15 avril 2016

Justice d’abord, miséricorde en option ! 

« Il commence à me fatiguer notre Pape avec sa miséricorde et son accueil des réfugiés ! » me lance un ami, non sans quelque malicieuse provocation.
« Miséricorde par-ci, miséricorde par- là, mais d’abord la justice ! » ajoute un autre, en citant la parabole des ouvriers de la dernière heure qui bénéficient des largesses du maître de la vigne. 
« Celui-ci , me fait-il remarquer,  a pris soin  de régler d’abord le salaire convenu avec les autres en toute justice, avant de manifester sa généreuse prodigalité ».
Allons-y pour une joute de paraboles ! A mon tour, je cite celle dite du Père Prodigue qui ne demande pas au fils cadet de rembourser d’abord sa dette (ce qui ne lui aurait pas rendu pour autant son identité filiale), mais court au-devant de lui et lui ouvre ses bras. Il ne prend pas d’abord sa calculette pour évaluer la perte subie en ajoutant, comme il se doit, les intérêts, mais il embrasse longuement celui qui vient avouer son regret et son remords. Il sait, le Père, que justice suivra, d’autant plus et d’autant mieux qu’elle sera le fait non d’un serviteur réembauché mais celle d’un fils retrouvé.


 Au-delà de ces images et de ces arguments, qui sommes-nous pour enfermer Dieu dans le concept humain d’une justice qui met tant de temps à peser le pour et le contre et qui laisse souvent les parties insatisfaites ? Qui sommes-nous pour appliquer à Dieu notre idée de la miséricorde toujours limitée, pas toujours gratuite et jamais garantie ? 
« Il faut misère pour avoir cœur…Que peuvent savoir de la miséricorde des matins, ceux dont les nuits ne furent jamais de tempêtes et d’angoisses ? » nous dit le Père Paul Baudiquey dans son admirable commentaire du tableau de Rembrandt. 
En effet, pour être soi-même en capacité d’accueillir la miséricorde, il n’y a pas d’autre chemin que celui de reconnaître sa propre misère.  François, notre Pape n’hésite pas à se dire pécheur en public. 
« Heureux les miséricordieux, ils obtiendront miséricorde ! »



24 mars 2016

A qui profite le gavage médiatique ?


Le Dimanche des Rameaux une radio nationale distillait en boucle un florilège de chansons qui avaient pour objet la pédophilie des curés, le tout était agrémenté d’un commentaire perfide laissant la paternité des mots à quelques chanteurs de renom dont l’intouchable Trenet !

Quelques jours auparavant, la meute des média descendue à Lourdes guettait le Cardinal Barbarin accusé d’avoir « couvert » un prêtre  coupable et jugé. Suite aux déclarations de l’Archevêque de Lyon, la ministre de l’Education Nationale rappelait comme par hasard, le soir même, la radiation de quelques uns de ces administrés pédophiles.
 Le Premier Ministre achevait la tâche en demandant au citoyen Barbarin de prendre ses responsabilités. Dans la même semaine, les trois journaux locaux faisaient un titre sur les agissements répréhensibles d’un professeur sur des enfants en taisant son nom mais en soulignant que lui-même avait été victime, quelques années auparavant, d’un prêtre dont on rappelait complaisamment le patronyme. 

Enfin, la Télévision nous présentait une séquence sur les Orphelins Apprentis d’Auteuil dont l’Institution fêtait ses 150 ans et, certainement au nom de la laïcité mais au détriment de l’équité, se gardait bien de révéler qu’un prêtre était à l’origine de cette œuvre.
Entendons nous bien. Si faute il y a, quel que soit l’auteur, elle exige jugement et sanction. Ce que je veux dénoncer c’est l’effet instrumentalisation, accumulation, insinuation des commentaires. D’ailleurs, depuis l’arrestation du terroriste du Bataclan, sans parler de la tragédie actuelle de Bruxelles, les curés pédophiles ont disparu par enchantement des écrans. Pire, les victimes  sont muettes. Silence radio provisoire!

