18 juin 2012


Bonnes vacances
« Que fais-tu pendant les vacances ? » « Rien. » Il semblerait que ce soit la juste réponse puisque ce mot signifie : « vide » , « absence ». On parle de « vacance du pouvoir » quand un chef de gouvernement démissionne. En tout cas, on peut facilement comprendre que pour certains citadins cette réponse soit spontanée quand on connaît le rythme et le stress de leurs journées.

D’autres diront : « Je vais en profiter pour « faire » la Corse, « faire » du sport, « faire les musées », « faire » un tas de choses. Nous sommes ici dans le changement d’activité, au point parfois que ce genre de vacances demande une préparation minutieuse et presque laborieuse. Certains adeptes de loisirs organisées en arrivent, disent-ils, à espérer leur retour pour enfin se reposer !!
La vacuité, le rien risquent de virer au mortel ennui.
L’activité, le « faire » peuvent friser la surdose du drogué toute aussi mortelle.
« Que feras-tu pendant ta retraite ? ». « Rien » répondait un ami ; mais il ajoutait : « Je vais d’abord être. »
Il voulait dire par là qu’enfin il ne serait plus happé par un activisme incessant, par des projets dévorants, des sollicitations multiples et parfois inutiles. Il allait se donner le temps de savourer les choses simples de la vie.

-Prendre le temps  de contempler tous les jours cette création qui nous enchante comme au premier matin du monde.
-Prendre le temps d’accomplir soigneusement et calmement les petits gestes du quotidien sans être bousculé par l’horaire imposé.

-Prendre le temps de recevoir tout à loisir celui ou celle qui passe, sans penser à récupérer ce temps « perdu » professionnellement parlant.

- Prendre le temps de visiter celui ou celle pour qui le temps est malheureusement et tristement trop long.

-Prendre le temps de déguster un beau livre, de s’informer correctement sur tel ou tel problème de société, de creuser davantage sa connaissance des cultures et des arts jusque là ignorés. Bref, élargir son horizon familier, tout en renforçant ses racines nourricières.

Et si c’était cela les vacances !

Accueillir le temps donné non pas pour le tuer (tuer le temps) parce qu’il nous ennuie ; non pas pour le passer (passer le temps) le plus vite possible en le bourrant de choses à faire mais pour simplement « être » et devenir nous-même. Si nous réalisons ce programme, à coup sûr notre temps sera « mangé ». En effet, il n’aura plus le goût  rassis de nos amertumes ou recuit de nos rancœurs. Il aura la saveur du bon pain partagé parce qu’il aura été cuit au four de l’Essentiel retrouvé et les autres ne s’y tromperont pas.

Alors, peut-être, serons-nous prêts à accueillir à l’improviste ce visiteur du soir qui frappait en vain depuis longtemps à notre porte et que nous n’avions pas eu le temps de recevoir : «  Voici, je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi prés de lui et lui prés de moi. » Apocalypse de St Jean 3, 20

Ainsi seront « BONNES » les vacances pour qui en prend !

21 mai 2012


Jesustoutesréparations@nazareth.com
Imaginons un court instant que Nazareth, au début de notre ère, ait été connectée à Internet.

Jésus aurait pu, sans se déplacer au Temple, communiquer avec les Docteurs de la Loi et proposer une vision très personnelle de la Torah via un blog ou des mails échangés.
 Les retraités branchés d’Israël se seraient frénétiquement jetés sur leurs claviers pour y ajouter commentaires, critiques ou appréciations en ligne. L’Evangelion, la Bonne Nouvelle, aurait franchi d’un coup d’onde les frontières de la Palestine, irrigué toute la diaspora et suscité à l’infini des ricochets d’interprétations.

En poussant l’absurde à son comble, Dieu le Père Lui-même, aurait pu dispenser le Fils de toutes les avanies humaines en envoyant en guise de flammes de feu, un étincelant DVD sur Bethléem ou Jérusalem, pour remplacer ou compléter les tables de la Loi.

Mais, voilà, le Verbe ne s’est pas fait écran tactile : le Verbe s’est fait chair, le Verbe s’est fait condition humaine…

Et les commerçants de Séphoris l’ont vu acheter avec Joseph du bois d’œuvre sur le marché ; le petit peuple des pêcheurs qui n’avait  pas d’ordinateur embarqué, l’a entendu calmer les flots, l’a vu griller du poisson sur la plage ; les malades, les aveugles, les exclus l’ont entendu proclamer les Béatitudes.

