qui noie les formes du réel, Esprit Saint donne-nous de savoir discerner !


(1) Notre Église N° 102 page 33
(2 Benoît XVI Jésus de Nazareth 1ère Partie p 59-61 Flammarion 2007

21 mars 2019

Des paroles aux actes.


Histoire béarnaise. Un vieux paysan sort d’une réunion préélectorale. Il a écouté le candidat à la députation. Un voisin le rencontre et lui demande : « Qu’a-t-il dit ? » Réponse : « Je ne sais pas mais il a bien parlé ! »

C’était le temps où l’éloquence des préaux d’école pouvait faire tomber quelques bulletins de vote dans l’escarcelle.
Les temps ont changé. «  Nous ne voulons pas des paroles mais des actes » répètent inlassablement les assidus des manifestations qui occupent le pavé ces derniers jours. « Des paroles aux actes, pour un monde plus humain ! » sera le thème d’un colloque qui se déroulera à l’université de Pau le 30 mars (1).

Il semble, en effet, que l’inflation des petites ou grandes phrases relayées par les chaînes en continu amplifie l’impression d’antinomie entre ces deux termes. Beaucoup de mots pour peu de résultats concrets !

Mais à y regarder de plus près, y a-t-il vraiment opposition entre ces deux moyens d’expression ?
Que l’acte parle ne fait aucun doute si l’on pense à celui accompli par le Colonel Bertranne !  Quel Français ne s’est pas senti interpellé par le sens de la responsabilité que traduisait son geste de bravoure ? Mais, à l’inverse, qui n’a pas été atteint par telle ou telle parole prononcée par un père, une mère, un professeur, un ami, au point que sa vie en a été profondément transformée ?
La parole, pour le meilleur ou pour le pire, peut être action. Le torrent d’expressions répétitives proférées récemment sur un plateau de TV  par deux femmes politiques consistait essentiellement à noyer l’adversaire dans un déluge sonore et à recevoir la palme du dernier mot. Résultat  de ce pugilat verbal et de ce spectacle lamentable : dégoût et lassitude, écran noir et muet.

Si la parole est acte et si l’action peut parler, n’est-ce pas parce que la première Parole qui est à l’origine de tout ce qui se dit et de tout ce qui se fait est à la fois Parole et Acte : « Il dit et cela fut ! » Puissent nos paroles et nos actes laisser retentir un lointain écho de la voix du Créateur !

(1) renseignements : « de cairn en cairn »  06 13 48 90 65

28 février 2019

Quarante


Chiffre biblique magique qui compte les années de désert subies par le peuple hébreu. Conduit par Moïse, il y fait le dur apprentissage de la liberté après les années d’esclavage. Ce n’est pas seulement la tutelle du Pharaon qu’il faut quitter mais encore le joug des divinités égyptiennes. 40 jours sera pour Elie, le combattant des idoles, le temps nécessaire pour éprouver « le fin silence » d’un Dieu qui se risque à  laisser la parole à l’homme. Enfin, Jésus conduit par l’Esprit, passera encore 40 jours au désert pour préparer sa vie publique en affrontant et en refusant la tentation démoniaque de se faire le dieu de nos besoins et de nos fantasmes.


De ces expériences fondatrices vient notre carême. 40 jours de préparation à ce qui constitue pour le chrétien le sommet de l’année liturgique et le centre de sa Foi, à savoir la fête de la résurrection du Sauveur et la sienne aussi. Mais il faut d’abord passer par le feu…


Autrefois, c’est-à-dire avant les mises aux normes, à cette époque-ci, la nuit de nos vallées offrait un étrange spectacle.  D’immenses serpents de feu rampaient vers les étoiles à l’assaut d’on ne sait quelle planète. De temps en temps, un brasier se faisait plus scintillant, les étincelles jaillissaient en hauteur, peut-être un « buisson ardent » ?  Et l’on se prenait à imaginer Moïse fasciné par ce feu mystérieux dont l’origine restait obscure. Les bergers, suivant la coutume ancestrale, avaient allumé la flamme au bas de la montagne. Elle nettoyait les pâturages jusqu’à s’épuiser sur le « contre-feu » sagement prévu. De la végétation roussie par les intempéries et par le gel, il ne resterait que cendre grise et squelettes noircis. Quelques jours plus tard, les pentes se recouvriraient d’un duvet vert en attendant d’offrir aux troupeaux une herbe grasse et savoureuse.

Ainsi débute notre carême : raccourci de quarantaine. Une mort symbolique, un retour à la poussière, un feu purificateur de tout ce qui nous encombre, de tout ce qui obscurcit l’essentiel de nos vies. Une cendre qui amende et nourrit une vie pour toujours incandescente! « Convertis-toi ! »

24 février 2019

François,


Qui suis-je pour m’adresser à toi (1) ? Un pécheur comme les autres. Mais si j’ose le faire, c’est parce que j’ai été ordonné prêtre seulement deux années avant toi et que, par conséquent, tu es mon frère dans le sacerdoce. Un frère qui force mon admiration car tu as accepté de conduire l’Eglise au moment où une vague de scandales fait peser sur tout le clergé une chape de soupçons.