Faut-il renoncer à son abonnement ou à sa redevance en regrettant que l’information se réduise de plus en plus à une communication réussie et le beau métier de journaliste à celui des éboueurs (tout aussi utile par ailleurs)? 

Ne nous y trompons pas, ce n’est pas en accablant une institution particulière et en chargeant l’Eglise du rôle du bouc émissaire que l’on va sortir notre pays du sentiment trop répandu du  « tous pourris ». Qui sème l’accusation au conditionnel pourrait récolter la violence au présent!

Faut-il entrer dans le Samedi noir et se taire  devant le tombeau définitivement scellé de l’Eglise ?

Que l’on me permette simplement de rappeler que les chrétiens se sont toujours considérés comme un peuple de pécheurs . Ont-ils besoin que les nouveaux inquisiteurs le leur rappellent avec autant d’acharnement, alors qu’ils commencent toutes leurs assemblées dominicales par reconnaître leur péché devant le crucifié ? 

J’attends que le conseil des ministres, les séances du parlement, les sessions des tribunaux de France et autres instances de décision débutent  par un confiteor…A suggérer aux nombreux candidats à la « Présidentielle » qui battent allègrement la coulpe… des autres.


19 mars 2016

                                         Palmes


    Curieux équipage que celui de ce prophète juché sur un âne, acclamé par la foule.

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 Rien à voir avec le « triomphe » des généraux romains qui, de retour de la guerre, exhibaient leurs trophées et  traînaient la horde bigarrée des prisonniers promis au marché des esclaves. Vae victis ! 

D’après Zacharie, l’un des derniers prophètes, le messie devait se montrer sur une telle monture pour inaugurer un règne de paix. Chars et chevaux de guerre devenaient alors inutiles.

 Un autre détail signalé par trois évangiles a pris postérieurement une grande importance : les branchages agités au passage de Jésus. Jean précise même qu’il s’agit de rameaux d’oliviers.
 Ils ont donné du fil à retordre à bien des exégètes qui se sont étonnés de cette incongruité. On ne coupe pas des branches fructifères au printemps si, du moins, l’entrée à Jérusalem précédait de peu la date de la célébration de la Pâque. 

Il a fallu étudier de plus près les calendriers évangéliques pour comprendre que cette datation était une présentation raccourcie de la condamnation de Jésus, résumée en une semaine, à l’usage des premiers chrétiens qui venaient en pèlerinage à Jérusalem. Cette allusion aux branchages correspondrait plutôt à une pratique juive de la fête des tentes où l’on construisait des cabanes en palmes au moment des récoltes d’automne. 

Quoi qu’il en soit, la fête des rameaux a survécu à toutes les exégèses. Elle nous prépare à accueillir la Résurrection avant d’entrer dans la Passion du Christ.

Les uns y verront le symbole de l’irrésistible force du printemps  qui triomphe de tous les hivers ; les autres s’attacheront au signe de la bénédiction qu’ils répandront dans les maisons ; d’autres encore accrocheront le brin vert au crucifix familial pour se souvenir de ceci : si la croix est potence de mort, elle est aussi arbre de vie du jardin de la création nouvelle. « Puérilités entretenues par les religions », « derniers relents d’une mentalité magique » protesteront les censeurs éclairés. 

Et pourquoi pas, simplement, humbles passerelles vers le Divin...

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10 février 2016



Sébastien Ihidoy.