Il a pris la peine de passer par le puits de Jacob et de la Samaritaine, d’arpenter les chemins de la Galilée, de froisser  les épis de blé, de toucher les lépreux, de remettre Lazare sur pied, de manger un morceau chez Marthe et Marie, de renverser les étals des marchands, de se laisser parfumer les pieds.

ET SURTOUT… C’est le cas de le dire, Il a pris la « peine » de monter à Jérusalem pour y exposer son corps, sa vie, son sang, sa sueur, ses blessures, son visage tuméfié par les coups et souillé par les crachats.

Bref, si Jésus n’avait été qu’un « blogueur » solitaire, ses disciples n’auraient pas « touché le verbe de Vie » comme le dit St Jean. Notre Dieu n’aurait pas habité votre « vie vivante », palpitante, mourante même, mais capable de soulever les dalles de nos tombeaux, d’imprégner le Pain et le Vin partagés sur la table du monde de l’Esprit Divin.

Les « nouvelles dominations », et en particulier celle des « technoprophètes », dénoncées par J. Cl. Guillebaud, risquent de virtualiser  nos relations, d’anesthésier toute passion, d’aseptiser toute émotion, de rejeter la vie corporelle, charnelle, dans les poubelles de l’insignifiance.

Or les chrétiens se sont battus pour affirmer que leur Dieu avait pris corps, que le Verbe était chair, et que la Résurrection elle-même concernait cette chair. Autant de propos qui paraissent monstrueux aux oreilles de la  « raison  pure », mais qui restent pour nous et avant tout Mystère précieux et savoureux.

Merci encore une fois à J. Cl. Guillebaud  et à  « La vie vivante » (éd des Arènes) de donner consistance intellectuelle à ce que nous pressentons dans la Foi.

04 mars 2012

L’orgue, la cithare et le jésuite.

En ce jour-là, l’Ancien était entré dans une cathédrale. Les yeux levés vers l’orgue, il en admirait le buffet rutilant et les tuyaux étincelants. Et il dit à ses amis:

« Nous avons connu une époque où ces vénérables instruments se sont un peu essoufflés pour cause d’usure ou par défaut de subventions. Pour pallier ce silence et pour accomplir le psaume 150, cordes et flûtes, cymbales et tambourins sont entrés en liturgie.

Rome s’en est émue. Elle est allé chercher en Europe du Nord deux célèbres organistes qui se sont révélés deux grands compositeurs. Souvenez-vous des célèbres cantates : Fides et ratio, Veritatis Splendor, Spe salvi, Caritas in Veritate.. Ainsi, les grandes orgues reprirent souffle et redonnèrent de la voix.

Encouragés par ces résonances célestes, certains organistes de chœur reprirent le clavier. 
Ils sélectionnèrent dans ces œuvres magistrales quelques thèmes choisis selon leur convenance. Puis, ils les transposèrent sur des portées mineures et parfois douteuses, au nom d’une fidélité à la répétition plus qu’à la Tradition.

Quelques oreilles chrétiennes s’en trouvèrent fort agacées, à l’instar des dents d’Ezéchiel. 
On ouvrit alors d’autres claviers et voilà qu’au détour de quelques clics, une autre petite musique se répandit, des partitions s’éparpillèrent. Elles étaient signées d’un certain Joseph Moingt. Nous savions depuis longtemps qu’il était un théologien compétent, mais nous ne savions pas qu’il excellait dans une petite musique suave, légère, printanière, adaptée à un instrument discret, quoique très ancien, la cithare.

Les notes de ces mélodies sautillantes bondirent d’un presbytère à l’autre, d’un ordinateur à un autre, adoucissant quelque peu les tonitruants do majeurs écrasés par les orgues de chœur.

Mes amis, remerciez le Père Joseph Moingt. Il a accepté de nous jouer la partition de l’avenir de l’Eglise. Souhaitons que celui-ci sache conjuguer longtemps le grand orgue des fêtes solennelles et l’humble cithare de la prière quotidienne. Quant aux orgues de chœur, il faudra bien leur trouver une autre place car certains se sont déjà pris pour le maître-autel… » 
Ainsi parla l’Ancien et il ajouta : « Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende… »



24 décembre 2011

Visitation.