François, regarde la France, fille aînée de l’Eglise, disait-on autrefois. Elle est malade. L’Europe l’est aussi. Le système démocratique est devenu si complexe et la société si réglementée que le citoyen s’est vu contraint de déléguer peu à peu tous ses pouvoirs à des représentants chargés de les exercer dans le cadre du bien commun. Aujourd’hui, il se sent oublié et victime d’un système qui lui échappe. Il veut être écouté. Il désire reprendre le pouvoir à son compte et il le fait savoir. La réaction est saine, même si elle paraît contestable en bien des points.


Regarde l’Eglise ! Tu le sais mieux que moi, elle est malade. Notre vieille mère, qui a traversé tant de siècles, a gardé de sa fréquentation de l’histoire des hommes des manières surannées, des titres ridicules, des ornements désuets, un  langage abscons. De ceci on pourrait sourire, comme on le fait des photos jaunies du vieil album de famille que l’on feuillette. Elle a parcouru tant de chemins  boueux que sa peau est souillée de terre. Mais cette souillure là n’est pas malsaine. Elle est la compagne inévitable de son incarnation parmi les hommes. Elle est  cette glaise que le Créateur  du livre de la Genèse a pétri pour faire un être à sa ressemblance quoique terreux. Cette souillure est excusable ; elle est le signe d’une proximité avec les hommes qui s’est parfois brûlé les ailes.


L’Eglise est malade d’un mal bien plus grave. Depuis que le souffle de l’Esprit s’est engouffré dans la chambre haute de la Pentecôte, des hommes d’Eglise, j’allais dire « d’appareil », se sont employés à canaliser ce vent divin dans un labyrinthe tel qu’il en sort exténué et parfois perverti. Ils lui ont donné un vocabulaire spécifique, un code de bonne conduite, un espace sacré dont ils prétendent détenir la clef, définir les frontières et organiser la visite. Et comme l’invasion du sacré est inversement proportionnelle à la perte de la foi au Dieu vivant, ceux qui s’en estiment les propriétaires et les grands- prêtres ont vu leur prestige prendre encore plus d’ampleur.  François, tu as diagnostiqué ce mal. Tu l’as appelé le « cléricalisme ». D’ailleurs, il n’est pas réservé aux clercs et on peut le rencontrer dans bien d’autres institutions humaines. Cet abus de pouvoir est sans commune mesure avec la souillure contractée dans la foulée imprudente des chemins de traverse. C’est un torrent d’ordures qui déferle sur ces ministères pervertis. Et cela est d’autant plus intolérable qu’il touche des personnes vulnérables.


Alors, François, toi qui as confiance dans le « Peuple saint des fidèles de Dieu » demande-lui, si par hasard, il aimerait s’identifier davantage à la communauté des Actes des Apôtres qui partageait « d’un même cœur » l’enseignement, la parole et le pain ; demande-lui si, par hasard, s’appuyant sur les conseils de St Paul, il ne souhaiterait pas repenser les ministères de l’Eglise pour les confier à des hommes et des femmes ayant fait leurs preuves dans la conduite de leur famille et dans leur profession ; demande-lui s’il ne préfèrerait pas être un peu allégé de tous ces accessoires hérités des siècles passés. Ils ont eu, certes, leur utilité mais ils sont devenus étouffants et encombrants. D’ailleurs, ils ont trop souvent empêché le peuple saint de se prendre en main en le maintenant dans un état d’enfance protégée et prolongée.


Tu sais, comme moi, François, que le Maître reprochait à certains d’imposer des fardeaux qu’ils étaient incapables de porter eux-mêmes. Alors, s’il te plaît, après avoir entendu les évêques, écoute les baptisés, ceux qui forment « la classe moyenne de la sainteté ». Tu as dit que le baptême était « notre première et fondamentale consécration » car « nul n’a été baptisé prêtre ou évêque » (2). Convoque donc une conférence des baptisés pour chaque continent. Donne-leur la parole sans intermédiaire, sans le filtre des « autorités qualifiées ». Il te dira, ce peuple encore fidèle, ce qu’il est essentiel de préserver pour que la barque ne chavire pas dans l’ignominie. Il te dira ce qu’il faut balancer par dessus bord pour l’alléger afin qu’elle ne soit pas engloutie sous son propre fardeau.
François, aide-nous à hisser la voile, tiens bon la barre et qu’un vent nouveau nous pousse au large…


(1) Je me permets ce tutoiement car c’est ainsi que  je m’adresse au Christ dans ma prière.
(2) Pape François « Les laïcs messagers de l’Evangile » ed Salvator.2016