Dans chaque Basque sommeille un rêve d’Amérique. En fait, c’est en Sibérie que partit Sébastien quand, jeune prêtre, il rejoignit une équipe de volontaires de la mission de France. La Sibérie, c’est ainsi que les prêtres en attente de nomination désignaient, en plaisantant, le Vic Bilh béarnais, redouté comme réfractaire à l’évangile et tellement éloigné de Bayonne. C’était l’époque où les paysans essayaient d’implanter le fameux maïs américain plus généreux mais plus gourmand en eau et en systèmes d’irrigation que les autres productions. Il fallait pour cela opérer une véritable révolution des esprits et les militants de l’action catholique, accompagnés par ces prêtres, y participèrent et prirent amplement leurs responsabilités. Pour relever le défi de l’évangélisation de cet âge nouveau qui s’ouvrait pour les campagnes, ces prêtres s’investirent sans compter y compris dans l’aide au travail journalier où la sueur et la peine partagée prolongeaient l’homélie et la catéchèse. Encore récemment, lors d’obsèques que je célébrais dans cette région, on me rappelait la place prise par l’abbé Ihidoy dans cette proximité recherchée avec ceux qui s’étaient éloignés de l’Eglise. Pas d’évangélisation sans proximité et solidarité éprouvées. La nouvelle évangélisation actuelle n’échappera pas à ce temps de l’incarnation nécessaire.
Quittons les coteaux ondulés de Lembeye où a pris naissance la légende Ihidoyenne pour affronter la cité des remparts.

C’est à Navarrenx que l’Europe est venue à lui. Après avoir patiemment labouré les six villages de sa paroisse, établi une relation personnelle avec beaucoup de ses paroissiens, étonné bien des jeunes par ses exploits sur le fronton, animé une rubrique sur une radio cantonale, notre curé pensait peut-être récolter paisiblement le fruit de ses multiples contacts personnels dans lesquels il excellait. « Moi, je te rassemble des jeunes ruraux, me dit-il un jour; toi tu te charges de les accompagner dans la réflexion » ainsi est née grâce à lui, l’Ifocap-Adour qui a aidé à l’éclosion d’acteurs et responsables actuels de cette petite région.
Oui, c’est bien l’Europe qui est venue frapper à sa porte sous la forme de ces cohortes de pèlerins de St Jacques qui trouvèrent chez lui, tous les soirs, gîte, soupe et cœur ouvert.  Son presbytère, qui était loin d’être conforme aux normes d’hébergement en vigueur,  est devenu au fil des ans la référence spirituelle que l’on sait. Cet accueil sans visa lui valut quelques surprises désagréables mais n’altéra jamais sa capacité extraordinaire de toujours mettre en valeur l’hôte du moment. Laurence Lacour et d’autres après elle, en ont largement témoigné. Chacun ressortait de chez lui avec le sentiment d’être unique et de compter réellement dans l’histoire des hommes. Pas d’évangélisation sans un respect immodéré pour tout homme et pour toute femme.

La vie paroissiale, la priorité donnée au laïcat, le partage des joies et des peines familiales, la réponse aux innombrables mails des anciens pèlerins ont été le quotidien du curé de Mauléon et de la Soule qui était encore pour lui une terre nouvelle, inconnue mais très vite adoptée. « C’était le type même du prêtre diocésain, sans ignorer toutefois son côté franc-tireur par rapport aux institutions qu’il jugeait trop cléricales. » me disait l’un de ses confrères.

Terme du voyage, retour au pays : Cambo. Le souci de répondre aux attentes de nos contemporains l’ont amené dans ses dernières missions à creuser et à travailler l’apport de certains penseurs actuels et de faire profiter de sa réflexion et de sa sagesse ses paroissiens ainsi que les auditeurs de la radio Lapourdi qui attendaient ses chroniques. « As-tu lu tel article de M. Serres, de J. Cl Guillebaud ? J’ai envie de les résumer à la radio : qu’est-ce-que tu en penses ? » Et nous philosophions un moment au téléphone. Sa parole n’était pas un simple écho répétitif de ses lectures  ou de ses recherches. Elle s’enracinait dans la riche expérience de ces rencontres chaleureuses qui avaient allumé dans l’existence de chacun une sorte de buisson ardent où Dieu se rendait présent. « La vie de tous les jours suffit comme support à ma prière » disait-il. Pas d’évangélisation sans analyse lucide des idées dominantes d’une société. Pas d’évangélisation sans ce cœur à cœur  brûlant avec Dieu et avec nos frères.