« Dès qu’Elisabeth eut entendu la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en son sein et Elisabeth fut remplie de l’Esprit Saint. Alors, elle poussa un grand cri et dit : « Tu es bénie… Dès que ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein… » 
Lc 1, 39

Une visitation est un ébranlement de forte magnitude, elle pénètre et secoue en profondeur. Elle implique tout notre être dans ce qu’il a de plus intime, elle engage l’avenir de chacun, elle appelle l’inattendu, elle convoque le ciel sur la terre.

Elle n’est pas visite de courtoisie ou simplement utilitaire. Elle est communion savoureuse de présences offertes, moment de grâce, d’harmonie paisible, de plénitude sereine,
 « tressaillement » de l’Esprit qui soulève les êtres au-dessus d’eux-mêmes. Alors, à l’image de Marie, une jubilation, une action de grâce jaillit de nos lèvres :«Mon âme exalte, exulte… » ou plus prosaïquement comme les apôtres au Thabor : « Que l’on est bien, installons-nous ! »

Ces instants sont aussi rares qu’éphémères. Le quotidien s’engouffre par les fenêtres et se charge de recouvrir notre ravissement de montagnes de soucis. La raison, un temps égarée, reprend ses droits et ses esprits... étroits. Mais cette goutte d’eau pure a amplifié notre soif à l’infini et jamais nous ne serons désaltérés.

A moins que ces heures précieuses ne soient un avant-goût de ce que sera la grande visitation de Celui qui est plus présent à nous que nous-mêmes mais sous le voile de la Foi.

Noël : « Dieu vient visiter son peuple. » Encore faut-il nous rendre capables de nous étonner qu’Il envoie un ange frapper à notre porte verrouillée…

Je vous souhaite, en cette nouvelle année, de belles et fécondes visitations.

Frontières, fractures et passeurs.


La ligne majestueuse des Pyrénées barre l’horizon. Ici la France, là bas l’Espagne. Ligne de défi : suffisamment nette pour marquer la séparation, mais assez large et poreuse pour susciter rencontres et visitations. Depuis toujours, elle a été franchie.

Certains ont creusé des tunnels. Perforeuses, pelleteuses, excavateurs, tels de géants scarabées aux mâchoires monstrueuses, ont fissuré, entaillé, explosé, avalé et projeté des tonnes de roches, de terre, de ciment et d’acier. Un jour, les tunneliers opposés se sont rencontrés, se sont congratulés et ont laissé place aux officiels. Ceux-ci ont coupé un ruban, pris la parole, ont aligné chiffres, pourcentages et avalanches de promesses économiques et financières. Ils ont trinqué à l’amitié et à l’intérêt des peuples. La voie royale est désormais ouverte aux chenilles de wagons ou aux caravanes de camions. Nos besoins sont comblés.
 La montagne est percée et désormais, ignorée.

D’autres ont décidé de passer par les hauteurs. Ce sont ces montagnards légèrement équipés qui baladent leur silhouette sur les lignes de crêtes en s’offrant de temps en temps la vue infinie que leur offre l’observatoire d’un sommet. Ils croisent souvent d’autres amoureux de ces hautes randonnées qui viennent du versant opposé. Ils ne manquent jamais d’échanger quelques mots maladroits dans la langue de l’autre. De quoi parlent t-ils ? D’abord, de l’autre. De la montagne, du temps qu’il fait, du brouillard qui menace, du chemin à prendre, du panorama à contempler. Ensuite seulement, ils demandent d’où ils viennent, s'ils sont espagnols, aragonais, basques ou béarnais. Et ils repartent souhait aux lèvres, adios, à Dieu…

Enfin, ils y a ceux qui, depuis des millénaires fréquentent les pâturages et les cols, suivant en cela l’itinéraire sinueux de leurs troupeaux. Ce sont les bergers. Ils savent bien que les bêtes ignorent la frontière et que la tentation est forte de voir si l’herbe du voisin est meilleure. 
Au gré des frictions et des batailles antérieures, un code traditionnel de bonne conduite réciproque s’est lentement imposé et chaque été donne lieu à quelques rencontres quasi rituelles. De quoi parlent ces pasteurs réunis autour d’un verre de vin ? De la santé des hommes et des bêtes, des caprices du temps, de la cherté de la vie, de la mévente de leurs produits. Et puis, de l’enfant qui est né, de l’ancêtre qui est parti, du changement de gouvernement. La vie comme elle va, avec ses satisfactions et ses imprévus, ses coups durs et ses sourires…. Santé ! A la vôtre !

Il en va des rencontres des religions comme du passage des frontières. Nous connaissons ces chercheurs de tous bords qui scrutent les textes fondateurs, rongent les parchemins, fourbissent des colonnes d’arguments, réunissent des colloques et éditent les discours officiels qui serviront d’outils aux prochaines avancées. Ils pourraient même risquer de manquer le rendez-vous avec ceux d’en face, tellement ils sont occupés à leur chantier de titans. De la connaissance jaillira l’unité !

Ignorant souvent le travail en profondeur, les fidèles des diverses religions vivent leurs traditions au quotidien. Il leur arrive parfois de s’inviter aux fêtes des différents calendriers, de partager un repas, d’échanger des recettes et leur savoir-faire. Les mamans donnent des nouvelles de leurs grands enfants et les pères se congratulent pour un mariage annoncé. Et si nul ne vient souffler sur de vieilles braises, la vie se passe à l’aulne des distances et des rapprochements librement consentis et codifiés par un long usage.

Pendant ce temps, les veilleurs, installés sur les crêtes savourent le plaisir de se retrouver parce qu’ils n’ont jamais quitté des yeux l’autre cime inaccessible, celle qui les dépasse, mais qui reste leur raison d’être et de marcher.

Hubert de Chergé et Khaled Roumo sont de ceux-là. Le frère du prieur de Thibirine assassiné, est un « habité ». Son ton méditatif vous renvoie sans cesse à un au-delà de lui-même, une Présence ou des présences qui auraient pu le hanter, mais qui au contraire le pacifient. Son ami musulman, auteur de « Le Coran déchiffré selon l’Amour (1) », je le qualifierai « d’inspiré ». Son verbe choisi et enjoué trahit son naturel de poète, mais sa parole vous perfore jusqu’au creux de votre être. « Aller à la rencontre de l'autre et le découvrir tel qu'il aime se révéler" : c’est à ce niveau- là que peut se situer selon eux une rencontre inter-religieuse, d’autant plus féconde qu’elle renvoie l’autre à être encore mieux chrétien ou mieux musulman.

En les écoutant, je me prenais à rêver. Quelle société pourrait faire cohabiter ces trois étages de passeurs de frontières, de guérisseurs de fractures, aussi indispensables les uns que les autres ? Quand, les discours politiques ou religieux, rivés sur la conquête ou le maintien du Pouvoir ou de la Vérité, s’interdiront-ils d’instrumentaliser les approches diverses du divin ? Enfin, n’a-t-on pas trop tendance à prendre à la lettre le rêve d’Isaïe qui voulait que son Dieu comble les ravins et rabote les montagnes…en oubliant que nous ne sommes pas Dieu…

(1) aux éditions Alphée, Koutoubia, 2009

23 novembre 2011

Histoire de pierres…

Jacob, berger comme ses pères, transhume de Ber Shéva à Haran. La nuit tombe. Il a sommeil. Il prend une pierre, la place sous sa tête et s’endort. Et voilà qu’un songe envahit son esprit embué. Une échelle monte jusqu’au ciel, des anges montent et descendent. Dieu se fait entendre et lui renouvelle la promesse faite à Abraham : « La terre sur laquelle tu es couché, je la donne à toi et ta descendance » (Gn 28,13).

Jacob dresse la pierre, à la façon des autels païens, et la consacre d’une onction d’huile.

« Dieu est ici et je ne le savais pas !» s’exclame-t-il. Il appelle cet endroit Bethel : la maison de Dieu.

Jésus, prophète itinérant, passe par un village de Samaritains et essuie un refus de l’accueillir. Quelqu’un le rattrape et lui promet de le suivre sans conditions. Jésus lui répond : « Le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête » (Lc 9,58). N’y a-t-il donc pas une seule pierre pour recueillir sa fatigue ou sa prière ? Qu’est devenue la promesse maintes fois réitérée depuis Jacob, d’une terre hospitalière, riche, abondante et paisible ? Cette pierre manquante est-elle le signe de l’échec ou celui de la réussite du projet de Dieu pour son peuple?