Un Basque ne plie pas, il rompt. C’était la devise de son confrère Bernardin Dunate, c’était secrètement la sienne. Sa mort brutale alimentera encore le souvenir de son regard ouvert et de son sourire heureux. Permettez-moi de formuler un souhait à l’adresse au moins de mes compatriotes de Navarrenx : Vous savez combien sont nombreux dans notre canton ceux qui tressent des couronnes sur les têtes de Sébastien et de Bernardin, et ils le méritent bien. Mais ne serait-ce pas mieux de resserrer aussi les liens avec Celui qui était la source de leur Foi et de leur passion ? J’ai envie de leur dire : « Ne leur volez pas leur sacerdoce en admirant l’homme qu’ils étaient et en négligeant Dieu qu’ils adoraient! » 

Sébastien, tu ne nous serreras plus la main en broyant nos phalanges sensibles. Maintenant, serre-nous plutôt sur ton cœur qui bat de nouveau, branché pour toujours sur celui du Père. Comme tu le disais souvent : « Voilà l’homme ! »Jendia, Jendé !!  



24 janvier 2016

LES MOTS DE LA MISERICORDE.


« L’Eglise ne pourrait-elle pas avoir une parole plus incisive quand il s’agit de défendre les pauvres, de dénoncer les injustices ? Isaïe ne se gênait pas quand il appelait Dieu à la rescousse pour casser les dents des arrogants et pulvériser les puissants ! Sous prétexte de Jubilé de la miséricorde, on nous abreuve de discours mielleux et insipides alors que 1% de la population mondiale accapare 50,1% du patrimoine mondial! » C’est à peu près dans ces termes que j’ai reçu la réaction d’un participant lors d’une soirée de formation que j’animais.

On s’étonnera toujours du grand écart qu’il faut effectuer quand on passe de la lecture des textes de la première Alliance à celle de la deuxième. Mais la surprise n’est pas moins grande lorsqu’on lit que « Jésus promena sur eux un regard de colère » ou qu’il traita certains de ses contradicteurs de « sépulcres blanchis » ! Le « doux Jésus » ne prenait pas de gants !

Trois rappels.

* La tentation est grande d’opposer le Dieu de l’Ancien Testament à celui du Nouveau. Dans les débuts de l’Eglise les tenants de cette thèse ont été condamnés pour hérésie. La lecture des textes bibliques ne peut être signifiante que replacée dans son histoire et dans sa totalité. On s’aperçoit à ce moment- là que la Foi de nos ancêtres croyants a évolué et, avec elle, l’image qu’ils se faisaient de Dieu. L’épisode du jeune David qui abat le géant Goliath d’un coup de fronde nous laisse clairement entrevoir un Dieu des armées qui prend la tête des guerriers de son peuple tel un chef de bataillon. Est-ce ce même Dieu qui convoque Elie sur le mont Carmel et qui se révèle à lui dans le frémissement d’un silence furtif ? On pourrait se poser la question tellement le contraste est éclatant. Certains repèrent dans cette longue histoire du dialogue de Dieu avec son peuple des seuils qui marquent de façon décisive  la Foi mais qui n’empêcheront pas des retours en arrière. On a même pu déceler dans cette littérature biblique une sorte de pédagogie de Dieu qui se révèlerait au fur et à mesure de la capacité des hommes à accepter son message. Tout se passe comme si Dieu élargissait petit à petit les dimensions  de la Foi du croyant au mystère qui est le Sien.

*A ce regard d’ensemble et évolutif, indispensable pour effectuer une juste lecture de ces textes anciens, il faut ajouter un principe de fond. Aucun langage humain ne peut dire Dieu. Notre parole est adaptée aux réalités qui sont à portée humaine. Or ces réalités sont finies, limitées et même datées. La parole qui essaie de les traduire l’est aussi. Et d’ailleurs, lorsqu’elle s’avère impuissante à expliquer une situation trop complexe, elle emploie des images ou des symboles. Notre langage est impuissant pour appréhender la Vérité de Dieu. On butera toujours sur l’infirmité des mots à décrire Dieu et son projet sur le monde.
 St Léon fait remarquer « que la grandeur de l’œuvre divine excède de beaucoup le pouvoir du langage humain ; de là vient la difficulté de parler comme le motif de ne pas se taire… ». Non seulement nos mots sont trop étroits quand ils désignent le divin mais dès que l’on dit quelque chose de Dieu, il faut se contredire. Car, Il est juste mais aussi miséricordieux. Il est puissant mais si faible en même temps. Sa justice n’hésite pas à prendre des moyens violents. Mais n’oublions pas que le fait même qu’Il s’occupe des humains, qu’Il se penche sur leur misère (Ex 3,7), contrairement aux divinités païennes, est un signe de sa miséricorde. Et quand il agit en Père, il le fait à la manière du père de famille qui dans ces temps- là prouvait son amour envers son fils en lui donnant du bâton (Sir 30,1) ; cependant, cela ne l’empêchera pas de rester fidèle à son alliance malgré les  infidélités renouvelées de son peuple (Ez 16). La miséricorde, comme le mot l’indique, rapproche le cœur de la misère. C’est tout un programme et qui dépasse largement le discours lénifiant et désincarné.

* Dernier rappel :
Au-delà des mots, ce qui compte, ce sont les actes. Or il faut beaucoup plus de force pour être et rester miséricordieux que pour pousser un coup de gueule. Celui-ci peut être nécessaire pour attirer l’attention sur une situation anormale mais s’il fait du bien à celui qui crie plus fort que les autres, il ne résout pas forcément le problème. Le Fils, expression vivante de la miséricorde du Père, en a payé le prix dans son ultime combat. Si les sept dernières paroles courtes prononcées sur la Croix nous offrent son testament, alors nous sommes définitivement prémunis contre tous les propos doucereux et mielleux qui voudraient édulcorer la force de subversion de la miséricorde. Le Pape François, dans son dernier ouvrage, nous offre  quelques tranches de vies remuées, bouleversées, labourées et ensemencées  par le péché pardonné (1). Les initiateurs des cercles de silence ont bien compris que le cri peut être silencieux. Roger Schutz, le premier prieur de Taizé, n’osait-il pas parler de la « violence des pacifiques » ? 

« Encore faut-il avoir appris ce que tomber veut dire,
Comme une pierre tombe dans la nuit de l’eau ;
Ce que veut dire craquer,
Comme un arbre s’éclate aux feux ardents du gel…
Que peuvent savoir de la miséricorde des matins,
Ceux dont les nuits ne furent jamais de tempêtes et d’angoisses » Paul Baudiquey

(1) Pape François « Le nom de Dieu est miséricorde » R. Laffont 2016


23 décembre 2015

Beau Noël malgré un ciel privé d’étoiles !


Dans l’Evangile de Luc, les anges annoncent aux bergers la naissance d’un « Sauveur, Christ et Seigneur ». Autant dire la venue au monde de Celui qui sera reconnu comme Fils de Dieu après la Résurrection. Les Juifs n’en demandaient pas tant, ils se seraient contentés d’un nouveau Gédéon ou d’un super Judas Macchabée pour renvoyer les Romains chez eux et refaire l’unité du Royaume du grand David. Le contexte historique de la nativité n’avait rien à voir avec le décor bucolique de la crèche de St François d’Assise. Violences, massacres de la part des occupants, factions opposées au sein du peuple élu étaient le pain quotidien des pauvres d’Israël. Les Romains, eux, avaient leurs divins Césars et s’en contentaient de gré ou de force. On attendait un puissant guerrier et on leur annonce un bébé : 

 « Vous le reconnaîtrez à ce signe : vous trouverez un nouveau-né couché dans une mangeoire ».

 On pourrait croire à une plaisanterie !