La Bible tout entière déroule sous nos yeux l’histoire parallèle de la Terre et du Temple que l’on peut lire à deux niveaux. Soit comme la manifestation parfois cachée à notre entendement de la volonté de Dieu qui réalise sa promesse, soit comme une sorte de rétrécissement progressif de celle-ci. L’acte universel de création qui préside la genèse du monde laisse la place à la création particulière du peuple d’Israël. Celui-ci se réduira au fil d’une histoire chaotique au minuscule territoire de Juda. Les prophètes, ne supportant pas cette asphyxie programmée, ouvriront portes et fenêtres sur l’horizon de « cieux nouveaux et d’une terre nouvelle » qui enchanteront la fin des temps. Mais que devient le projet bien concret d’une terre où « coulent le lait et le miel » ?

Le Temple remplacera la pierre rudimentaire de Jacob quand Josias réunira tous les lieux de culte particuliers (dont Bethel) sous l’autorité de Jérusalem. Le Temple se voulait le signe indéfectible de la présence de Dieu et le cœur palpitant d’une terre fidèle. Force est de constater qu’il a, finalement, enfermé la « Présence » dans une enceinte étroite et l’a liée à un joug rigide et pesant. Il faudra, ici aussi, l’audace d’Ezéchiel, pour redonner des ailes au Dieu de Jérusalem et l’envoyer résider auprès de ses fidèles captifs à Babylone.

Jésus prend manifestement ses distances avec la terre : « N’amassez pas des trésors sur la terre.. » ainsi qu’avec le territoire d’Israël qu’il cite rarement. Il n’oublie pas que, déjà, la Loi de Moïse interdisait au croyant de se comporter comme un propriétaire. Tel un bon métayer, la liturgie des prémices enjoignait au fidèle du Temple de rendre au Créateur tout premier-né des fruits de la terre ou du bétail. Ainsi la reconnaissance du don de Dieu permettait une gestion éthique de la terre. Le prophète de Nazareth est plus axé sur l’annonce du Royaume qu’il inaugure. Ce Royaume n’est pas affaire d’économie ou de géographie, mais avant tout de personnes répondant au programme des Béatitudes : « Heureux les …le Royaume est à eux » ; « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu » ; « Les publicains et les prostituées vous précéderont … »

Quant au Temple, l’attitude de Jésus est sans ambiguïté. « Il n’en restera pas pierre sur pierre… » Les évangélistes qui rapportent ses propos, certainement après sa destruction par Titus, veulent nous faire comprendre que Jésus se présente comme le vrai et unique Temple : « Il parlait du temple de son corps ». Le nouveau « Bethel », c’est lui. « L’autel, le prêtre et la victime » c’est encore lui.

Désormais, le Nouvel Adam sera lui-même cette terre nouvelle qui façonnera « l’homme nouveau » et qui le nourrira également en lui offrant le pain et le vin d’une Vie autre.

Ainsi la terre de Jacob n’a pas disparu. Elle s’est concentrée (dernière réduction !) en Jésus. Et cette opération s’est accomplie, comme la première création dans un jardin, celui de la Résurrection (« Elle le prit pour le jardinier »). Mais, auparavant, il a fallu que le Fils de l’homme passe par un autre jardin, celui du pressoir.

Et la pierre ? Jésus, pierre d’angle de la nouvelle maison de Dieu, en a trouvé une. 
Elle s’appelait Simon. « Et sur cette pierre… ». Et celui-ci, ou l’un de ses disciples, rappellera aux premiers chrétiens qu’ils sont à leur tour « pierres vivantes » de l’édifice construit sur les apôtres.

Ni échec, ni réussite de la promesse initiale, mais bien plutôt accomplissement puisque chaque baptisé est appelé à recevoir une petite pierre blanche comme sésame de la vie éternelle. « Au vainqueur, je donnerai de la manne cachée ; je lui donnerai aussi un caillou blanc, un caillou portant gravé un nom nouveau que nul ne connaît, hormis celui qui le reçoit » Ap 2,17

Jacob ne se doutait pas de la destinée divine de son rude oreiller…et de la fécondité de son sommeil léger. Mais « c’était de nuit » aurait ajouté Jean de la Croix…

18 septembre 2011

Lectures en vrac...


Daniel Duigou"Vanité des vanités" Albin Michel 2010

Un commentaire original du livre de l'Ecclésiaste (le Qohelet) à trois voix par un bibliste, un psychologue, un amoureux du désert. Il se trouve que l'auteur est les trois à la fois. 
Ancien journaliste de télévision devenu psychiatre, Daniel Duigou a construit une casbah dans l'oasis de Skoura qu'il appelle son ermitage. On y trouve un Qohelet qui se libère de tous les faux dieux mais aussi, et entre autres, une belle interprétation du jeune homme "vêtu d'un simple drap" qui s'enfuit au moment de l'arrestation de Jésus.