D’ailleurs, comment ce Dieu promis pouvait-il contenir dans une vie humaine même si l’homme était sensé être la créature qui lui ressemblât le plus ? Des éclairs de divinité éclateront dans la vie de Jésus adulte, ils transperceront sa nature humaine et se manifesteront dans ses paroles (« Aucun homme n’a parlé comme lui ») et dans ses actes
 (« Personne ne peut faire ce que tu fais si Dieu n’est pas
 avec lui »). D’où la question : Qui est-il Celui-là à qui les vents et la mer obéissent ou qui pardonne les péchés ?

Or c’est bien un nouveau-né sans autre précision qui est le seul signe donné.
C’est à croire que Dieu n’est à son aise dans l’humanité de Jésus que lorsqu’il est enfant ou… mourant. Pas de paroles chez le bébé de la crèche sinon des cris ou un charmant babillage, pas de signes accomplis par Lui. Le mourant du Golgotha, quant à lui, parle peu. Il pousse un cri. Il ne descend pas de la Croix comme il y est invité. Donc pas de miracle. Et pourtant le soldat s’exclame : « Celui là est Fils de Dieu » !

La stature de Jésus adulte pouvait porter à confusion et laisser croire à ses auditeurs et à ses disciples que son pouvoir émanait de Lui (« Il parlait comme un homme qui a autorité »). Alors les éclats de sa divinité qui traversent sa vie étaient nécessaires pour nous rappeler qu’il était habité tout entier par le Père. Le texte laisse penser que Dieu se manifeste sans effort dans l’enfant et dans le mourant parce que chez l’un comme chez l’autre il n’y a pas d’équivoque : ils sont sans puissance, fragiles, dépendant entièrement de l’amour qui les entoure, aux antipodes de l’idée d’un Dieu tout puissant qui traîne encore dans nos têtes et cela d’autant plus que le contexte de ce Noël 2015 ressemble fort à celui de Bethléem. Comme on aimerait un Dieu qui montre les dents, qui sonne le réveil d’une chrétienté endormie et qui organise la riposte de ses fidèles outragés !

Rien de tout cela. Un simple enfant sans défense à la merci d’un barbare coup d’épée. Mais en même temps le signe de l’irrésistible force de la vie qui germe dans la moindre des anfractuosités, qui se glisse dans les fractures de l’histoire, qui fait jaillir une musique nouvelle après les marches funèbres, qui donne au quotidien répétitif et terni l’éclat du renouveau.
Un Dieu qui entre dans nos limites humaines, qui se soumet à la Loi immémoriale de la lutte pour la survie, la loi de la mort infligée aux autres pour défendre sa vie. Cette loi de la nature, Jésus l’accepte et l’inverse. Avec Lui elle devient « surnaturelle », elle est désormais la loi de la vie et de la mort offertes en témoignage d’une Vie Autre. « Ma vie nul ne la prend… ». Nous avons le choix entre la survie acquise au prix de toutes les terreurs et de toutes les morts et la Vie  en plénitude accueillie dans le don et le pardon.

Dans les combats de ce monde,  le chrétien ne connaîtra jamais le triomphe du combattant victorieux. Jamais les puissants de ce monde ne lui accorderont une place attitrée et une voix reconnue dans les débats importants qui engagent l’Histoire. Celle de Bethléem, elle, se renouvelle. Le disciple du Christ devra se contenter d’une crèche au fond de l’annexe. Malgré cette marginalisation officielle, personne ne pourra lui voler la joie du veilleur qui sous les ruines et les décombres des explosions de cette terre scrutera patiemment le léger fendillement de l’humus qui annonce une nouvelle pousse, le désir enfoui sous des tonnes d’apparences de tant de ceux qui l’entourent et qui n’attendent que la visite d’un ange  pour laisser échapper leur soupir le plus profond, leur soif non étanchée d’une vie nouvelle.

Beau Noël aux veilleurs des nuits privées d’étoiles (1)
                                                          
      

(1) Allusion au titre de Thomas Merton : « La nuit privée d’étoiles »

22 décembre 2015

Dans quel pays sommes-nous ?