Deux itinéraires: l'un d'un archevêque, l'autre d'un curé.

Joseph Doré "A cause de Jésus ! Pourquoi je suis demeuré chrétien et reste catholique" Plon 2011

Mgr Joseph Doré relit sa vie d'archevêque de Strasbourg. A la fois théologien et pasteur, il se trouve au coeur de trois crises. Celle de la calomnie qui aurait pu tuer sa réputation; celle de l'épreuve de santé qui l'a obligé à démissionner, et celle de l'Eglise affrontée à des "questions qui fâchent" et qu'il n'élude pas. Malgré tout, l'évêque-courage attend un nouveau printemps.

Gérard Bénéteau "Journal d'un curé de ville" Fayard 2011

Il a trouvé sa voie chez lez Oratoriens, disciples de Bérulle, non sans avoir voulu comprendre l'histoire qu'il vivait et connaître celle qui le précédait. Il se retrouve curé de Saint Eustache côtoyant le monde chatoyant des artistes malheureusement frappé par l'épidémie du sida. Une occasion pour l'auteur de partager sa réflexion de chrétien et de prêtre sur les questions qui touchent notre société avec une lucidité qui ne lui vaut certainement pas que des amis dans le monde ecclésiastique et catholique. Il complète son itinéraire en acceptant d'être le supérieur de l'Oratoire et écourte son dernier mandat, étonné par les changements qui semblent affecter l'Eglise de France.

Pour ceux qui labourent sans cesse la terre de la Bible et qui suivent l'actualité du Proche-Orient: " La terre, la Bible et l'histoire" Bayard 2006 par Alain Marchadour, notre ancien exégète de Toulouse qui revient d'un long séjour à Jérusalem en tant que supérieur des Assomptionnistes à Saint-Pierre en Gallicante et David Neuhaus, jésuite israélien. Ceux et celles qui ont "pèleriné" en Terre Sainte et qui veulent comprendre un peu la complexité de l'histoire qui se noue autour de ce territoire trouveront de quoi rassasier leur curiosité. L'ouvrage aborde également la question des diverses lectures chrétiennes de cette terre et examine les textes officiels de l'Eglise catholique sur le sujet. Encore de quoi piocher et labourer...Alain Marchadour est toujours le bienvenu à Pau et il le sait.

Sortons un peu de la littérature ecclésiastique avec le dernier Guillebaud « La Vie Vivante contre les nouveaux pudibonds » Les Arènes 2011. Je ne saurais jamais assez remercier Jean-Claude Guillebaud de nous permettre d'économiser autant de lectures spécialisées et peut-être fastidieuses pour certains d'entre nous. Depuis des années dans un style limpide et avec une clarté d'exposé remarquable, il nous propose une lecture synthétique et critique des cultures contemporaines. Dans ce dernier ouvrage, il s'attaque à celles qui se veulent "dominantes". Ceux et celles qui ont reçu mon dernier article sous forme d'homélie du 15 Août et qui ont lu "La Vie Vivante" ont compris où se trouvait une partie de mes sources. Jean-Claude Guillebaud a accepté de venir nous rencontrer à Pau le 4 mai 2012 en soirée. Venez respirer une bouffée d'oxygène avec celui qui, à l'occasion, arpente nos Pyrénées...

Jean D'Ormesson "C'est une chose étrange à la fin que le monde" Robert Laffont 2010

Trois cents pages autour de la vie, la survie, la mort et l'éternelle question de Dieu, sans une seule seconde de lassitude. Un éblouissement de culture, de finesse, de littérature mais aussi d'une certaine légèreté, bien dans le style de l'auteur, étincelant...et insaisissable. C'est là tout l'art du charmeur ! Il n'empêche qu'après cette lecture, le croyant referme le livre en se disant : "Je ne suis pas le dernier des crétins... Croire a du sens, aujourd'hui comme hier."

Enfin, pour les puisatiers des sources vives et profondes, de Sylvie Germain "Quatre actes de présence" DDB 2011. Ici le commentateur se tait. Rien à dire mais tout à relire, par petites gorgées, en prenant tout son temps, surtout pour les deux derniers chapitres quand la présence se fait amitié et silence. Un condensé de mots qui vous vrille "jusqu'à la jointure de l'âme" dirait St Paul.

Bonne lecture...