Le 17  décembre 2015, je suis invité par un organisme de presse palois à participer à un débat autour du thème : « Noël marchand ou Noël fervent », avec le directeur d’un hyper marché en vue de l’édition du 19 suivant. Le débat se déroule  de manière correcte. J’affirme, dès le départ, le rôle nécessaire et bienfaisant des fêtes dans le déroulement du temps. La fête enchante le temps ordinaire et lui donne sens. 
Je précise, ensuite, que je ne me situe pas dans le « comment faire la fête » 
mais dans le « pourquoi célébrer Noël » ; tous les mots ayant leur importance.
 Mon interlocuteur me fait remarquer que nous sommes complémentaires mais que lui, se pliant à la règle de la laïcité, n’a pas à « décrypter » le sens de la fête qui est avant tout une fête familiale dédiée à l’échange des cadeaux. Occasion pour moi de rappeler l’histoire des rois mages qui sont à l’origine de la tradition de ces présents. J’en profite également pour ajouter qu’expliquer le sens exact de Noël, à un enfant qui a dépassé l’âge de croire au père barbu n’est pas une prise de position religieuse mais l’affirmation d’une simple vérité historique. La discussion qui suit se déroule sur ce même ton pendant plus d’une heure. Je peux même exprimer que, dans ma foi de chrétien, je considère Noël comme une révolution dans l’histoire des religions et donc dans l’histoire tout court : Dieu vient parmi nous et entre dans nos limites humaines. Evènement inimaginable, et pour ceux qui plaçaient la toute-puissance de Dieu dans sa transcendance absolue (le judaïsme), et pour ceux qui avaient accès au divin par ses incarnations impériales  (je veux parler des romains). Sur ce point, le directeur de magasin, sagement, s’abstient de tout commentaire. Le débat reprend de la couleur quand je lui avoue que je ne suis pas un assidu de son « temple ».
-« Il n’y pas de temple, car il n’y pas de sacré dans mon espace ! »
-« Sauf le client » lui dis-je.
-« Non l’homme qui entre chez nous est libre, il garde son libre arbitre »
-« Ce n’est pas tout à fait ce que j’entends dans les hauts parleurs qui s’intéressent au client potentiel que je suis et auquel on veut faire croire qu’il lui manque le dernier gadget nécessaire pour bien faire la fête » !
Le mot « temple » apparemment n’était pas le bienvenu.

Si je relate cette anecdote, c’est que le compte-rendu de cette discussion ne paraîtra pas dans les journaux locaux. Motif : la direction nationale de la chaîne commerciale, au vu d’une demande de vigilance accrue au moment des fêtes, émanant du ministère de l’intérieur, ne souhaite pas que l’article paraisse. Embarras de la rédaction à quelques heures du tirage et excuses réitérées…

 Dans quel pays sommes-nous pour que la moindre allusion au fait religieux pose un problème ?  
D’une part, je ne savais pas que les hyper marchés étaient des « magasins d’état » soumis à la loi de la laïcité. D’autre part, comment quelques mois après les grands défilés consécutifs aux attentats contre « Charlie Hebdo », la liberté d’expression peut-elle faire peur à ce point aux adorateurs de « Mamon ». A moins que les maniaques de la kalachnikov aient réussi leur projet, celui de parvenir à ce que notre société s’autocensure par crainte de déplaire à quelques fanatiques incultes ou aux serviteurs zélés d’un laïcisme borné.
Il faut croire que le « veau d’or » a les pieds bien fragiles dès qu’il les retire du tiroir -caisse.  En effet, si le client n’est pas sacré,  le chiffre d’affaire, lui, l’est assurément.


Morale de l’histoire : Je constate que dans l’Eglise « intolérante et moyenâgeuse » personne ne m’empêche de  prendre la parole en public alors qu’une grande marque peut toujours user des moyens de pression que l’on sait. Elle ne m’empêchera pas de continuer à privilégier les commerçants locaux qui ont pitié de mon grand âge quand je cherche vainement un produit qui a changé de rayonnage ou que j’oublie le code de ma carte bancaire !